Premiers chapitres
Rithy Panh

Le papier ne peut pas envelopper la braise
Avec la collaboration de Louise Lorentz

Né à Phnom Penh en 1964, Rithy Panh fut interné dans un camp de travail par les Khmers rouges à l'âge de onze ans. Quatre ans plus tard, il parvient à s'en échapper. Il arrive en France en 1980, et, en 1985, intègre l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC). Il signe son premier documentaire en 1989, Site II, qui est l'occasion de son premier retour dans les camps de réfugiés cambodgiens. Dès lors, Rithy Panh n'aura de cesse d'œuvrer contre l'amnésie de son pays en montrant la tragédie cambodgienne et ses conséquences - entre 1975 et 1978, le régime de Pol Pot fit plus de deux millions de morts. S21, la machine de mort khmère rouge (présenté hors compétition au festival de Cannes 2003), dont il fit également un livre (Flammarion, 2003), filmait la rencontre entre trois des sept survivants du centre d'extermination de Phnom Penh, le S 21, où furent exécutées près de 17 000 personnes, et quelques-uns de leurs bourreaux. Après des documentaires aussi variés que La Terre des âmes errantes (1999, quinze fois primé), Les Artistes du théâtre brûlé (présenté hors compétition au Festival de Cannes 2005), ou des fictions tels Les gens de la rizière (en compétition officielle au Festival de Cannes 1994) et Un soir après la guerre (sélection Un certain regard, Cannes 1998), Le Papier ne peut pas envelopper la braise s'inscrit dans la continuité de ce travail de reconstruction basé sur l'écoute : une réflexion sur la mémoire, l'identité, le corps, par laquelle l'auteur tente de restaurer la dignité des êtres et d'ouvrir une voie vers la réconciliation.
" Partir loiiiiiiiiin "

e Building blanc, c'est cet animal échoué au cœur de Phnom Penh, colosse de briques et de béton couché sur le flanc du boulevard Sothearos. Un macchabée, long de plus de trois cents mètres, qui crache sa misère à la gueule des passants. Murs décrépis, ouvertures grillagées, trous de façade bouchés par des bâches et des planches de bois, les trois ou quatre étages dégoulinent de tuyaux bleu turquoise censés évacuer les eaux usées. L'enfilade de bâtiments n'est plus blanche, elle est d'un gris d'enterrement animé par les balcons où frissonnent du linge et des plantes vertes. Entre les six blocs qui forment la barre d'habitations, les escaliers d'accès principaux dessinent des Z inversés que les habitants grimpent, dévalent ou traversent en ombre chinoise. La carcasse grouille de monde.
Des baraques branlantes tapissent le terrain au pied de la barre. Leurs murs sont faits de bois, de matériau récupéré, leurs cloisons de cartons ou de simples rideaux, leur sol de terre battue sauf chez les plus aisés qui ont posé du carrelage. Des fils électriques tissent une toile anarchique au-dessus de ce gigantesque squat, tirés par ceux qui ont les moyens de payer 1 500 riels le kilowatt 1. Les tôles en camaïeu de gris, plus ou moins inclinées, abritent tant bien que mal les bicoques de la pluie, du vent, de la poussière, et les passants des rayons du soleil. Dans le dédale des ruelles, chacun passe le regard rivé au sol pour vérifier où il marche, assommé par la chaleur. Personne ne rêve, personne ne lève les yeux vers le ciel. Personne n'aperçoit, quatre étages plus haut, la silhouette frêle qui tangue au bord du Building blanc.
Brindille dressée face au souffle de la brise, à l'heure où le soleil de mai cogne, la belle grimpe sur le rebord du bâtiment comme sur un plongeoir avec vue sur la mer de toitures en tôle. Visage en ovale fin inondé de larmes, chevelure de soie noire coiffée en chignon fleuri de blanc, la jeune femme au teint de sésame clair a l'allure d'une princesse qui s'est trompée de décor. Elle sanglote longuement, de tout son corps, avec des sursauts incontrôlables. Quand la tension s'apaise, elle respire un grand coup, se penche vers les baraques qui tapissent le sol, prête à faire un dernier pas dans le vide. " Aun Tauch ! Qu'est-ce que tu fous ? " La voix d'Aun Thom la saisit à temps. Cette fois encore, quelqu'un l'empêche de se jeter du haut du Building. Elle recule, s'effondre.
Aun Thom se précipite vers elle et sans un mot écoute jaillir le flot de souffrances, l'homme qui la battait puis l'a quittée, le cœur qui brûle de révolte, l'amour impossible, la famille disloquée, le risque de la folie. En entendant dans le couloir l'appel alarmé de leur colocataire, Môm et Sinourn, filles longilignes et débraillées, se hâtent de les rejoindre. Au regard dur d'Aun Thom, elles saisissent immédiatement ce qui se trame. " Oh mon chéri je t'attends, retiens-moi, regarde, je suis prête à sauter ", ironise l'une d'elles pour tromper son inquiétude. " Ne dis pas ça j'en ai la chair de poule 2 ", lui répond sa compagne avant de moquer maladroitement la " nostalgie " d'Aun Tauch pour sa chambre louée, là en bas, et qui semble l'aimanter. Visage fermé, yeux bouffis, cernés, la suicidaire encaisse dignement les sarcasmes de ses amies, étincelles de vie qui l'ancrent au bord du précipice. Peu à peu, les plaisanteries font diversion et désamorcent la pulsion de mort. Les filles qui entourent Aun Tauch savent mieux que personne lui changer les idées et connaissent comme leur poche les secrets de ce gouffre qui l'attire. Presque chacune d'elles a connu la fragile limite entre les deux mondes. Elles soupçonnent que la brutalité du beau fiancé transformé en bourreau a pu déclencher ce renoncement à lutter, cette résignation, car ce matin les coups pleuvaient sur Aun Tauch. Aucune d'elles n'aborde le sujet, elles se contentent de rire sous le cagnard et ne s'effacent que lorsque les traits de leur amie se détendent et qu'un sourire franc semble avoir gommé ses pensées les plus morbides.

Môm, repérable à sa tignasse auburn, reste alors seule auprès d'Aun Tauch. Sa présence discrète, son écoute, son empathie rassurent. Elle attrape des mèches de cheveux de son amie, une à une les vrille puis les enroule autour de son doigt avant de tirer dessus d'un coup sec. Cette désagréable recette de grand-mère est destinée à ôter les tensions du crâne. " Ça te fait mal ? " Aun Tauch fait non de la tête. Môm la serre fort contre elle.
- Ce sont des malades qui tapent leur femme comme ça.
- Il m'a frappée parce que je l'ai insulté.
- Pourquoi aurait-il le droit de te frapper ? Il n'est plus ton mec !
- Non, nous sommes séparés.
Môm cherche des élastiques dans son portefeuille tandis qu'Aun Tauch laisse de nouveau couler ses larmes.
- Il est parti parce qu'il voulait se construire un avenir. Il a une autre femme.
- Tu acceptes qu'il te laisse tomber aussi facilement ? Remarque, si vous ne vous entendez plus il faut séparer vos chemins. De toute manière tu ne l'aimes plus... Si vous n'êtes plus ensemble, pourquoi Sath est-il venu te battre ?
Quelques semaines plus tôt, Môm était intervenue dans une bagarre entre les deux amants. En voulant les éloigner l'un de l'autre, elle avait pris Aun Tauch dans ses bras pour la protéger et avait reçu un coup de pied sur la cuisse à sa place. Elle en avait gardé une douleur sourde deux jours durant. Ses hurlements avaient néanmoins fait fuir Sath pendant que sa compagne se déchaînait en le couvrant d'injures.
- Il me dit que je suis une femme qui ne sait pas économiser, qui ne sait pas conserver les choses, qui ne réfléchit pas. Mais quand je trouve de l'argent, qui se le met dans la poche ? C'est lui. C'est lui qui joue aux cartes, qui se drogue. Après il dit que c'est de ma faute, que je l'ai détruit. Comment l'aurais-je détruit ? Avant il était plein de tendresse, il m'emmenait me promener. Aujourd'hui, il donne des coups quand je fais quelque chose qui ne lui plaît pas. Ça ne peut pas continuer. " Si tu ne m'aimes pas, tu n'as qu'à me le dire ! " Quand une nourriture devient amère dans la bouche, on en change.
- ... Je vais être franche. Il n'y a pas de lumière dans votre couple. Un mec qui te fait ce que Sath t'a fait, ça devrait te servir de leçon. La prochaine fois que tu en choisis un, regarde quel est son métier, vois s'il peut t'aider, te nourrir... Vois quel avenir il t'offre. Il te faut un type qui sache travailler, pas un de ceux qui gagnent leur argent pour aller fumer du mâ 3. Et si tu as des enfants, que tu n'as pas de maison, qu'adviendra-t-il ? Il faut travailler dur avant d'avoir des enfants parce que quand on en a, on ne peut plus bosser. Quand on a une maison avec un peu d'économies, c'est plus facile de se projeter dans l'avenir. Mais là ton mec fume, toi tu fumes. Et quand il n'y a pas d'argent pour acheter du mâ, vous vous engueulez. Puisque tu es une putain, pourquoi t'encombres-tu d'un homme ?
- Pour mon avenir. Je ne vais pas être pute toute ma vie.
- Tu ne peux pas attendre d'arrêter d'être une putain pour te trouver un mec ? Il ne faut pas qu'il sache que tu es prostituée.
- De toute manière je n'ai plus besoin d'aucun homme. A chaque fois que j'ai un mec, il me fait du mal.
- Si tu veux trouver quelqu'un, tu dois partir d'ici.

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