Premiers chapitres

DANIEL PICOULY
L'enfant léopard
roman

Prix Renaudot 1999

Daniel Picouly enseigne l'économie à Paris. Il est l'auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Champ de personne (Flammarion, 1995) et Fort de l'eau (Flammarion, 1998).

 
1

Madame la guillotine


e gros marin rougeaud frappe sur la table avec son poing ganté. On croirait qu'il veut se réveiller en sursaut.
- Citoyenne ! Ce soir, j'ai envie de couper le kiki d'un négrillon. Ça me changera de l'aristocrate.
La Marmotte comprend tout de suite que c'est lui le négrillon. Il vérifie. Rien d'autre qui y ressemble dans la gargote presque vide. La citoyenne est rose et blonde à croire qu'elle le fait exprès. Elle lit à la chandelle une gazette, accoudée sur un tonneau, et ne lève même pas les yeux vers le marin. Dans la salle, il n'y a que des patriotes attablés au vin chaud, et un poêle allumé solitaire. Le tout, recouvert d'un silence fatigué de bivouac qui tasse le plafond sur les têtes. Pas de doute, le seul négrillon, ici, c'est lui.
Le gamin regrette d'être entré dans cette taverne du haut de la rue de la Monnaie. Mais il est tard et il avait besoin d'un peu d'eau et d'une écuelle pour faire boire cette fichue potion à ce satané chien minuscule.
- Crois-moi, citoyenne, c'est quand ils sont encore p'tits qu'il faut les raccourcir, ces négrillons. Tiens, pour te montrer que je suis bon bougre, celui-là, je te l'achète.
- Il n'est pas à moi.
La Marmotte aurait préféré que la patronne réponde... Il n'est pas à vendre !...
- Donc, ça te privera pas si je le dépiaute, ce morceau de boudin ?
La Patronne décide de ne plus faire attention à l'enrhumé. Elle connaît le modèle par cœur. Après deux trois verres, ils veulent étriper leur voisin, après quatre ou cinq, ils demandent à la marier, et rendus au fond de la bouteille, ils ronflent. Suffit d'attendre. Elle reprend sa lecture. La Marmotte garde le braillard à l'œil. Un rougeaud, cerclé de baudriers comme une barrique défaite. Il n'a qu'un gant à la main droite et porte au côté un sabre qui cliquette.
- Ohé, citoyenne ! C'est ton vilain ratafia qui me fait voir double, ou il a pris un coup de soleil ton écriteau ?
Le marin pointe une plaque d'ardoise posée au mur sur une tablette. Elle est partagée en deux et on a écrit à la craie d'un côté...
 
15 octobre 1793 Ste Thérèse d'Avila... et de l'autre...
 
24 vendémiaire an II Fête de l'Amaryllis.
- C'est le nouveau calendrier voté par nos députés. Faut t'y faire, citoyen.
- C'est trop de changements. Donne-moi de ton rhum, pour me remettre d'aplomb.
Le marin tend sa main gantée vers le tonnelet que la Patronne porte en bandoulière. Le cordon lui partage la poitrine en deux, ce qui fait encore beaucoup.
- Pas touche ! C'est de la réserve personnelle.
La Marmotte sent que le ton va enfler. Faut déguerpir... Allez, le chien, bois ta potion ! D'accord, elle est laiteuse et elle pue le salpêtre. Mais bois !... Ceux-des-Moineaux lui ont assez répété... Tu lui fais prendre, au moins une heure avant de nous l'apporter. Sinon, ça ne marchera pas. Et toute l'affaire sera fichue...
- Citoyenne ! Il faut que j'aille le chercher, ce verre ?
La Patronne impassible l'ignore. Tout à trac, le marin met une lame au clair. Ça étincelle dans la gargote. Un sabre à démâter un brick ! Avec son unique gant noir, et son ventre de poularde, le marin ressemble à un corsaire demi-deuil. Sans mise en garde, il se jette sur le gamin, comme on se rabat sur une chaloupe quand la goélette file.
La Marmotte voit venir l'éperonnage. Il saisit le chien à la volée sous le ventre. L'autre couine. L'écuelle valdingue, la potion gicle au mufle du flibustier. A entendre le cri qu'il pousse, le chien a bien fait de ne pas en boire. La Patronne observe. Le négrillon cabriole et saute de table en table, poursuivi par le furieux. La salle s'amuse de la saynète. La Marmotte sait que ce n'est pas pour rire. Ce genre de type, il connaît. Ça peut vouloir t'embrocher juste pour savoir de quelle couleur tu es à l'intérieur. Sous sa main il sent le cœur du petit chien qui s'emballe... T'inquiète. Ce modèle d'égorgeur, ça aime bien les animaux...
- Je vais le piquer, le babouin ! Je vais le piquer !
Le marin sabre de plus en plus large. On dirait le moulin de Valmy avant la canonnade. Dans le mouvement, il décapite goulots de bouteilles, pipes et chapeaux. La Patronne s'essuie la bouche et braille.
- Si tu t'arrêtes pas, citoyen soiffard, tu vas tâter du Sanson.
L'embrocheur s'en moque. Il a tort, ici, c'est mieux de savoir qui est Sanson. L'insouciant continue aux trousses de la Marmotte de trancher la fumée dans le vide. Apeuré, le chien veut s'échapper. La Marmotte le rattrape, glisse, le marin le coince sous une table, l'alpague au col et le plaque contre le mur, la pointe du sabre piquée sous le menton. Ça donne au gosse l'air encore plus insolent.
- Dommage. T'as plutôt un gentil minois. T'aurais fait un joli mousse à croquer.
Le porteur de lame a les yeux en cocarde fatiguée avec le rouge qui dégouline. Il pue le fond de cave. La Marmotte trouve la vie injuste. Il n'aura que treize ans en nivôse et le voilà déjà en fin de rôle. Dans son dos, il sent le cadre d'une gravure accrochée. Pour se rassurer, il imagine qu'elle représente un petit gibbon qui mange une grenade mûre, perché sur l'épaule d'une élégante.
- Ça suffit marin ! Tu vas abîmer mon diplôme de Vainqueur de la Bastille.
- Alors, citoyenne, c'est toi la seule femme reconnue Vainqueur de la Bastille... La Vainqueuse !... Sauf ton respect, j'ai toujours entendu dire que c'était la Charpentier.
Soudain, il se fait un silence pétrifié dans la gargote. S'il y a bien un nom qu'il ne faut pas prononcer ici, c'est celui de Marie Charpentier... Cette catin qui a gagné son diplôme à califourchon sur un député !... Tout le monde le sait. La Patronne le clame assez souvent. Chacun se tasse et attend l'orage. Il éclate. La citoyenne prend un coup de chaud et décroche Sanson. Enfin, le moqueur va savoir qui est Sanson. Et le regretter aussitôt.
Sanson est une hache. Une hache tricolore immense avec la tête et le fer peints en rouge sang. Elle l'empoigne comme un bûcheron qui a un compte à régler avec un érable récalcitrant et marche droit sur le moqueur. Un voile d'inquiétude passe dans le regard du marin. La Marmotte en profite. Il lui jette le chien au visage, chasse la lame de sa gorge, saisit le cadre et lui fracasse sur la tête. Voilà le bretteur servi d'un plat à barbe autour du cou. Il gronde de rage, tournoie et mouline en aveugle.
- Maudit négrillon, je vais te couper !
Il se lance au jugé sur la Marmotte, le sabre levé en hachoir à deux mains. Le gamin s'esquive. La lame s'abat juste au moment où la Patronne arrive, Sanson armée au-dessus de la tête. Elle va être tranchée en deux, quand, soudain, des dents jaunes se plantent en plein vol dans le bras du marin. Le chien a bondi et happé son poignet. Le sabreur est déséquilibré par la surprise. Il se rattrape à un énorme tonneau, au moment où le fer de la hache s'abat... Vlac !... Le bras du marin est coupé au ras du chien et le fût mis en perce comme à des épousailles. Le raisiné gicle en l'air. L'amputé hurle, plutôt dans les aigus. Incrédule, il regarde son moignon.
- Mais... mais tu m'as saigné, vilaine citoyenne.
- Faites excuses, citoyen, c'est pure maladresse.
Au milieu des salamalecs, on voit passer la main gantée crispée sur le sabre. Elle court affolée à travers la salle. Le chien n'a pas lâché sa prise. Soudain, il bondit vers un soupirail entrouvert et s'échappe dans la rue.
- Mon chien !
La Marmotte ramasse ses nippes à la hâte et se précipite dehors en négligé.
- Mon sabre !
Le cadre en fraise autour du cou, l'amputé se jette dans la rue à la suite du gamin.
- Hé, le marin !... Mon diplôme !
La Patronne se retrousse comme un saute-ruisseau, rejette son tonnelet dans le dos, empoigne Sanson et se lance à la poursuite de son brevet patriotique. Les attablés en profitent pour se régaler au fût percé et s'étancher gratis à la santé de la patrie.
Dehors, c'est Londres. Il y a une grosse brume d'émigré. Les rares passants de la rue de la Monnaie à cette heure croient distinguer l'ombre d'un étrange cortège. L'équipage monte en direction de Saint-Honoré. En tête un chien nain détale comme un corsaire, le sabre entre les dents. Il est poursuivi par un négrillon à demi nu, pourchassé par un spectre manchot, qui galope la tête exsangue exposée sur un plateau, tel saint Denis au martyre. Le pieux homme essaie d'échapper à une furie lubrique aux cuisses offertes, armée d'un tonneau de poudre et d'une immense hache ensanglantée.
Etrange tableau.
Au milieu de cette brume frisquette d'octobre, la Marmotte essaie de ne pas perdre de vue le derrière du chien minuscule qui se sauve. Heureusement dans sa course, la lame du sabre sème des étincelles sur le pavé. Dans son dos, la Marmotte entend les râles vengeurs de l'amputé. Il se retourne. Du moignon gicle en cadence un petit jet de sang en forme de palmier. Derrière encore, une cavalcade de sabots se rapproche. Tout à coup... Tlong !... Un bruit mou de chute. L'encadré est affalé sur le dos. Il a un regard étonné de gisant. Plus rien ne bat de sa plaie. Le palmier s'est éteint. Arrive la Patronne à la hache. Sans reprendre haleine, elle décoche un large coup de sabot dans les côtes de l'étalé, le dépouille du diplôme, se paye au large dans sa bourse et le laisse glisser dans la rigole.
Dans l'émoi, la Marmotte a failli ne pas voir la gerbe d'étincelles continuer droit devant. Le chien ! Il galope encore une bonne centaine de numéros rue Saint-Honoré, quand tout à coup, près d'une boutique, l'animal se glisse par le vantail ouvert d'une porte cochère. La Marmotte le suit. Une lanterne bleutée éclaire un pan de cour. Le chien est assis dans la lumière. L'air content, il lâche la main gantée qui lâche le sabre. La langue qu'il tire est plus longue que lui. La Marmotte profite de l'endroit pour se rhabiller au mieux. Il est temps. Le froid commençait à le rétrécir de partout. Par terre, la main gantée du marin a l'air de mendier. La Marmotte remarque un renflement sous le gant à l'annulaire. Sûrement une grosse bague. On verra plus tard. Il ramasse le sabre du marin. Pas mal non plus. C'est un vrai, il est bien lourd. La Marmotte tente un moulinet.
- Qu'est-ce que tu lui veux à ce chien ?
La voix vient d'un coin d'ombre. Ce n'est pas ce qui manque, ce soir.
- Je n'aime pas qu'on fasse de mal aux animaux.
L'ombre a un accent de la campagne et un parfum de perruque poudrée. Il faut toujours se méfier des hommes qui sentent bon.
- C'est mon chien, citoyen. Je vous assure.
- Mon garçon, si c'était effectivement ton chien, tu n'aurais pas dit : je vous assure. Attention, ce sont les petits mots qui trahissent.
Assis sur son derrière, le corniaud suit l'échange comme au jeu de paume en se demandant qui va enfin se décider à lui donner à boire.
- Si c'est ton chien, ce dont je doute absolument, il doit obéir à son nom. Sinon, tu n'es qu'un menteur. Peut-être même un conspirateur. Un de ces scélérats qui intriguent, cette nuit dans Paris, pour faire échapper la veuve Capet à la justice du peuple !
La voix parfumée s'échauffe comme à une tribune, puis retombe d'un coup et sort une montre de son gilet. Il se penche pour regarder l'heure. La lanterne éclaire son visage... Robespierre !... La Marmotte le reconnaît, ses jambes aussi. Elles veulent se sauver sans lui. Il les rattrape et décide de s'évanouir. On verra après.
- 10 heures passées d'un quart.
Maximilien Robespierre réfléchit. Là-bas, à l'audience, on doit en être aux derniers témoins, si cet idiot d'Hermann n'a pas pris de retard. Quelle idée d'en avoir fait le président du Tribunal révolutionnaire !

*

Hermann raye un nom sur la liste des témoins. Plus que trois. L'affaire va être bouclée avant minuit. Maximilien sera content.
- Emmenez le citoyen Michonis ci-devant administrateur de police ! Qu'il soit reconduit à la prison de la Force. Le tribunal appelle le citoyen Fontaine.
Marie-Antoinette regarde ses juges. Voilà quatorze heures qu'ils lui font face sans la voir. Quatorze heures dans cette salle sombre qui sent fort la sueur, le tabac, et la fumée des lampes à huile. Elle distingue à peine la masse du public entassé devant elle. Ils sont venus la voir. Les tricoteuses derrière la rambarde lui font savoir... Debout !... Debout la Capet !... Elle obéit. Ses jambes rechignent et son ventre se déchire, mais elle cambre les reins et relève le menton... Faisons notre métier de reine...
Derrière sa plume, Hermann observe Marie-Antoinette. Il y a pas à dire, elle se tient, la garce ! Ne t'attendris pas, citoyen. L'exécution est prévue pour dans moins de douze heures.
*
La Marmotte aimerait bien être évanoui pour de bon. Mais il n'a pas eu le courage. Il essaye de se faufiler dans la rue. Robespierre lui barre la route.
- Allons, mon garçon, appelle ton chien. Nous verrons s'il t'obéit.
Appeler ce chien ! La Marmotte transpire. Il réfléchit. Quel nom peut-on donner aujourd'hui à un animal minuscule, noir à poil ras, doté d'un nez épaté et d'une si grande langue ? Marat, Victoire, Patrie, Egalité, ou...
- Youki !
Quel idiot ! Pourquoi celui-là ? Il est ridicule. Le corniaud a juste rentré sa langue. Ça y est ! C'est la guillotine assurée.
- Mon garçon, ceci s'appelle une démonstration.
Le mot a dû plaire à Youki. Il saute dans les bras de la Marmotte. C'est étrange, on dirait qu'il est parfumé. Un parfum léger... un peu comme du chèvrefeuille... Sans lui laisser le temps de préciser, Youki le débarbouille comme pour la Fête de la Fédération. C'est vite fait avec une langue pareille.
- Parfait, mon garçon ! Je ne sais pas pourquoi, mais ce chien a décidé de te sauver.
On toque à la porte. Robespierre se raidit.
- Qui est là ?
- C'est moi, Maximilien ! Je ramène Brount.
Robespierre ouvre la porte à une femme en manteau gris qui se glisse dans la cour. Un gros chien sombre et amorphe la suit. Le cœur du corniaud s'affole.
- Maximilien, tu n'aurais pas dû attendre ici. On aurait pu te reconnaître. C'est dangereux. Ne t'inquiète pas. Tout se passe bien au procès. La ville est calme. La police veille.
- Ce n'est pas ce qui me préoccupe, Eléonore. Je voulais savoir pour mon chien. Comment a été Brount ?
- Bonne nouvelle : il a fait !
- A-t-il bien fait ?
- Une quantité fort honnête, avec une consistance de bon aloi et une teinte bien franche. Je dirais qu'il a fait en vrai citoyen.
- Et les urines ?
- Par bonheur, claires et abondantes, comme à la fontaine de la Régénération.
- Me voilà rassuré. Mais j'enrage de ne pouvoir l'y mener moi-même, comme avant.
- Ce temps reviendra, Maximilien. Tu en finiras avec tes ennemis. Bientôt c'est toi qui sortiras Brount. Tu pourras même l'emmener, comme avant, faire en face sous les fenêtres de l'abbé Sieyès.
Ils rient tous les deux. Surtout elle.
- Te rends-tu compte, Eléonore. Et si la Révolution n'était que le droit d'aller faire pisser son chien tranquillement ?
- Mon Dieu, Maximilien ! si Danton t'entendait.
- Il ne risque pas. Pendant que moi, je suis là, ce stipendié se cache dans sa campagne, pour ne pas être présent le jour où le peuple se débarrasse de la reine. Ce sera bientôt son tour. Là, il m'entendra.
La Marmotte se faufile en douce vers la porte. Lui n'a rien entendu, c'est juré. Ni Dieu, ni le chien qui pisse, ni les crottes chez l'abbé, ni Danton, ni surtout Robespierre. Il ne pourra dénoncer personne. Ce qu'il veut c'est partir. Maximilien et Eléonore continuent à discuter, sans se préoccuper de lui. Parfait. Ils seront moins à le regretter.
- Hep ! mon garçon.
C'était trop beau. Pourtant il connaît cette façon de faire des massacreurs... Elargissez l'accusé !... On sourit au tribunal et... Pong !... vous voilà assommé d'un coup de bûche.
- Hep ! mon garçon. Tu oublies ton gant.
La Marmotte respire. Il remercie Robespierre et fourre sous sa ceinture le gant avec la main baguée du marin. Il se demande quelle pierre il peut y avoir sur cette bague. Diamant, rubis, émeraude ? Ce n'est pas le bon endroit pour vérifier. Sorti dans la rue, il se sent soudain léger, malgré ce chien dans les bras, ce sabre sur le dos, et cette main qui glisse, qui glisse, dans son pantalon. Elle s'immobilise. Ça y est ! Son trésor est bien calé. La Marmotte peut maintenant aller à son rendez-vous avec Louisette.
C'est plus facile de dire qu'on a rendez-vous avec Louisette qu'avec la guillotine. Pourtant, c'est la même dame.
La Marmotte achève de remonter Saint-Honoré, et descend par la rue Royale vers la place de la Révolution. Tout à coup, il s'arrête pris de frissons. Il vient de se rendre compte que, depuis cette gargote, il suit exactement le chemin des condamnés qui vont à l'échafaud. C'est donc ça qu'ils voient de la charrette quand ils arrivent ! Ça, que la reine verra demain. On dirait l'entrée d'un port dans la brume. La lueur des bivouacs établis du côté des Tuileries ressemble à des feux de naufrageurs. Une corne mugit. La Marmotte entend un roulement qui enfle dans la nuit. Il vient droit sur lui. Il est tout proche. Soudain, le tonnerre lui mange la tête. Des dents énormes surgissent de l'obscurité.
- Yahâ !
Un fouet cingle l'obscurité. La Marmotte est coupé en deux. Un tombereau énorme le bouscule et file. Sa caisse bringuebale sur des roues panardes. Elle dégueule d'un foin jaune d'or et sème comme un printemps. La Marmotte suit des yeux le galop de la bourrique qui fume dans le brouillard. Il entend son grelot s'éloigner. On dirait un cheval de noces qui enlève la mariée. L'homme au fouet souffle dans une corne aigrelette. Il va apporter de la paille fraîche aux prisonniers, de la Force, des Madelonnettes, de Sainte-Pélagie ou d'ailleurs. En ce moment, les ailleurs ne manquent pas.
La Marmotte se souvient avoir vu passer, à l'heure de midi, un condamné dans une charrette. Il avait encore des brindilles dans les cheveux, comme s'il venait de faire une sieste d'été dans les foins. Il chantait... Auprès de ma blonde... La Marmotte avait l'impression qu'on ne pouvait pas couper la tête de quelqu'un qui a une paille aux lèvres.
Le fracas est passé. La Marmotte a honte d'avoir eu si peur. Il doit aller à ce rendez-vous. Il l'a promis. Louisette l'attend déjà. Elle se détache d'un coup sur une trouée de ciel qui a l'air faite exprès... Attention, ne pas lui montrer que tu as la trouille...
La Marmotte prend la pose et défie le chicot de la guillotine. Là-haut, le couperet a l'air d'une dent gâtée prête à tomber.
- Faut la mettre sous ton oreiller, citoyenne ! Si tu veux que la petite souris passe.
La guillotine regarde l'espèce de minuscule négrillon qui vient de la réveiller en sursaut. Un comble. C'est elle d'habitude qui jette le citoyen à bas de sa paillasse. A ses pieds, le gamin joue au déluré. Il sourit avec beaucoup trop de dents pour son âge. Qu'est-ce qu'il fait dans la rue à une pareille heure ? Il devrait être couché. On a beau être en vendémiaire, ça glace comme en octobre. A quoi ça sert de changer de calendrier, s'il ne fait pas meilleur dehors ?
Par ce froid, c'est un coup à partir de la poitrine et attraper la mort. Surtout comme il est attifé ! Laisse-moi voir. Approche... Une cape légère en indienne... Ben voyons !... sur un pantalon à charivari. On dirait un perroquet. En plus il va sur le pavé pieds nus ! Où est sa mère ? Et on s'étonne après que Bicêtre soit plein de gamins qui partent de la poitrine. La Marmotte éternue... Qu'est-ce que je disais ! Une bonne friction d'eau thoracique et, au lit !... Couvre tes reins !... C'est gagné, le voilà qui renifle, maintenant.
- Tu t'en fiches, toi, citoyenne. Tu risques pas de prendre froid comme moi, avec tout l'exercice que tu te donnes !
Qu'est-ce qu'il en sait, ce morveux ? Il arrive à la nuit, si petit qu'il n'y a plus rien à en retrancher. Il ameute, réveille le citoyen avec des cris de marchands ambulants, et il fait l'amuseur ! Est-ce que ce sont des manières ? Sait-il seulement ce qu'a été mon labeur de ces derniers temps ? Des têtes et des têtes. Et souvent jusque pas d'heure ! Encore heureux que le fer connaisse son chemin et la repose un temps. Mais dès la dernière tête passée entre mes jambes... Pftt !... Tout le monde se sauve. Une volée de moineaux ! On range son tricot, son éventaire et son journal. Le bon peuple rentre à la soupe, au club ou au café. Bien des fois, pour toute solde de ma journée de peine, on me laisse goutter, sale comme ribaude, la nuit entière. Une fois viendra, je vais poser la lame en place de Grève... Halte aux cadences infernales !... Ils devront ressortir la roue, le billot, l'estrapade, le garrot et le gibet... Attention, ne pas trop l'agacer, elle a l'air en colère !...
- Madame la guillotine, vous êtes fâchée ? Faut pas. Excusez-moi, je n'ai pas été très gentil tout à l'heure.
Tout bien pesé, il est plutôt poli, ce morceau de réglisse.
- Ecoutez, madame, il faut que je vous parle. J'ai une chose très importante à vous demander. Pour que ce soit plus joli, je l'ai écrit.
La Marmotte se fouille... Ça y est ! J'en étais certaine. Ce négrillon va sortir un papier. Il est venu pour me débiter son compliment. Le genre...
 
O toi céleste guillotine
Tu raccourcis reines et rois,
Par ton influence divine
Nous avons reconquis nos droits.
Je les connais par cœur. Les jeudis, des colonnes entières d'élèves des écoles défilent ici en Classes républicaines. On leur explique tout, la hauteur, le poids de la lame... Maître, c'est qui l'inventeur ?... Non, ce n'est pas M. Guillotin... C'est vrai que c'est italien comme machine ?... Et le constructeur ?... Tobias Schmit, maître, pourquoi il est allemand ?... Ils veulent mes surnoms mes mensurations et même mon prix !... Maître ! C'est beaucoup 824 louis ?... Franchement, on a pas autre chose à apprendre aux enfants aujourd'hui ?
- Mince ! madame, je ne le retrouve plus, mon papier !
Ça m'étonnait aussi, que ce négrillon à moitié nu sache lire.
- J'ai dû le perdre, ou on me l'a volé. J'aurais dû l'écrire sur un assignat. Personne n'en veut.
Ne dis pas des choses pareilles. Se moquer des assignats est le moyen le plus sûr pour se retrouver ici et... Chlanc !...
 
Chlanc !... Pourquoi j'ai dit Chlanc ? Ça ne fait pas Chlanc ! quand ça tombe. C'est comment déjà le bruit ? Elle ferme les yeux. Rien. Pas moyen de retrouver le son d'une tête qui se tranche. Pourtant, elle en a entendu, sur cette place de la Révolution, des Flamp ! et des Tchlonc ! Ces derniers temps, il y a eu matière à se faire l'oreille. Et de la fine ! Du comte, du duc, du baron. Rien que du linge brodé fin. Même si aujourd'hui, elle regrette la place du Carrousel ou mieux la place de Grève. L'écoute y était meilleure. Par jour de grand silence, du vingtième rang, on pouvait saisir le frissonnement de l'osier quand la tête roulait dans le panier. Du grand art. Mais ici, c'est un véritable désastre pour l'amateur. Il n'y a pas d'endroit plus venteux dans Paris. Une bourrasque de Seine en pleine exécution, et on perd le fil d'une exécution. Parfois la tête tombe sans bruit, à force d'être réduite, comme celle de Capet... Louis Auguste de Bourbon !... Louis XVI roi de France !... Louis XVI !... Ci-devant Capet !... Capet !... Quand on commence à raccourcir ton nom, le reste n'est pas long à suivre.
- Hé, madame la guillotine !... Madame !... Il faut que je vous dise.
Qu'est-ce qu'il veut encore, ce négrillon ? Il la sort de ses rêveries. Elle le distingue mieux. Il est joliment tourné et pas si noir que ça d'ailleurs. Plutôt caramel.
- Madame la guillotine, je viens vous parler pour quelqu'un qui va venir vous rendre visite, demain... peut-être.
Il n'y a pas de « peut-être » à mes visites.
- Si ! Parce que je crois que je connais des gens qui veulent la faire évader...
Tais-toi, malheureux ! Tu veux nous faire prendre tous les deux !
- D'accord, je ne vous ai rien dit. Voilà ! Je voudrais qu'avec elle, vous soyez... moins... Enfin, que vous soyez... plus douce !
Pauvre gamin, les petits citoyens des Classes républicaines te le diront : trente livres de métal qui tombent de dix pieds de haut, ça ne peut pas être très doux.
- Citoyenne, je connais son fils. J'ai joué à la prison du Temple avec lui. Il aime bien que je lui fasse la roue. Ça le fait rire. Lui, il ne peut pas. Il est malade des jambes. Et demain il sera orphelin.
Il va réussir à me faire pleurer ce négrillon ! Mais qu'est-ce que j'y peux, moi ? Elle me tombe des mains, cette lame.
- Remarque, citoyenne...
Qu'il cesse de m'appeler « citoyenne ». Je préfère « madame ».
- Remarque, que moi aussi, je suis orphelin. Mais c'est plus facile quand c'est depuis toujours.
Mais il va y arriver à me tirer des larmes, ce caramel ! Manquerait plus que je rouille.
- Voilà, c'est tout ce que j'avais à vous dire, madame. Je lui avais promis de venir vous voir. Maintenant, vous ferez ce que vous pourrez.
Je ne te promets rien, gamin. Mais j'essaierai de soigner la descente du fer et de veiller à l'angle du biseau. Pour le reste...
- Je l'ai retrouvé ! Madame la guillotine, je l'ai retrouvé, mon morceau de papier. Il était coincé dans le gant de la main baguée.
Qu'est-ce qu'il raconte, ce gosse ? En plus d'une friction, il aurait besoin d'un bon lait chaud avec du miel, pour lui éclaircir l'esprit.
- Madame, je vous le laisse, mon papier. Vous verrez, dessus c'est comme je vous ai dit, en mieux tourné. Je ne veux pas vous mentir, j'ai un peu recopié des bouts dans des livres. Mais je l'aurais dit comme ça. En plus, je vous ai mis le nom de la dame, pour que vous ne vous trompiez pas.
Aucun danger. Je sais qui c'est. A voir comment ils m'ont rabotée, graissée, affûtée, celle qui passera demain c'est Marie-Antoinette. Ce n'est jamais plaisant une femme. J'ai l'impression de l'accoucher au fer.
- Je vous pose le mot, madame.
La Marmotte jette le morceau de papier sur l'estrade et s'en va... Hé ! gamin, je ne suis pas une fontaine miraculeuse ! Je n'exauce pas les vœux. Ramasse tes boulettes !
Le chien minuscule se réveille. Il sort son museau épaté d'un repli de la cape. Il regarde l'ombre, là-haut... Alors, c'est ça, une guillotine ! Des grandes pattes et une petite langue... Pas de quoi attraper un rhume. Il bâille et s'en retourne au chaud.
- Halte-là, marmouset !
Un échalas à la dégaine de sans-culotte, une gibecière en bandoulière et tondu à un demi-pouce s'interpose. Il agite le morceau de papier que la Marmotte vient de jeter aux pieds de la guillotine.
- Je m'appelle Marmotte, pas Marmouset
- Détourne pas mon attention. C'est à toi, ça ?
Ne jamais contredire quelqu'un qui vous barre la route avec une pique. Surtout une pique ouvragée d'au moins huit livres, enrubannée comme une coquette. La Marmotte se dit que huit livres, ça n'a beau faire que quatre kilogrammes dans le nouveau système de poids, ça ne doit pas aider l'échalas à courir. La Marmotte fait mine de repartir vers la guillotine, feinte et s'échappe du côté de la statue de la Liberté. Le piqueur reste planté sur place.
- Ce n'est pas juste, Marmotte, tu cours plus vite que moi.
C'est vrai, ce n'est pas juste, mais la Marmotte allonge encore la foulée.
Il fait un signe de la main au couperet. Onze heures vont bientôt sonner à l'église Saint-Roch. Il est temps de ramener le chien à ceux-des-Moineaux.
La guillotine regarde le négrillon s'éloigner dans la nuit... Mais couvre-toi les reins, bon sang !...
 

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