Premiers chapitres
Paul Giannoli
Les gestes oubliés

récit

Paul Giannoli a longtemps dirigé des journaux – en particulier Télé 7 Jours. Il publie, à 70 ans, son premier livre.
 

ar ce petit livre, je veux redonner vie à des gestes oubliés avant qu’ils ne deviennent des gestes perdus. J’écris au présent pour retrouver la fraîcheur des instants. J’ai l’âge du petit garçon qui aide sa mère à plier les grands draps repassés, qui édifie des palais avec des cubes de savon de Marseille, qui remonte la montre de son père. Dans l’accomplissement de ces gestes humbles, quelconques, quotidiens, j’éprouve toujours un plaisir, une fierté parfois. Aucun d’eux n’est égoïste. Ils sont autant de petits points brodés dans une texture de solidarité et de partage. Pas un seul n’est routine ou corvée. Je rends service à mes parents, à mes maîtres, à mes amis. Les grains de café que je fais griller, l’encre violette que je verse, les boulets de charbon que je rassemble : cadeaux d’arôme et de chaleur. L’eau que je libère court épanouir des fleurs pour le regard de tous. Autour de moi le monde est méchant, il est injuste, mais je ne le sais pas encore. La douceur et la tendresse familiale m’isolent dans une oasis de ville.
Quand le prof de géo me demande d’accrocher devant le tableau la carte Taride où notre Empire étale son orgueil en taches roses, je ne soupçonne pas les excès du colonialisme. Je suis un complice innocent.
Le mal absolu me mord un matin glacial, sur un trottoir de Marseille. Des miliciens traînent un petit garçon de mon âge, suppliant et ensanglanté. Je ramasse les crayons de couleur tombés de son cartable. J’ignore que je fais un geste inoubliable pour moi.
Ce petit livre non illustré est plein d’images. Je souhaite qu’à chaque page tournée l’oreille cueille le bruit d’un bonheur froissé.

La cérémonie des draps pliés




Ce qui se passe entre ma mère et moi pendant ces minutes échappe à la routine de tous les jours. Plier les draps avec elle est un moment privilégié. J’y sens une gravité et une solennité qui correspondent à mes rites d’enfant de chœur quand je répands l’encens sur les braises. Le parfum qui s’élève naît du contact du fer à repasser brûlant avec la toile encore humide.
Nous nous installons dans la salle à manger, la pièce la plus grande et la plus commode. La table est repoussée contre un mur, nous écartons les chaises. Les draps en vrac attendent. Nous prenons le premier sur le dessus du tas. Nous cherchons deux coins chacun, nous les saisissons, nous nous éloignons l’un de l’autre, à reculons. Dos collé au mur, nous procédons au premier pliage en deux pans soigneusement égaux. Je reste immobile et je tire très fort. La surface ainsi réduite de moitié, nous entamons la phase que je préfère. Je marche vers ma mère, elle m’attend les bras levés à la hauteur de ses épaules. Dès que je suis tout près d’elle, les bras levés moi aussi, elle m’embrasse.
Pour que le pliage soit impeccable, les deux bords doivent s’épouser au millimètre près. Je recule puis je reviens vers elle une deuxième fois. Chaque navette se clôt ainsi par un baiser. Quatre sont nécessaires. Les carrés identiques, aux dimensions de l’armoire, se superposent à la perfection. Des brins de lavande glissés entre les piles soulignent la blancheur. Le pliage est plus délicat quand il s’agit de draps brodés. Nous devons veiller à ce que les initiales entrelacées «tombent» sur le dessus, bien centrées.
Ma mère m’a appris comment sont faits les jours, ces échelles de trous carrés, identiques, qui tracent une route sur toute la longueur. Gand-mère Sophie y excellait jusqu’à la fin de sa vie. Sa vue était de plus en plus basse, mais ses doigts se souvenaient et guidaient l’aiguille.
La cérémonie du pliage est restée parmi mes souvenirs les plus vivaces. Seul, il m’arrive d’esquisser les figures de cette danse. Mes mains serrent le vide. Une musique s’invente, nul ne l’entend que moi.

Rendez-vous de nuit




Wanda, Pagan Lee, Sala, Drusilla, Torchy, Dolly Devere, Wilma, Diane Palmer, Helen Stacey, Sala. Les noms baroques et bizarres de femmes hors du commun. Mes amoureuses de papier. Je les rencontre la nuit quand un copain me prête un album de bandes dessinées. Dans l’entourage des héros invincibles, Flash Gordon, Le Fantôme, d’autres, gravitent des fiancées, des compagnes, des sauvageonnes, des captives.
Pour nos rendez-vous, j’organise le mystère bien que personne ne m’oblige à cette clandestinité. Deux chaises glissées sous les draps et me voilà sous la tente d’un cheik d’Arabie en plein désert de la nuit. Le faisceau d’une lampe électrique de poche cherche et cadre les belles comme le font les projecteurs sur les scènes d’un music-hall. Je les isole au milieu d’une page qui demeure floue.
Je n’ai jamais vu «en vrai» des femmes à moitié dévêtues, au corsage déchiré, au pagne entrouvert.
J’ai le feu aux joues, la gorge sèche, les doigts fébriles devant certaines images. Quand Helen Stacey se met à onduler sur la pulsation lointaine du tam-tam dans Jim la Jungle, quand Glory Forbes lisse ses jambes dans des bas, quand Torchy laisse sa jupe remonter jusqu’à mi-cuisses, quand la princesse Aura, fille de Ming l’Impitoyable, apparaît nue, quand Liane l’esclave blanche découpe sa silhouette sur fond de lune.
J’inscris leurs noms sur un carnet à spirale.
Les chiffres que je mets face aux noms rappellent les pages où leurs attitudes m’ont le plus troublé : Sheena 5, 7, 11, 22; Diane Palmer 3, 15, 24, 30.

Tous mes bateaux




La rue que nous habitons est le trait d’union entre le Vieux Port et le port de la Joliette. A Marseille, on dit que c’est une rue populaire. A la hauteur du no 58, s’ouvre le passage de Lorette qui conduit au quartier du Panier.
Ceux qui méprisent ma rue de la République ne connaissent pas son secret. Ils ignorent qu’elle est un quai géant où viennent s’amarrer les paquebots du monde entier. Pas en vrai, mais en modèles réduits dans les vitrines des compagnies maritimes. J’ai compté trente sièges de ces compagnies, je connais leurs noms par cœur. Je peux donner leurs adresses exactes.
Je les récite comme un poème : Anchor Line, Le Borgne, Fraissinet, West Africa, Paquet, Cyprien Fabre, La Mixte, Blue Funnel Line, British India, Peninsular & Oriental, Nippon Yusen Kaisha, Chargeurs Réunis… Les compagnies exposent l’orgueil de leur flotte. A côté de chaque maquette une petite plaque de cuivre gravée donne les caractéristiques : tonnage, puissance des moteurs, nombre de cabines, dimensions, chantier de construction.
Sur un cahier à couverture bleue, j’ai écrit leurs noms : Koutoubia, Aramis, El Mansour, El Djezaïr, El Kantara… Une page chacun, avec un dessin colorié, la cheminée qui fume, le nom d’un port.
La vitrine la plus extraordinaire est celle des Messageries Maritimes, place Sadi Carnot. Elle est occupée en totalité par une carte géante, posée à plat, des mers et des océans sur lesquels naviguent les bateaux de la compagnie. Jour après jour, de semaine en semaine, je peux suivre leur route. Je regarde un employé de la compagnie qui, du bout d’une longue baguette, déplace un bateau miniature de quelques centimètres sur la carte. Nous sommes devenus amis. Certains jours il me fait signe d’entrer, me confie sa baguette et me donne ses instructions. «Fais avancer le Pasteur de trois ou quatre centimètres, il n’est plus qu’à quelques jours de Djibouti.»
La semaine dernière, j’ai eu la chance de faire toucher Aden au Jean Mermoz.

Les tramways couleur soleil




Le wattman est le fonctionnaire de la régie des transports qui conduit le tramway. Je me demande pourquoi on dit qu’il le conduit puisque le tramway roule sur des rails selon un trajet impossible à changer. Cela ne signifie pas qu’il n’a rien à faire. C’est lui qui démarre, qui accélère, qui freine aux arrêts. Pour toutes ces opérations, il utilise une sorte de manivelle. Cet accessoire est l’insigne de son importance. Il l’emporte avec lui quand il quitte le wagon, il le fixe quand il prend son poste. Il porte une vareuse bleu marine, une casquette à visière de cuir siglée par les initiales de la compagnie. Jadis, le wattman était revêtu d’un énorme manteau en peau de bique, son visage disparaissait à moitié sous de grosses lunettes semblables à celles des premiers automobilistes, quand toutes les voitures étaient décapotables. Les passagers de l’avant sont pressés contre lui quand ils sont trop nombreux. Souvent il est gêné dans ses mouvements et le fait comprendre en écartant vigoureusement les bras. Sur son tableau de bord, il a aussi à sa disposition la commande d’une trompe à la même sonorité que celle des navettes du château d’If. Au-dessus de sa tête, face aux voyageurs, une pancarte émaillée où on lit en lettres noires sur fond blanc «Il est interdit de parler au wattman». Évidemment les habitués lui parlent, il répond, mais sans jamais quitter la voie du regard.
Esclave des rails, le tram l’est également de la perche qui le relie au fil électrique alimentant son moteur. Dans les tournants abrupts la perche saute. Le tram s’arrête. Le wattman descend et s’efforce de remettre la perche en place. Il tâtonne. Chaque contact raté fait éclore une gerbe d’étincelles. Ces brefs feux d’artifice poétisent la rue.
Et puis il y a le grincement des roues sur les rails. Je l’entends comme une plainte, surtout à l’aube ou tard le soir.
Les trams sont jaunes. Les jours d’hiver et d’automne ils promènent des rubans de soleil dans les rues tristes. L’été ils rutilent. Toutes glaces baissées ils roulent vers la mer. Je saute sur le marchepied, que je ne quitte pas jusqu’à la plage des Catalans. Cramponné à la rambarde, je vis des minutes d’ivresse avant le grand éclaboussement du sable vibrant sous la chaleur. Dans la grappe humaine qui s’accroche, je suis une chemisette blanche. Des filles hardies font comme les garçons. Elles n’ont pas de souci de pudeur. Sous leurs robes, elles portent leur maillot de bain. Leurs corps se courbent pour épouser le mouvement des virages. Sur la plage j’essaie de repérer un maillot turquoise entrevu dans l’envol d’une jupe gonflée par le vent.

Radio days




Notre nouveau poste de radio ressemble à une cathédrale en réduction. Nous le posons sur une petite table achetée spécialement. Maman glisse entre les deux un châle réalisé au crochet. Il faut le soulever – il est vraiment lourd – le remettre sur la table. Depuis quelques jours la famille réunie a cherché le bon emplacement. Papier quadrillé, page arrachée et crayons, chacun a fait une proposition. Dans le coin droit près de la fenêtre? Côté cheminée, dont on ne se sert pas? Il est décidé que sa place naturelle est face au petit canapé. On l’encadrera de chaises pour les autres membres de la famille, pour les voisins qu’on invitera à écouter certaines émissions.
Le premier soir du nouveau poste, rassemblés en arc de cercle, nous contemplons cet inconnu dans la maison. Papa nous apprend qu’il est en palissandre. Je découvre cette espèce de bois qui pousse dans un pays d’Amérique du Sud. J’imagine des forêts sombres où on ne s’aventure qu’une carabine à la main. Palissandre, un mot pour rêver, un mot de cartes et d’estampes.
Sur la façade, une ouverture en forme d’ogive. Le haut-parleur est caché par un tissu plissé cramoisi qui évoque celui d’un confessionnal. Trois gros boutons octogonaux disposés en triangle : marche et arrêt, volume grave et aigu, recherche des stations. Je suis élu pour déclencher la boîte à merveilles. Mon doigt caresse longuement les arêtes du bouton de mise en marche, je le tourne, le cadran s’illumine. Des noms s’inscrivent : Sarrebruck, Londres, Monte-Carlo, Vienne, Hilversum (où se trouve Hilversum?), Limoges, Rabat, Toulouse, Sottens (où se trouve Sottens?), Budapest, Maroc, Alger, Tunis… Bizarrement ces lieux ne sont pas logiquement répartis comme sur les cartes Taride. On pourrait croire qu’une main les a semés à la volée et qu’ils sont tombés au hasard du cadran. Tunis voisine avec Nancy. Le Maroc colle à Paris, Rennes à Rabat.
Notre poste de radio bénéficie de la plus récente invention dans ce domaine : l’œil magique. Situé dans le coin droit du cadran, il est vert. Semblable à la lune qui s’offre par croissants, par quartiers, il n’est plein que lorsque l’aiguille est impeccablement réglée sur la station désirée. Le son est alors parfait. La notice explique que l’œil magique permet de chercher en silence. On ne monte le volume que lorsqu’on est correctement positionné.
Après le dîner, nous nous réunissons devant le poste. Nous regardons autant que nous écoutons. Chacun s’assoit en vérifiant qu’il ne gêne pas la vision d’un autre. Nous écoutons des pièces de théâtre : Ruy Blas, Les Revenants d’Ibsen. Bérénice. Un soir, j’entends pour la première fois ces vers dits par une femme : Que le jour recommence et que le jour finisse
Le dimanche matin, c’est le moment de «Chansons grises chansons roses, que la brise nous propose». Dimanche après-midi reportage d’un match de football. Je vois Aznar trouer les filets de Bordeaux d’une reprise de volée fulgurante. Je vois Pironti marquer de la tête sur corner. Je vois les chiffres changer sur le tableau d’affichage. Un copain qui est en première raconte que l’épouse du radioreporter et son amant laissent la radio allumée quand ils font l’amour. Sûrs d’être tranquilles pendant deux heures, à l’abri d’une arrivée inopinée du mari, quand l’OM joue au Stade Vélodrome.
Si je ne dois pas aller en classe le lendemain matin, j’ai le droit d’écouter la radio très tard. Je m’invente un espace magique pour moi tout seul. J’éteins tout dans la pièce pour ne garder que la luminescence du cadran. Un grand aquarium où va nager mon imagination. Serrant le bouton octogonal entre deux doigts, je commande aux ondes, je parcours le firmament, je franchis les océans et les déserts, je bondis de capitale en ville sainte, je survole les fleuves et les forêts, je frôle le Parthénon, la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Par bribes, par éclairs de sons, je comprends dans quel pays je passe : trois sonneries du Big Ben de Westminster, une voix pointue «Aqui Radio Andorra», l’indicatif de Radio Monte-Carlo «Bonsoir jolie Madame, je suis venu vous dire bonsoir», des effluves d’un flamenco, la stridence gutturale d’un discours en allemand. Papa a collé un petit bout de papier pour cacher Stuttgart car c’est de là que parle «Le traître». Un salaud français qui fait de la propagande pour les Allemands. Nous avons rasé cette ville.
Si nous écoutons de la musique classique, le poste ressemble vraiment à une petite cathédrale, surtout quand c’est du Bach. Un speaker qui s’appelle Jean Toscane annonce d’une voix sépulcrale : «Vous venez d’entendre la Toccata et Fugue de Jean-Sébastien Bach jouée sur les grandes orgues de Saint-Maximin par…» Nous avons une cousine à Saint-Maximim.
Le poste s’arrête, «c’est une lampe qui est grillée». Pour la changer nous retournons l’appareil, nous retirons un cache et ses entrailles apparaissent : une végétation de fils multicolores, un bosquet de lampes rougeoyantes de toutes tailles, des soudures qui font des cloques. J’enlève la lampe défaillante. Il faut tirer bien verticalement. Voilà, elle vient, tiède au creux de ma main comme un petit oiseau. Je vais la garder dans mon coffre aux trésors, une boîte de chaussures Bata. Elle est morte, elle est inutile, mais je n’oublie pas que son filament aujourd’hui flétri participait du miracle. Une lampe neuve la remplacera. Je retrouverai «Les nuits du bout du monde», Stéphane Pizella m’emportera dans la taverne de Ling le Chinois ou sur un cargo mixte en route vers Le Cap. Du rêve avant le sommeil.

Les slows du quart d’heure bleu




J’ai acheté un électrophone. Je préfère ce mot à pick-up ou à tourne-disque. Ce n’est pas un Teppaz, ni un Radiola, ni un Ducretet Thomson. J’ai choisi un modèle proposé par la Guilde du Disque, payable par mensualités. On me l’a envoyé accompagné d’un cadeau de bienvenue, l’enregistrement de deux Nocturnes de Chopin joués par un soliste inconnu mais qui porte un nom polonais. Plus le certificat de mon admission dans un club de discophiles.
Cet électrophone est habillé d’un tissu granuleux gris. Le vilain gris des bateaux de guerre. On l’ouvre comme une valise. La partie du dessus abrite le haut-parleur, dont on voit l’envers. Les deux éléments sont reliés l’un à l’autre par un fil trop court qui oblige à les mettre très près l’un de l’autre. Quand j’écoute de la musique dans mon lit (un cosy corner), je place l’appareil sur le sol, le haut-parleur sur la table de nuit. Les vibrations se communiquent et, millimètre après millimètre, déplacent le petit réveil. Il est tombé plusieurs fois quand une symphonie se concluait dans un éclatement de cymbales, de timbales et de cuivres.
Le fonctionnement est rustique, il demande une succession de gestes à accomplir dans un ordre immuable. D’abord je tourne un petit interrupteur. L’appareil alimenté en courant électrique se met à bourdonner. Le silence est rompu, le silence attend. Je sors le disque de sa pochette, l’élève jusqu’à ma bouche, souffle pour chasser les grains de poussière polarisés sur sa surface. Ensuite je le pose sur le plateau, passe à l’étape suivante : glisser délicatement l’index sous le bras, le soulever d’un ou deux centimètres pour déclencher la giration. La notice ne recommande pas cela, au contraire, mais j’ai cette habitude de taquiner la pointe du saphir. Le haut-parleur amplifie le grattement pour préfacer la musique. Portant ma tête au niveau du plateau et tordant le cou, je pose la pointe du saphir à l’orée du disque, sur le premier sillon. La musique n’est pas immédiatement perceptible. L’attente dure une seconde, parfois deux. Mozart enfin. L’arrêt s’accompagne d’un bref «Clac!».
Les disques tournent à la vitesse de trente-trois tours par minute. Elle a considérablement ralenti après le temps des soixante-dix-huit tours que j’écoutais sur un phonographe à manivelle. Il dort au grenier, mais a perdu sa manivelle. Je remarque que sur les 33 tours en résine de vinyle, l’étiquette est souvent la même que sur les vieux disques. Un petit chien noir et blanc colle son museau au pavillon d’un gramophone. J’écoute «La Voix de son maître», c’est la marque. Quand le disque tourne le petit chien disparaît dans un tourbillon. Dès que le disque s’arrête, il apparaît de nouveau.
L’électrophone gris possède une seconde vitesse de rotation : quarante-cinq tours. Ainsi tournent des disques plus petits caractérisés par une large ouverture ronde en leur centre. Pour pouvoir les écouter il faut placer une rondelle adaptatrice que j’égare souvent. Parfois le saphir dérape, blesse le disque d’une inguérissable estafilade. Ces accidents techniques provoquent des répétitions de mots qui peuvent s’écouter comme des litanies.
Les 33 tours sont dévolus à la musique noble, classique et jazz, grands interprètes. Les 45 tours sont porteurs de chansons de variétés et d’airs à danser. Quand on m’invite dans une surprise-partie j’en apporte une brassée. Uniquement des slows. Plusieurs fois dans la soirée on annonce le quart d’heure bleu, quinze minutes de slows. La pénombre s’installe, quelqu’un jette un foulard sur la seule lampe gardée allumée. A tour de rôle les garçons se sacrifient pour enchaîner les disques le plus rapidement possible. Il faut éviter les trop longues interruptions pendant lesquelles les filles risquent de se détacher de leur danseur. Aimé Barelli chante Goût de miel, je l’appelle mon p’tit goût de miel. Les joues se collent aux joues, les mains étreignent les tailles, les ventres viennent à la rencontre des ventres. Star DustMoonlight SerenadeGipsy, Caravane. Les bouches se nichent dans les cous. Les paumes passent et repassent sur l’agrafe des soutiens-gorge qui font saillie sous le tissu des robes. Deux doigts substitués à la paume se glissent sous l’élastique qu’ils tendent. Un signal est envoyé à sa cavalière. La réponse vient dans une avancée du bassin ou un brusque recul. Souvent une fille interrompt la danse et retourne s’asseoir. Quelques couples s’embrassent sur la bouche, légèrement.
Demain dans la cour du lycée, je pourrai me flatter «Hier soir, pendant Star Dust j’ai pu flirter avec Nicole…». Les copains m’admirent.

La belle en son palais de savons




Le savon, nous l’achetons en cubes. Par douze. Le droguiste les enveloppe dans du papier gris, souple et rugueux comme un drap humide. Il est assez fantaisiste dans sa façon de faire le paquet : par rangs de six, de trois ou quatre blocs. Il pèse toujours le même poids : sept kilos et deux cent dix grammes. Je le sais, parce que j’ai multiplié six cents grammes par douze. J’ai également mesuré les dimensions : un cube parfait dont les côtés font huit centimètres. C’est à moi de les ranger sur une étagère de la cuisine, que j’atteins en grimpant sur une chaise. Je fais cela tout seul et je ne peux prendre qu’un savon dans chaque main, monter et descendre six fois. J’aime beaucoup ce petit travail qui n’est pas monotone. J’invente des dispositions nouvelles mais en respectant la directive donnée par ma mère : laisser de l’air entre les morceaux pour qu’ils puissent sécher. Elle dit que le savon sec mousse plus facilement.
Même quand je ne pouvais pas encore lire, je savais que nous restions fidèles depuis longtemps aux mêmes marques : L’Abeille, L’Abat-jour ou L’Ancre. L’un des côtés est décoré du symbole, mais les promesses sont communes : «Extra-pur. 72 % d’huile d’olive.» «Savon de Marseille.» En fabrique‑t‑on ailleurs? Je ne le crois pas et je me sens fier qu’il affiche sa fierté. Dans les rues, j’ai vu des placards qui vantent Le Chat. Nous l’essaierons quand nous aurons épuisé la réserve habituelle.
Notre instituteur a conduit la classe visiter une des grandes savonneries de Marseille. Un contremaître nous explique les étapes de la fabrication dans laquelle entre de la soude, mot je ne sais pourquoi inquiétant. Je suis effrayé par les gigantesques cuves au-dessus desquelles s’activent des ouvriers le torse nu. Ils plongent des sortes de cuillères, le pouadou, dont le manche mesure au moins trois mètres. Ils grimacent, ils semblent souffrir. Je pense aux esclaves des illustrations que j’ai regardées dans un grand album. J’ai entendu mon père dire : «Ce n’est pas un travail pour des êtres humains.»
Tout le monde à Marseille sait que les fortunes importantes sont celles des savonniers. Il se murmure qu’ils sont plus riches que les armateurs eux-mêmes mais que c’est bon pour le renom de Marseille dans les pays étrangers. Nous retenons les noms des Charles-Roux, Rostand, Baron, Marquis, Alphandéry, Court de Payen, Rocca-Tassy-de-Roux, Garcin, Rabattu, qui sont nos Rockefeller, Vanderbilt ou Ford. Ils habitent d’immenses villas à tourelles, sur les hauteurs du Roucas-Blanc. L’un d’eux a des paons en liberté dans son parc. Je rêve, j’imagine, je ne suis pas envieux.
Les morceaux de savon m’ont permis d’avoir un merveilleux jeu de construction. J’édifiais des palais, des fortifications, des murs d’enceinte. Mes soldats de plomb livraient des batailles historiques, des Belles au Bois Dormant languissaient au sommet d’un donjon fait de trois ou quatre cubes de savon L’Abat-jour. Le beau chevalier qui les délivrait avait dû franchir une rangée de La Roue.
Une nuit de printemps, un incendie ravage une savonnerie, là-bas, du côté de La Pomme. L’odeur des produits chimiques consumés plane sur Marseille pendant au moins deux jours. C’est la première fois que je respire une catastrophe.

La samba du café




Aujourd’hui nous devons terrifier le café.
La première fois on s’est amusé de ma faute. Ma cousine m’a corrigé en écrivant le verbe exact en grosses lettres bâton «TORRÉFIER». On doit dire «torréfier» mais je persiste et je continue de terrifier.
Je m’obstine également à me tromper dans le Notre Père. Je récite «Que votre nom soit centifié». Au début je croyais que cela voulait dire qu’il fallait prononcer cent fois le nom. Quand on m’a expliqué que le bon verbe était sanctifié, j’ai fait mine de comprendre, mais j’ai continué avec mon centifié. Il me semblait normal d’égrener ce chapelet verbal, dont les cent grains passent par mes lèvres.
Nous allons donc terrifier le café. Cela arrive deux fois par mois. Nous sommes allés acheter le café vert dans une épicerie de la rue Chevalier Roze, entre la poissonnerie La Girelle et le bar où il y a un baby-foot. Les grands sacs de grains sont alignés. Certains se tiennent bien droits, les autres s’affaissent. J’ai entendu l’épicière dire «Té, il y a l’arabica qui s’abandonne». Elle tapote le sac et lui rend maintien et dignité.
Nous en achetons deux kilos versés dans un sac de papier brun, décoré par la silhouette d’un homme coiffé d’un grand chapeau de paille. Une inscription lui fait un socle «Au Bon Planteur». J’imagine que c’est lui qui fait pousser les arbres à café. Faut-il les arroser? Les secouer pour faire tomber les grains? Perdent-ils leurs feuilles?
Retour à la maison, je porte le sac. J’aime la sensation de le serrer à deux mains contre ma poitrine. Les grains de café cèdent à la pression, ils bougent, ils se déplacent vers le haut ou vers le bas. On croirait qu’ils fuient, qu’ils se dérobent, qu’ils veulent se cacher. Ils sont vivants. Si j’appuie, j’entends un crissement. Dans quelques heures nous allons les terrifier.
Le matériel attend sur la table de la cuisine. Un cylindre de fer noirci qu’on tient par un manche en bois. Il est constellé de petits trous en forme de trèfle. Sur le dessus une trappe permet de faire couler les grains dans l’ustensile. Dès qu’il est à moitié rempli, nous fermons la trappe (elle a un petit loquet) et nous le posons sur la flamme du fourneau à gaz, réglée au maximum de hauteur. Et puis on attend. Il n’y a pas de durée prévue comme pour les trois minutes de l’œuf à la coque. Le temps nécessaire dépend de la qualité du café, de son degré de verdeur. Le signal, c’est l’odeur de brûlé qui s’exhale par les petits trous, une fumée très légère qui s’élève. Aussitôt je saisis le torréfacteur, je le retire du fourneau et je me mets à le secouer comme on m’a appris à le faire. De bas en haut, de droite à gauche. Je fais ces gestes tout en marchant autour de la cuisine. Ces maracas improvisées finissent par imposer un rythme. Je deviens le membre d’un orchestre exotique. Les paroles d’une chanson à la mode viennent à mes lèvres et accompagnent ma déambulation saccadée «La biguine à bango! La biguine à bango». Je n’en sais pas plus et je les répète à l’infini, scandées par le ressac des grains.
Deux ou trois minutes de cet exercice et nous remettons le torréfacteur sur le feu. Odeur, fumée et reprise de la danse «La biguine à bango!». La quatrième fois il est décidé que le café est grillé à point. J’ouvre la trappe, je le verse dans un gros pot de faïence jaune sur lequel le mot farine est tracé en lettres rouges. Le pot de farine contient le café, pas par erreur, mais par fantaisie. Sur une étagère s’alignent les pots qu’on appelle, à Marseille, des toupins.
Le lendemain, l’honneur me revient de moudre le café torréfié la veille. Il paraît que pendant quelques jours il possède un arôme qui disparaîtra vite. Je cale le moulin entre mes cuisses que je rapproche et serre jusqu’à avoir les coins qui me font mal. Je tourne la manivelle lentement. Quand je ne sens plus de résistance, je tire le petit tiroir sur le côté : il est rempli de café moulu (le participe passé du verbe moudre est difficile à admettre). La cafetière napolitaine est prête. Le café au premier étage, l’eau au fond. Quand elle entre en ébullition, on saisit les deux poignées et on la retourne d’un geste sec. Quelques minutes et le café peut être servi. Il m’a fallu attendre mes douze ans pour qu’on me confie cette opération. Je ne l’ai pas ratée une seule fois.
Le jour où la famille a acheté une cafetière moderne, j’ai sauvé et caché notre chère napolitaine.

Flambée de désir pour Calypso




L’abbé me demande, en confession, si j’ai eu de mauvaises pensées. Je ne me sens pas obligé de lui avouer que je pèche gravement par la lecture régulière des pages 31, 119, 87 d’un certain livre. Ce n’est pas un livre défendu, il est au programme de la classe : Aventures de Télémaque, de Fénelon, édité par la librairie Aristide Quillet.
Le prof de lettres, M. Cabanis, a sélectionné les chapitres que nous devons étudier mais j’ai eu la curiosité de parcourir les autres pour arriver à ce passage : «Je vis de tous côtés des femmes et des jeunes filles parées qui allaient en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclataient sur leurs visages. L’air de mollesse, l’art de composer leur visage, leurs regards, semblent chercher ceux des hommes pour allumer de grandes passions.» La première fois, quelques-uns de ces mots ont flambé devant mes yeux. «Allumer de grandes passions» me bouleverse, moi qui ne connais que l’amour de mes parents et l’affection de mes amis.
Fénelon écrit que ces nymphes sont «parées». Je les imagine dans des tuniques très courtes ceinturées d’un fil d’or, à peine dissimulées sous des voiles translucides. Des tableaux que j’ai vus au musée Cantini m’aident à inventer ces images. Je suis certain qu’on devine leurs seins. Elles sont certainement très parfumées. L’auteur décrit également leur «mollesse». Je les vois alanguies, abandonnées, couchées sur des coussins brodés.
Tout cela dans l’île de Calypso, une déesse dont je tombe instantanément amoureux. Je ne me lasse pas de relire ces lignes : «L’éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par-derrière négligemment mais avec grâce, le feu qui sortait de ses yeux.»
L’étude de Télémaque occupe tout le premier trimestre. J’écoute, distraitement, le récit de ses tribulations et de ses exploits. J’entends évoquer Tyr, Ithaque, Pylos, Samos et Salente mais mon esprit vagabonde à la recherche de l’île aux nymphes. Des personnages extraordinaires défilent, un seul nom m’habite : Calypso. La page 87 est une porte que j’ouvre sur un monde que je ne fais encore que deviner.
C’est le monde du désir.


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