Premiers chapitres
Pierre Philippe
L’air et la chanson

Roman

Pierre Philippe est né en 1931. Il est réalisateur de télévision, scénariste, a écrit des chansons et un premier roman en 1985.
Mai mille neuf cent trente-huit
 

lus que l’arôme des arbres fleuris de mai, la cité-jardin embaume l’odeur des frichtis du dimanche, ragoût de veau jardinière, bourguignon-pommes vapeur et poulet sauté Marengo. Sur les coups de onze heures, nous apparaissons sous le porche de notre immeuble, fringante image de la famille française. Mon père, sévère dans son costume croisé bleu marine, le chapeau mou posé bien droit sur sa face ronde à fine moustache ; ma mère en robe de crêpe georgette discrètement fleuri, son petit taupé calé sur une indéfrisable de la veille, et moi-même couvert d’un manteau marron à martingale, casquette assortie, le tout acheté à grands frais chez Tom, le magasin des jeunes du boulevard Montmartre. La Rosengart de fonction de mon père nous attend à l’orée des terrains maraîchers.
Nous filons sur la route en lacet qui descend des hauteurs de Suresnes vers Paris, laissant derrière nous ce chef-d’œuvre d’architecture prolétarienne dédié à la brique rouge et au béton armé en entrelacs, troublés par le regard de reproche que nous adresse le Jean Jaurès de bronze posté à ses abords, ses mains humanistes tendues vers des enfants ingrats. C’est que nous fuyons la torpeur des félicités socialistes pour aller nous attabler Chez Luce, restaurant à grande surface – rez-de-chaussée et entresol – qui s’ouvre au coin de la rue de Petrograd et du boulevard des Batignolles, autant dire place de Clichy, à vingt pas de la petite rue Biot. Qui dit rue Biot dit l’Européen. Et qui dit l’Européen exprime pour ma famille l’alpha et l’oméga de l’art du spectacle et le nec plus ultra de sa seule forme acceptable, le music-hall. Excellente famille, à peine échappée des labours de la Beauce, entassée dans un taudis de la rue de La Chapelle loué aux Chemins de Fer du Nord où marnait mon grand-père jusqu’à ce que la compagnie l’en chasse en 1911 pour activisme syndical ; famille ensuite éparpillée aux alentours, rue Boucry, rue Marcadet pour les uns, banlieues ouvrières pour les autres, qui ne participe à la splendeur du monde civilisé que par la chanson et ses serviteurs.
L’Européen, oui, ce music-hall, de préférence à tous les autres – et il y en a encore beaucoup, en ce temps-là – sans doute parce que ma famille estime qu’il y règne une atmosphère exempte de vulgarité, quelque chose qui ressemble à un rassemblement un peu gourmé de petits commerçants, d’employés et d’ouvriers émancipés. Climat bien différent, d’après eux, du relâchement qui caractérise les publics de Bobino ou – pis encore – ceux de Pacra ou du Petit Casino. Longtemps, ils font mine d’ignorer le prestigieux ABC. Sans doute le snobisme qui auréole la programmation de la scène du boulevard Poissonnière les inquiète-t-il quelque peu ; ne parlons pas de l’Empire ou des Folies-Wagram : ces salles d’un quartier cossu doivent leur paraître aussi inabordables que l’Opéra ou la Comédie-Française. Et moi, comme eux, je ne jure que par le style Européen, décriant avec eux, si quelque occasion nous amène rue de la Gaîté ou boulevard Beaumarchais, l’insupportable promiscuité de ces locaux, critiquant l’accoutrement de la speakerine, la médiocrité de l’orchestre ou me gaussant de l’usure des taps et de l’invariabilité des gélatines des projecteurs, ainsi que le font sans doute les abonnés de Salzbourg ou de Bayreuth si, par malchance, ils sont amenés à juger d’un festival de moindre envergure.
A la tête des spécialistes familiaux, tante Claire mène le bon combat, pourfendant le tinorossisme déferlant pour le contrer d’un discutable penchant pour les charmes éthérés de Jean Lumière. C’est le péché mignon de cette lionne banlieusarde à la voix dégradée par l’abus du caporal ordinaire, au regard voilé par la cataracte mais qui sait encore lancer des éclairs dans sa gueule alourdie, comme assommée, d’ouvrière entoileuse chez Blériot, ayant laissé quelque part, très loin, la beauté ronde et pimpante que je me plais à découvrir sur ses photographies d’avant la guerre de 14. Il faut voir et entendre, par de douces fins d’après-midi d’été, ma parentèle – qui demain, dès l’aube, ira à l’usine, fera la lessive ou des ménages chez les bourgeois – soupeser gravement les mérites comparés du ténorino corse et de ses champions. Généralement, et après de timides tentatives de conciliation, le verdict tombe : Tino sera bientôt renvoyé à sa guitare muette et à ses fades roucoulades insulaires, laissant toute la place au grand, à l’immense Lumière. Tante Claire ajoute à l’admiration du petit cercle le fait qu’il est borgne (où a-t-elle pris ça ?) et que son œil de verre ne contribue pas peu à l’authenticité de son expression. Cette énucléation supposée met définitivement les dissidents en devoir de se taire. Et mon père, qui préfère à Lumière un autre sucré, André Pasdoc, est sommé de respecter tant de souffrance mise au service de la bonne chanson. Ayant ainsi réconforté le fan-club familial, tante Claire daigne alors, avant de passer à table, accorder quelque indulgence à ses séides, décernant des accessits de consolation à Reda Caire, Jean Cyrano ou Guy Berry.
Dieu merci, le distillateur précieux de La Petite Eglise et de Visite à Ninon n’est pas seul sur l’autel de tante Claire. On y voit, à la première place, son presque sosie, la très grande Fréhel. C’est le temps où celle-ci est devenue une sorte d’institution rebelle, un contre-pouvoir au sex-appeal obligatoire ; un temps où son répertoire volontiers larmoyant s’enrichit de joyaux d’un comique caricatural, d’une belle vulgarité, qui la haussent à une suprématie encore accentuée par de puissantes compositions cinématographiques. Je la vois plusieurs fois rue Biot (où Roberty, son homme, a autrefois tenu le pupitre de chef d’orchestre), et toujours au milieu d’une grande effervescence de la clientèle dopée par l’événement. Je me souviens de la ferveur sacrée qui de moi s’empare lorsque surgit de la coulisse son corps de matrone plus ou moins masqué par le flou d’une longue robe sombre à volants sur quoi virevolte une longue écharpe, accessoire qu’elle se plaît à poser chastement sur ses épaules de lutteuse mais qu’elle saisit à l’occasion et tord pour nous communiquer la puissance de son désespoir. Nous y voyons l’affirmation d’une ancienne coquetterie entretenue par une femme saccagée et le signe de la distance qu’elle établit entre sa catastrophique expérience de la vie et les non moins catastrophiques approches qu’en a son auditoire. Cette écharpe est une digue, l’exact contraire de ces longs mouchoirs, rouges souvent, et noir pour la seule Lys Gauty, que les consœurs de Fréhel brandissent et essorent pour nous faire croire qu’elles ont de leur grande aînée éprouvé les passions et les vices. Tante Claire se gausse à juste titre de celles-là, elle dont la chair déformée, les indéfrisables récalcitrantes et les pauvres tentatives de maquillage muées en déroute, sans parler de la présence de son Maurice de mari, témoignent du malheur humain.
Lorsqu’elle ouvrit la porte de sa loge, ce fut le visage meurtri, ricanant, superbe, de Fréhel que Marie Dubas vit en premier. Sylvie, la fidèle habilleuse-confidente, avait disposé la photographie contre la glace, entre les télégrammes et les pneumatiques qui avaient plu dans cet espace minuscule depuis la veille, derrière l’amoncellement chatoyant de flacons, de coffrets et de poudriers qui n’attendaient que des doigts impatients au long de paumes moites, des pinceaux effilés et des houppettes de cygne.
« C’est adorable », dit la vedette en déchiffrant la dédicace : « Pour toi, ma nouvelle gueule, ma grande Marie, pour contrebalancer ton joli museau. Bravo pour le môme, et merde pour tes nouveaux débuts ! » Elle reposa le carton contre la glace où elle planta des yeux inquisiteurs. Derrière elle, dans ce trou à rat où n’entraient ni air ni lumière naturelle, elle voyait Sylvie, silencieuse, attentive à ne pas renverser les corbeilles de chez Baumann et de chez Lachaume, qui auscultait chaque centimètre carré de la robe de mousseline de soie blanche, sa robe, sa signature virevoltante, cette corolle immatérielle au milieu de quoi elle bondissait pour son entrée en scène et qu’elle savait faire lentement valser, au ras des planches, à l’une de ses sorties, dans Le Doux Caboulot, comme l’image même des amours précaires, des déchirements et des nostalgies tenaces.
« Il n’y a quand même que ça qui t’aille bien », constata l’habilleuse en faisant voleter de la main le bas de la jupe.
La chanteuse fit la moue :
« Je regrette la nouvelle, lâcha-t-elle, elle faisait plus moderne...
– Tu n’as pas besoin de faire moderne, enchaîna Sylvie, tu es au-dessus des modes ! »
Marie Dubas haussa imperceptiblement les épaules. Elle savait bien que c’était là un propos vide de sens et qu’elle se battait, à chacune de ses apparitions, qu’on le sût ou non, contre la foudroyante versatilité du public, contre tous les petits signes annonciateurs du déclin. Elle était au sommet de son art, de sa popularité, et ne vivait cependant pas une seconde sans qu’une inquiétude intime la vrillât : et si tout cela était en train de s’achever, de sombrer dans l’accoutumance polie, cette révérence un peu trop appuyée qui lui faisait si peur, dans ces façons qu’on commençait à prendre de la mettre hors jeu, hors du coup, ces formules toutes faites qui n’engageaient plus à rien, « grande dame de la chanson française » et autres balivernes journalistiques qui ne pouvaient cacher qu’un diable venait de sortir de sa boîte, à peine deux mois plus tôt, sur le plateau de l’ABC, le petit Trenet. On ne parlait plus que de cet événement dans ce petit monde-là et, pour la première fois, sa rentrée à elle, après son accouchement, avait un arrière-goût de déjà-vu.
Elle aurait préféré mourir que d’avouer – même à Sylvie qui en avait entendu d’autres – ce tourment d’artiste et de femme au milieu de la quarantaine. Elle savait bien, elle, le pourquoi du désir de ce nouveau costume de scène unanimement rejeté par ses familiers, son imprésario et son directeur. Un souci récent de se protéger, de faire oublier qu’elle n’avait plus la ligne de ces beautés californiennes que Marie-Claire montrait moulées dans des maillots comme peints à même le corps, ou des pyjamas faits tout exprès pour que le vent du Pacifique y sculpte des ventres plats et des seins parfaits. Elle pouvait bien sauter en l’air, arpenter la scène comme une folle éperdue, enchaîner ses succès sans reprendre son souffle, elle était consciente de la trop respectueuse admiration que provoquait cette agitation. Elle songea en un éclair : « Il faudra que je me fasse écrire une chanson sur mon âge... » et repartit dans le désordre de ses pensers moroses. Elle avait pourtant, depuis plusieurs saisons, ordonné à son coiffeur de donner un peu de flou à la rectitude de sa chevelure coupée à la garçonne, ce casque presque noir qui la singularisait à merveille mais la tirait vers les années vingt, celles de ses premiers triomphes. Même chose pour le répertoire : elle souffrait qu’on ne lui proposât que de la prosodie calquée sur les vieux modèles édictés par les poètes du Chat noir, elle qui rêvait d’aquarelles à la Tranchant. Et elle pensait à son public : la suivrait-il, si elle s’avisait de rompre trop radicalement avec ce passé encombré d’autant d’astreintes que le code pénal ?
Elle chassa ces tourments professionnels d’un mouvement brusque du landau de François. Il dormait, le chéri, veillé par sa nurse qui lisait Bethsabée, le dernier Pierre Benoit. Elle se prit alors à sourire pour elle seule. Pierre... L’ancien bourreau de son cœur lui avait adressé, adorné d’un envoi charmeur, son nouvel opus pour soirs de spleen provinciaux ou longs trajets en pullman. Cela ne passionnerait pas la nurse au point qu’elle en oubliât la veille de l’enfant. Marie en avait arraché la page de dédicace et l’avait offert à la jeune femme qui n’osa pas lui dire qu’elle préférait Luc Durtain ou Guy Mazeline. Elle se remémora le billet de gratitude épicée qu’elle avait concocté pour le sémillant académicien, et même la scène qu’elle lui avait faite – la première – dix ans plus tôt, au début de leur liaison volcanique et, dans le tumulte de sa mémoire, l’instant où elle appuya sur la gâchette d’un siphon d’eau de Seltz, au premier étage de La Coupole, inondant la pauvre Spinelly surprise en compagnie de l’inconstant romancier.
On toqua à la porte qui s’entrebâilla.
« Vous n’avez besoin de rien, Marie ? Je fais un saut en face... Un coup de faim... Ça doit être le trac ! »
La fille avait la voix haut perchée des « oseilles » du boulevard, un flot considérable de cheveux roux et crêpelés autour d’un visage d’adolescente enduit d’un fond de teint presque orange où battaient, au-dessus d’une bouche purpurine, deux paupières vert Véronèse soutachées de faux cils drus comme de la fourrure de singe.
« Merci, ma petite Vivianne : jamais avant la représentation...
– Mais alors, vous n’avalerez rien avant minuit, avec ces deux matinées et la soirée ? Je vous admire !
– Tu vas sortir comme ça ? » questionna Sylvie en jetant un œil sur le bustier et la jupette de satin d’un mauve délicat broché de larges pastilles de velours noir.
Vivianne Lys éclata de rire :
« J’ai mes lunettes de star, et mon imper de chez Valentin ! Incognito, je vous dis ! » Elle fit tomber une grosse monture sur son regard éclaboussant et, ouvrant un peu plus la porte de la loge, fit le clown dans l’étroit couloir où mouraient de soif les corbeilles de fleurs qui n’avaient pas trouvé place dans la loge de Marie. « Moi, j’ai juste un petit bouquet d’anémones, vous parlez d’un rat, mon jules ! Pour mes débuts à l’Européen, il aurait pu se fendre, je ne sais pas, moi... d’une gerbe d’arums. Qu’est-ce que c’est bath, les arums ! C’est ce que je me dis tous les matins en me levant : ma fille, quand tu auras ton demi-queue blanc et par là-dessus un gros vase de Baccarat avec une gerbe d’arums, c’est que tu seras sortie de ta mouise ! »
(...)



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