Premiers chapitres
Daniel Picouly
68, MON AMOUR

Daniel Picouly est l'auteur, chez Grasset, de L'Enfant Léopard (prix Renaudot 1999) et de La treizième mort du chevalier (janvier 2004). Un beau jeudi pour tuer Kennedy est dans la lignée du cœur à la craie (janvier 2005), du Champ de personne, et de Fort de l'eau.

Avoir 20 ans en 68,
c'est surtout avoir 20 ans.


1

29 mai 1968, sept heures

e Général de Gaulle a disparu.
Personne encore ne le sait. Pas même lui.
A cette heure, il se recueille dans la petite chapelle de l'Elysée, au rez-de-chaussée de l'aile Est. Le général est seul. Il se tient à sa place habituelle agenouillé sur un prie-Dieu. Il est Immobile, la tête inclinée. Sa silhouette de pénitent se découpe sur le vitrage bleuté de la fenêtre en ogive. Le motif est parfaitement centré, le contour net et plutôt fidèle. Il n'y aurait rien à redire à la composi-tion édifiante qui nous est proposée : un Charles de Gaulle en Saint-Sauveur. Rien à redire, si ce n'était le nez qui offusque la légèreté du trait, mais surtout cette haute carcasse qui s'entête à ne pas respecter les propor-tions du lieu. Il y a là un conflit de représentations. La masse du Général emplit la chapelle comme un fruit prisonnier de sa bouteille. Elle l'engonce aux épaules, se bute le haut du crâne à la voûte et finit de guerre lasse par dévorer tout l'espace. Si bien que dans ce petit jour qui peine à devenir, le Général de Gaulle ressemble à un vitrail cannibale.

Sur le velours rouge du prie-dieu, un éclat de lumière facétieux perce son alliance à la main droite et tente de le distraire de son recueillement. De Gaulle grogne. Il est mécontent. Ce n'est pas le moment de l'importuner. Il décroise ses mains et retourne à la conversation qu'il menait avec sa fille... Anne, c'est à croire qu'on ne veut pas nous laisser en tête à tête ce matin. De quoi parlions-nous ? Des événements du dehors, bien sûr. De ce mois de mai. J'espère que tu n'en es pas lassée. Déjà trois semaines de désordres. Une éternité. Où en sommes nous, aujourd'hui ? Au plus mal, je te l'avoue. Cet après-midi, les communistes organisent une manifestation qui peut mener à l'insurrection et au renversement du pouvoir. Le mien. Je comprends ton étonnement, Anne. Lundi matin, je t'avais quittée confiant, les accords de Grenelle signés, les travailleurs allaient retourner à leur travail et les étudiants à leurs études, mais tout cela a basculé si vite. J'ai une part de responsabilité. Ma dernière intervention à la télévision, a été une catastrophe. J'ai mis à côté de la plaque... La participation... Quelle erreur ! Ce n'était pas ce que les français attendaient de moi. Ils aspiraient à de l'embrasement, de la hauteur de vue et je leur ai servi une bassinoire de ménage dans des draps humides... Dix ans, ça suffit !... Ceux qui le crient dans les rues ont peut-être raison. Ils ont vingt ans. L'âge auquel tu as disparu, Anne. Ton âge à jamais. Tu as vingt ans depuis vingt ans Je ne peux m'empêcher d'y songer. De revoir le moment où j'ai écrit à ta sœur Elisabeth cette lettre pour lui annoncer que tu étais entrée dans un repos éternel.

... Votre pauvre petite sœur est morte vendredi 6 fé-vrier à 10 heures et demie du soir. Elle est morte dans mes bras, avec sa maman à côté d'elle, pendant que le médecin lui faisait une piqûre in extremis. M. le curé est accouru pour la bénir. C'est une âme libérée...

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