Premiers chapitres
Claude-Jean Philippe
Jean Renoir
Une vie en œuvres



Claude-Jean Philippe est né le 20 avril 1933 à Tanger. Ancien élève de l'IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques). Présentateur du " Ciné-Club " de France 2, de 1971 à 1996. Réalisateur de multiples émissions documentaires. Auteur de Le Roman du cinéma (en deux tomes), Le Roman de Charlot, Le Journal d'un cinéphile, La Nuit bienfaisante.
CHAPITRE PREMIER

" Un amour plus fort que les différences "

*

1894/1914. Enfance, adolescence.
" Pierre-Auguste Renoir mon père " " Geneviève "


ean Renoir ne se tient jamais là où nous croyons qu'il se trouve. Français autant qu'on peut l'être, héritier de Montaigne, Stendhal, Alexandre Dumas et Octave Mirbeau, contemporain de Giraudoux, Gaston Bachelard, Braque, Bonnard, fils d'Auguste Renoir, parisien dans l'âme, champenois par sa mère, provençal de cœur, il élira néanmoins domicile sur le flanc d'une colline californienne et il y vivra ses quarante dernières années, après avoir acquis - sans l'ombre d'un regret - la nationalité américaine. Considéré avant la Deuxième Guerre mondiale comme le " metteur en scène officiel des gauches ", nous le verrons s'écarter du combat politique - sans aucun dilemme apparent - au bénéfice d'une appréhension infiniment plus large de l'histoire et de la civilisation.
Avec lui on n'en finirait pas de dénombrer les couples antagonistes : paresse et travail, désinvolture et gravité, improvisation et maîtrise, bonne et mauvaise foi, cruauté et bienveillance, couardise et noblesse, sensualité innée et désir d'abstraction, amour de la réalité en ce qu'elle a de féerique, goût de l'artifice et souci permanent de la vérité. Précisément, il s'agit de couples et non d'antinomies. Les contraires dans son esprit, l'absolu et le relatif, le vaste et l'intime, le théâtral et le vivant, ne font que se répondre pour mieux se féconder.
La création artistique ne consiste-t-elle pas à se jouer d'une complexité apparente pour faire apparaître une unité profonde ?
" Un amour plus fort que les différences ", écrivait-il à propos des tableaux de son père.
Je me dois de citer ici le paragraphe entier, car il nous permet d'entrer aussi bien dans l'univers du peintre que dans celui de son fils, le cinéaste :
" Le monde de Renoir est un tout. Le rouge des coquelicots détermine l'attitude de la jeune femme à l'ombrelle. Le bleu du ciel s'appuie fraternellement sur la peau du jeune berger. Ses tableaux sont une démonstration d'égalité. Les fonds ont autant d'importance que les avant-plans. Ce ne sont pas des fleurs, des visages, des montagnes placés les uns à côté des autres. C'est un ensemble d'éléments qui ne font qu'un, amalgamés par un amour plus fort que leurs différences. "
Il me paraît donc à la fois naturel et essentiel de commencer par là. Premier livre de Jean Renoir, publié en 1962 après une longue maturation, Pierre-Auguste Renoir, mon père libère visiblement son auteur de toute obligation de réserve. Ce n'est pas de lui qu'il parle, mais d'un autre artiste, qui se trouve être son propre père. Meilleur moyen sans doute de se dévoiler, de dire le fond de sa pensée sur l'art et sur la vie, en évitant de se " mettre en avant ". Le nom même de Renoir est bien commode. Je ne soupçonne nullement le fils de vouloir influencer notre lecture. Il n'empêche que, bien souvent, c'est " Jean " que nous pourrions lire en lieu et place d'" Auguste ".
Physiquement, ils sont très différents l'un de l'autre. Les traits creusés du peintre jurent avec la mine épanouie du cinéaste. Le jour de la naissance de Jean, le 15 septembre 1894, Auguste remarque : " Quelle bouche ! C'est un four ! Ce sera un goinfre ! " Une toute jeune fille se tient auprès du berceau. Elle a quinze ans et se nomme Gabrielle. Elle est arrivée à Paris quelques semaines auparavant pour aider sa cousine Aline, l'épouse d'Auguste, en prévision de la naissance prochaine. Contredisant l'avis général, elle contemple le gros nourrisson et déclare : " Eh bien moi, je le trouve beau ! " Déclaration d'amour en vérité, dont le bébé tyrannique voudra tirer les conséquences en refusant par la suite, et pour de longs mois, de s'arracher aux bras de Gabrielle. Adoptée par la famille, devenue l'un des modèles préférés de Renoir, elle épousera un peintre américain, ce qui permettra à Jean de la retrouver bien des années plus tard, à Beverly Hills, où elle habitera dans une maison proche de la sienne. Leurs souvenirs conjugués fourniront à Jean la matière de son livre et, bien entendu, il en respectera le désordre.
Le dédain désinvolte qu'il affiche à l'égard de la logique chronologique ne peut être, en effet, que volontaire. Il est certain que la générosité naturelle de Renoir le conduit souvent sur des chemins de traverse, et qu'il se laisse facilement gagner par le charme des digressions. Cela ne suffit pourtant pas à expliquer les allers et retours continuels qui désorganisent son récit, et qui devraient donc nous priver du plaisir lié à la lecture de n'importe quelle biographie, voir défiler " toute une vie " sous nos yeux, depuis la naissance jusqu'à la mort du personnage, en passant par les années d'accomplissement.
Il se trouve pourtant que nous ne sommes privés de rien, et que notre bonheur de lecture tient précisément à ce que, de façon pleine et immédiate, une vie entière est contenue en chacun de ses fragments.
Renoir n'écrit pas une biographie, ni une étude esthétique, ni même un témoignage personnel. On comprend mieux en le lisant pourquoi ses films sont inclassables, et pourquoi il n'y peut rien. L'auteur de La Règle du jeu, pour prendre le plus bel exemple, a vu ainsi se déployer un univers où la comédie, le drame, le théâtre, la vie, la mort, s'enchevêtraient jusqu'à se rendre indissociables. Le spectateur, à son tour, n'y peut rien. Pour peu qu'il se prête au jeu, il se sent invité à la complicité, comme si Renoir en personne était assis auprès de lui dans la salle de projection et comme s'ils échangeaient des sourires de connivence. Ayant choisi d'écrire après avoir tant filmé, il retrouve d'autant mieux le ton et la liberté d'une conversation. Pour le cinéaste comme pour l'écrivain, il s'agit avant tout de ne pas se départir d'un désir de découverte.
Pierre-Auguste Renoir, mon père n'est pas non plus un livre " sur ". Jean n'écrit pas sur Auguste, ni même " avec " lui, en cherchant à l'accompagner de sa piété filiale et de son admiration, qui vont trop de soi pour que l'on insiste. Il nous parle " de "...
De l'apparence physique d'Auguste Renoir, de ses façons d'être, de son style de vie, du travail intérieur qui se fait jour sous ses traits émaciés. Il ne hiérarchise pas les remarques, les anecdotes, les bribes de souvenirs, les moments d'émotion. Comme son père, il " amalgame " les éléments les plus divers de manière à produire à son tour une " démonstration d'égalité ".

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