MALIKA
OUFKIR
ET MICHELE FITOUSSI
La
prisonnière (récit)
Malika Oufkir,
née le 2 avril 1953 au Maroc, est la
fille aînée du
général Oufkir. Elle vit
actuellement à Paris. Michèle
Fitoussi, journaliste et éditorialiste
à Elle, est l'auteur chez Grasset de deux
romans et d'un recueil de nouvelles (Des gens
qui s'aiment, 1997).
Maman chérie
u
salon s'échappent des airs de mambo et de
cha-cha-cha ; les percussions et les guitares
rythment l'arrivée des invités. Les
rires, les conversations envahissent les
pièces, gagnent la chambre où je ne
parviens pas à dormir.
Tapie dans l'entrebâillement de la porte, mon
pouce calé dans la bouche, je
détaille les femmes qui rivalisent de
beauté, d'élégance, dans leurs
robes du soir de grands couturiers. J'admire les
chignons laqués, les bijoux qui scintillent,
la sophistication des maquillages. Elles ont l'air
des princesses de mes contes
préférés auxquelles j'aimerais
tant ressembler quand je serai grande. Qu'il me
tarde de l'être...
Soudain elle apparaît, la plus belle à
mes yeux, vêtue d'une robe blanche dont le
décolleté rehausse la rondeur de sa
gorge. Le cur battant, je la regarde saluer
et sourire, embrasser ses amis, incliner sa nuque
gracile devant des inconnus en smoking.
Bientôt, elle ira danser, chanter, tapera
dans ses mains, s'amusera jusqu'à l'aube,
comme chaque fois que mes parents donnent une
réception à la maison.
Elle m'oubliera pour quelques heures, tandis que je
lutterai contre le sommeil dans mon petit lit, en
pensant encore et toujours à elle, au
satiné de sa peau, à ses cheveux
souples dans lesquels il fait bon enfouir mon
visage, à son parfum, à sa chaleur.
Maman.
Maman chérie dont je n'imagine pas, dans mon
paradis enfantin, qu'on puisse un jour me
séparer d'elle.
Ma mère et moi sommes liées par un
destin semblable, tissé d'abandon et de
solitude. Agée de quatre ans à peine,
elle perdait sa propre mère, morte en
couches avec l'enfant qu'elle portait. A cinq ans,
j'étais arrachée à la douceur
de ses bras pour être adoptée par le
roi Mohammed V . Sont-ce nos enfances orphelines de
tendresse maternelle, notre faible
différence d'âge - elle avait dix-sept
ans quand je suis née -, notre incroyable
ressemblance physique ou bien nos vies de femmes
brutalement brisées qui ont scellé
entre nous cet attachement si fort ? Comme moi,
maman a toujours eu le regard grave de ceux sur
lesquels le sort s'acharne.
Quand sa mère mourut, au tout début
de la guerre, son père, Abdelkader Chenna,
officier dans l'armée française,
venait de recevoir l'ordre de rejoindre son
régiment en Syrie. Il lui était
impossible d'emmener avec lui sa fillette et son
fils cadet. Il plaça les deux orphelins
à Meknès où il habitait alors,
dans un couvent tenu par des religieuses
françaises, afin qu'ils y reçoivent
une bonne éducation. Le petit garçon
succomba à une diphtérie. Ma
mère, qui aimait beaucoup son frère,
se remit mal de cette perte qui la laissait seule
au milieu d'étrangers. Elle eut dans sa vie
bien d'autres chagrins.
Les bonnes surs entreprirent de faire une
parfaite chrétienne de cette jolie
Fatéma que le ciel leur envoyait. Elle
apprit le signe de croix, et vénérait
la Vierge, Jésus et tous les saints quand
mon grand-père revint la chercher pour la
ramener chez eux. De rage, ce musulman pratiquant
qui avait déjà accompli le
pèlerinage à La Mecque faillit en
avaler ses médailles...
Il n'était pas bon qu'un militaire de
carrière élève seul une si
petite fille. Ses amis le pressèrent de se
remarier. Il choisit une très jeune femme de
la bonne société, qu'il épousa
d'abord pour ses talents de cordon-bleu. Khadija
n'avait pas son pareil pour préparer les
pastillas dont mon grand-père était
friand. Ma mère ne supportait pas de
partager son père adoré avec une
étrangère, de quelques années
seulement son aînée. La naissance
d'une sur, Fawzia, puis d'un frère,
Azzedine, avivèrent sa jalousie.
Elle aspira vite à échapper à
un foyer où elle se sentait malheureuse et
où son père l'enfermait, comme il
était de tradition avec les filles. Elle
n'avait cependant guère de lieux où
trouver une chaleur qui lui manquait. La famille de
sa mère, de riches Berbères du Moyen
Atlas, était presque toute
décimée. Mes
arrière-grands-parents avaient eu quatre
filles dont la beauté était
réputée à des
kilomètres à la ronde. Trois
moururent à l'adolescence. La
quatrième, ma grand-mère Yamna,
convola avec son voisin, le bel Abdelkader Chenna,
dont les terres jouxtaient les siennes.
Il dut l'enlever pour l'épouser comme dans
la meilleure tradition des contes. De cette
aïeule, morte à dix-neuf ans, je sais
simplement qu'elle était une maîtresse
femme, moderne et délurée, qui aimait
s'habiller, voyager et conduire. A quinze ans, elle
était déjà mère. A
dix-huit, elle tenait un salon littéraire en
Syrie où mon grand-père avait suivi
son régiment.
Ma mère et son jeune oncle, fruit de l'union
tardive de mon arrière-grand-père et
d'une esclave noire, furent bientôt les seuls
survivants de toute cette famille. Les terres
à blé et l'or amassé pendant
des générations en firent une riche
héritière, moins que son oncle
cependant, à qui, comme le veut la coutume
marocaine, revint le plus gros de la fortune. Elle
possédait des immeubles, des villas et tout
un quartier de la vieille ville de Salé . En
attendant qu'elle puisse disposer de son bien, mon
grand-père fut chargé de le
gérer. Il était, hélas,
piètre gestionnaire et gaspilla plus qu'il
ne fit fructifier. Ce qui revint à ma
mère à sa majorité restait
cependant considérable.
A douze ans, ma mère était
déjà très belle. Ses grands
yeux noirs, son visage fin, sa peau mate, son petit
corps joliment galbé ne laissaient pas
indifférents les officiers amis de son
père qui avaient leurs entrées chez
eux. Ce n'était pas pour lui
déplaire. Elle voulait se marier, fonder une
famille. Un jeune officier qui revenait d'Indochine
couvert de médailles se mit à
fréquenter leur maison. Mon
grand-père qui le connaissait
déjà, l'avait revu au mess.
Séduit par son intelligence et sa
réputation de bravoure au front, il en fit
son ami et l'invita chez lui. Dissimulée
derrière des rideaux, ma mère
l'observa pendant tout le dîner. L'officier
remarqua son manège et leurs yeux se
croisèrent. L'intensité de son regard
le frappa. Elle admira sa prestance dans son bel
uniforme blanc.
Mon grand-père tenta de convaincre son
nouvel ami de ne pas repartir en Indochine.
Celui-ci fut touché par ses arguments et
sans doute aussi par la beauté de sa fille.
Quelques jours plus tard, mon père,
puisqu'il s'agissait de lui, vint la demander en
mariage. Mon grand-père en fut surpris, et
pour tout dire, presque irrité.
- Fatéma n'est qu'une gamine, protesta-t-il.
A quinze ans, pense-t-on au mariage ?
Abdelkader était encore traumatisé
par le décès de Yamna, sa
première femme tendrement aimée,
qu'il attribuait à des grossesses
précoces et trop rapprochées. Mais il
finit par se laisser fléchir, d'autant que
ma mère avait accepté avec
enthousiasme la demande de son prétendant.
Elle ne le connaissait pas, du moins pas encore,
mais il lui fallait partir de chez elle. Il lui fit
une cour empressée.
Elle ne tarda pas à tomber amoureuse.
Mes parents avaient vingt ans de différence.
Mohammed Oufkir, mon père, était
né à Aïn-Chaïr , dans la
région du Tafilalet, le fief des
Berbères du Haut Atlas marocain. Son nom,
Oufkir, signifiait « l'appauvri ». Dans
sa famille, le gîte et le couvert
étaient toujours prêts pour le
mendiant ou le nécessiteux, nombreux dans
ces régions rudes et désertiques. A
l'âge de sept ans, il perdit son père,
Ahmed Oufkir, chef de son village et, plus tard,
nommé pacha de Bou-Denib, par Lyautey .
Son enfance fut solitaire et sans doute assez
triste. Il étudia au collège
berbère d'Azrou près de
Meknès. Ensuite, l'armée lui tint
lieu de famille. A dix-neuf ans, il entrait
à l'école militaire de Dar-Beïda
, et à vingt et un ans, il s'engageait comme
sous-lieutenant de réserve dans
l'armée française. Il fut
blessé en Italie, passa sa convalescence en
France, gagna ses galons de capitaine en Indochine.
Lorsqu'il rencontra ma mère, il était
aide de camp du général Duval,
commandant des troupes françaises au Maroc.
La vie de garnison commençait à lui
peser. Lui, le militaire de carrière qui
fréquentait les bordels et les maisons de
jeu, fut attendri par l'enfantine innocence de sa
promise. Il se montra tout de suite doux et
attentionné.
Mohammed Oufkir et Fatéma Chenna se
marièrent le 29 juin 1952. Ils
s'installèrent dans une petite maison
très simple, en rapport avec la modeste
solde du capitaine Oufkir. Pour ma mère, mon
père se fit pygmalion : il lui apprit
à s'habiller, à se tenir à
table et dans le monde. Du haut de ses seize ans,
elle prit très au sérieux son
rôle d'épouse d'officier. Ils
étaient heureux et éperdument
amoureux. Ma mère qui rêvait d'avoir
huit enfants fut tout de suite enceinte.
Je naquis le 2 avril 1953, dans une
maternité tenue par des religieuses. Mon
père était fou de bonheur. Peu lui
importait que je sois une fille, j'étais la
prunelle de ses yeux, sa petite reine . Comme ma
mère, il désirait plus que tout une
famille. Ils n'étaient pas tout à
fait d'accord sur le nombre d'enfants à
venir. Mon père voulait s'en tenir à
trois. Deux ans plus tard, naquit ma sur
Myriam et trois ans après elle, mon
frère Raouf , le premier garçon, pour
lequel on donna une fête
mémorable.
De ma petite enfance, je n'ai que des souvenirs
heureux. Mes parents m'entouraient d'amour, mon
foyer était paisible. Je voyais peu mon
père. Il rentrait tard, s'absentait souvent.
Sa carrière avançait vite . Mais je
n'avais aucun doute sur l'affection qu'il me
portait. Quand il était à la maison,
il savait me démontrer à quel point
il m'aimait. Son absence ne me pesait pas.
Le centre du monde était maman. Je l'aimais
et l'admirais. Elle était belle,
raffinée, l'exemple même de la
féminité. Sentir son odeur, caresser
sa peau suffisaient à mon bonheur. Je la
suivais comme une ombre. Elle adorait le
cinéma et y allait presque tous les jours,
parfois même à deux ou trois
séances. Dès l'âge de six mois,
je l'accompagnais dans mon couffin. Sans doute
dois-je à cette précocité
cinéphile ma passion pour le septième
art. Elle m'emmenait chez son coiffeur à qui
elle demandait de me faire des permanentes. Elle
aurait voulu avoir une petite fille aux cheveux
bouclés en anglaises, comme Scarlett O'Hara.
Mais hélas, au premier coup de vent, ma
jolie coiffure tombait à plat.
Je la suivais chez ses amies, dans ses courses, au
cheval, au bain maure qui me mettait au supplice
quand il fallait me déshabiller devant tout
le monde. Je la regardais s'habiller, se coiffer,
se maquiller d'un trait de khôl. Je dansais
avec elle sur les rocks endiablés de notre
idole commune, Elvis Presley. Dans ces
moments-là, nous avions presque le
même âge.
La vie tournait autour de moi. J'étais
gâtée, habillée comme une
petite princesse dans les boutiques les plus
élégantes, « Le Bon Génie
» à Genève, « La
Châtelaine » à Paris. Maman
était coquette et dépensière,
au contraire de mon père que les
contingences financières ennuyaient.
L'argent lui brûlait les doigts. Elle pouvait
vendre un immeuble pour s'acheter toute la
collection de Dior et Saint Laurent, ses couturiers
préférés, et dépenser
vingt, trente mille francs en un après-midi,
pour ses menus loisirs.
Après la petite maison de capitaine, nous
avons déménagé, au Souissi ,
à Rabat, dans l'allée des Princesses.
La villa donnait sur un jardin sauvage où
poussaient des orangers, des citronniers, des
mandariniers. Je partageais mes jeux avec
Leïla, une cousine un peu plus
âgée, que ma mère avait
adoptée.
Quelques années plus tard, alors que je
n'habitais plus avec les miens, mon père,
alors ministre de l'Intérieur du roi Hassan
II, fit construire une autre villa, toujours dans
l'allée des Princesses. Mes parents avaient
eu deux autres enfants, Mouna-Inan , qui deviendra
Maria en prison, et Soukaïna , un an plus
tard.
Ma famille était proche de la famille
royale. Mes parents étaient les seuls
étrangers au Palais autorisés
à y pénétrer et à se
promener partout. Mon père, chef des aides
de camp du roi, avait gagné la confiance de
Mohammed V. Maman, elle, connaissait le souverain
depuis l'enfance. Avant le remariage de son
père, elle avait vécu un temps
à Meknès, chez l'une des surs
du roi chez laquelle il se rendait souvent.
Mohammed V avait remarqué la beauté
de la fillette qui avait alors huit ans. Il lui
témoigna tout de suite une affection que le
temps ne démentit pas.
Il la revit à l'occasion de l'anniversaire
de ses vingt-cinq ans de règne , une
cérémonie à laquelle furent
conviés ses aides de camp et leurs
épouses. Comme mon père, ma
mère eut désormais ses entrées
privilégiées au Palais. Le roi avait
confiance en elle. Il appréciait sa
compagnie, mais cet homme sévère
était bien trop respectueux des principes
pour se permettre une quelconque
ambiguïté envers une femme
mariée.
Ma mère devint l'amie des deux
épouses du roi qui exigèrent de la
voir quotidiennement. Elle vivait dans leur
intimité. Les deux reines étaient
cloîtrées dans le harem. Maman leur
achetait des vêtements, des produits de
beauté, elle leur racontait par le menu les
événements du dehors. Elles
étaient avides de détails sur sa vie,
ses enfants, son mariage.
Rivales auprès du roi, les deux femmes
étaient différentes au possible.
L'une, Lalla Aabla, qu'on appelait la reine
mère ou Oum Sidi , avait donné
naissance au prince héritier, Moulay Hassan.
L'autre, Lalla Bahia, une nature sauvage à
la beauté renversante, était la
mère de l'enfant chérie du roi, la
petite princesse Amina, née en exil,
à Madagascar , alors qu'elle se croyait
stérile.
Si Lalla Aabla, rompue aux intrigues de
sérail, pratiquait en virtuose l'art de la
diplomatie, Lalla Bahia prisait peu les
mondanités et la dissimulation de rigueur
à la cour. Entre les deux, maman s'initia
très tôt au compromis, car au Palais
la neutralité était impossible. Il
fallait être de l'un ou l'autre camp.
Moulay Hassan, qu'on appelait aussi Smiyet Sidi ,
habitait une maison voisine et venait souvent chez
nous, ainsi que les princesses, ses surs, et
son frère, le prince Moulay Abdallah. On me
demandait de leur dire bonjour avec
déférence. Un soir de ramadan ,
après la rupture du jeûne, ma
mère était allongée dans son
salon, entourée de quelques amies. Moi, je
chahutais dans la maison. En traversant le couloir,
je vis un monsieur inconnu qui sortait de la
cuisine. Impressionnée par sa prestance, je
m'arrêtai de courir. Il me sourit,
m'embrassa.
- Va dire à ta mère que je suis
là.
Je courus la prévenir. Elle se prosterna
immédiatement devant cet homme
étrange.
C'était le roi Mohammed V qui passait la
voir sans s'annoncer, comme il lui arrivait
parfois. Il lui dit qu'il s'était permis
d'entrer dans la cuisine parce qu'il avait senti
une odeur de brûlé. La
cuisinière avait oublié la
théière qui commençait
à fondre sur le gaz. Sa Majesté nous
avait sauvées d'un incendie.
J'avais cinq ans quand maman m'a emmenée
pour la première fois au Palais. Les deux
épouses du roi et toutes ses concubines
insistaient pour me connaître. Nous sommes
arrivées toutes les deux à l'heure du
déjeuner dans une des salles à manger
du roi, peuplée des femmes du harem qui
déambulaient avec grâce, en
traînant derrière elles les longues
traînes chatoyantes de leurs caftans. Une
véritable volière d'oiseaux
exotiques, tant par la diversité des
couleurs que par leur pépiement
incessant.
La pièce était gigantesque, je n'en
avais jamais vu qui eût de pareilles
dimensions, bordée de balcons sur toute la
longueur, décorée de mosaïques
qui couvraient les murs à mi-hauteur. A
l'une des extrémités, majestueusement
posé sur une estrade, se trouvait le
trône royal. Sur un des côtés
s'élevait une montagne de cadeaux encore
emballés, reçus par le souverain
à l'occasion de fêtes, de
cérémonies ou de visites officielles.
A l'autre bout, dans une alcôve, la table du
roi était dressée à
l'européenne, avec des assiettes de
porcelaine, des verres en cristal et des couverts
de vermeil et d'argent. Ses concubines s'asseyaient
à ses pieds, à même le sol
recouvert de tapis bruns, autour de tables
rectangulaires qui pouvaient accueillir huit
personnes. Leur vaisselle était des plus
simples. Il n'était pas rare de les voir se
servir dans des gamelles en fer-blanc les plats que
leurs propres esclaves avaient cuisinés pour
elles.
La reine mère présidait la table la
plus proche de celle du roi, entourée des
concubines du moment, qu'on appelle en arabe moulet
nouba, « celles dont c'est le tour ».
Elles étaient de ce fait plus
maquillées et mieux habillées que les
autres et affichaient un petit air
supérieur. Quant à celles qui avaient
bénéficié la veille ou
l'avant-veille des faveurs royales, elles
affectaient une mine dédaigneuse et
comblée en faisant bruyamment claquer dans
leur bouche de la gomme arabique.
Intimidée, je m'accrochai au caftan de ma
mère, mais l'envie me démangeait de
galoper partout. Soudain une clameur joyeuse emplit
la salle. Les femmes saluaient quelqu'un que je ne
réussissais pas à voir. En me
faufilant entre leurs jambes, j'aperçus une
fillette vêtue d'une robe blanche,
attachée dans le dos par un grand nud.
Je la trouvais magnifique avec ses cheveux noirs
coiffés en anglaises, sa complexion laiteuse
et les minuscules taches de rousseur qui
parsemaient son visage espiègle. En
comparaison ma peau mate et mes cheveux raides me
paraissaient bien communs.
J'étais soulagée de voir enfin une
enfant de mon âge, mais je restai perplexe.
Pourquoi avait-elle droit à tant d'honneurs
? On nous présenta l'une à l'autre et
nous nous embrassâmes timidement. J'appris
alors que cette jolie petite fille était la
princesse Amina qu'on appelait Lalla Mina, l'enfant
chérie du roi et de Lalla Bahia.
Puis ce fut à nouveau l'agitation. Le roi
Mohammed V fit son entrée dans la salle
à manger du côté gauche, comme
le voulait la coutume. Quand son tour fut venu de
le saluer, maman lui baisa la main et me
présenta à lui. Il me prit simplement
dans ses bras et prononça quelques paroles
gentilles. Tout le monde prit alors place autour
des tables et le roi s'installa tout seul à
la sienne. Le repas fut servi par les esclaves et
les plats les plus exquis
défilèrent.
Sitôt quelques bouchées
avalées, je m'éclipsai pour jouer
avec Lalla Mina. Pendant un court moment notre
entente fut parfaite. Mais bientôt un
hurlement troubla notre harmonie. La princesse
m'avait mordu sauvagement l'avant-bras. Je me
retournai en sanglotant et cherchai le regard de
maman. Gênée, elle me fit un signe
discret signifiant que je devais me calmer.
Indignée par ce manque de
considération, je me précipitai alors
sur Lalla Mina et je lui arrachai la joue d'un coup
de dents.
La princesse se mit à son tour à
hurler si fort que la cour entière se leva.
Je sentis une menace planer comme si toute
l'assemblée allait fondre sur moi pour me
battre. La petite cherchait son père du
regard, mais en vain. Elle se roula alors par terre
et reprit ses hurlements de plus belle. Honteuse,
je me réfugiai dans les bras de maman.
Le roi intervint enfin. Il me prit dans ses bras et
me demanda de lui raconter l'incident.
- Elle a injurié mon père, dis-je en
pleurant, et moi aussi j'ai injurié son
père et je lui ai arraché la
joue.
La cour était horrifiée par mes
paroles, mais le roi s'amusait beaucoup. Il me fit
répéter plusieurs fois les insultes
sacrilèges. Puis on nous sépara, mais
la princesse et moi continuâmes à nous
défier du regard.
A la fin du repas, Mohammed V s'avança vers
maman :
- Fatéma, je vais te demander quelque chose
que tu ne pourras pas me refuser, lui dit-il. Je ne
peux pas trouver mieux comme compagne, comme
sur pour Lalla Mina, que ta fille. Je
désire adopter Malika. Mais je te promets
que tu pourras venir la voir quand tu voudras.
L'adoption était chose commune au Palais.
Les concubines sans enfants adoptaient des
orphelines, des petites
déshéritées, des victimes de
tremblements de terre. D'autres fillettes
arrivaient à l'adolescence pour devenir des
demoiselles de compagnie. Mais il était rare
qu'un enfant adopté par un souverain
devienne, comme moi, presque l'égal d'une
princesse.
Je dois sans doute les liens
privilégiés, quasi filiaux que j'eus
avec Mohammed V puis ensuite avec Hassan II,
à ma volonté et à mon
caractère. Pendant toutes ces années
passées au Palais, je fis en sorte de gagner
leur affection, de m'insérer dans leur vie,
de me rendre indispensable. Je ne voulais à
aucun prix rester anonyme.
Ce qui a suivi est demeuré confus dans ma
mémoire, comme si j'avais été
la victime d'un enlèvement. Je me souviens
que maman partit précipitamment, qu'on me
prit et qu'on m'engouffra dans une voiture qui me
conduisit à la villa Yasmina, où
vivaient Lalla Mina et sa gouvernante, Jeanne
Rieffel.
M'arracher à ma mère, c'était
m'arracher à la vie. J'ai pleuré,
hurlé, trépigné. La
gouvernante m'installa de force dans la chambre
d'amis et m'enferma à double tour. J'ai
sangloté toute la nuit.
Mes parents ne m'ont jamais parlé de cette
période. S'il y a eu des explications, je
les ai oubliées. Ma mère a-t-elle
pleuré jusqu'à l'aube comme je l'ai
fait ? Ouvrait-elle de temps à autre la
porte de ma chambre, respirait-elle mes
vêtements, s'asseyait-elle sur mon lit,
s'ennuyait-elle de moi ? Je n'ai jamais osé
le lui demander.
Avec le temps, cette séparation était
devenue un état de fait que j'acceptais,
malgré mon chagrin. J'aimais tellement ma
mère, je souffrais tant d'être loin
d'elle, que chacune de ses visites était un
terrible supplice. Les rares fois où elle
passait me voir, elle arrivait à midi et
repartait à deux heures. Quand la
gouvernante m'annonçait sa venue,
j'éprouvais une joie qui n'avait
d'égale, en intensité, que la peine
immédiate qui l'accompagnait.
La nuit qui précédait sa visite, je
ne dormais pas ; le matin, je ne travaillais pas en
classe. Les heures semblaient interminables. A midi
et demi, je sortais de l'école et le
même cérémonial
commençait alors. Maman était
là. Je galopais dans les escaliers pour
gagner le salon et je m'arrêtais avant
d'entrer parce que je sentais son parfum, « Je
reviens » de Worth. Ce premier moment
m'appartenait. Devant le portemanteau,
j'enfouissais mon visage dans sa veste.
Ma mère était assise sur un
canapé. Pourquoi m'accueillait-elle avec
tant de calme ? Ne devions-nous pas nous retrouver
dans le déchirement et dans les larmes ?
Alors je me freinais, je l'embrassais froidement.
Mais ensuite, pendant les quelques minutes en
tête à tête octroyées par
la gouvernante, j'embrassais furtivement sa main,
je caressais son avant-bras, je la comblais de
mille gestes de tendresse et d'amour qui
m'étaient devenus étrangers et dont
j'étais toujours affamée.
A table, la gouvernante accaparait ma mère,
m'empêchait de lui parler. Je ne mangeais
pas, je la contemplais, je buvais ses paroles, je
suivais le mouvement de ses lèvres.
J'enregistrais le plus de détails que je
pouvais et je me les repassais chaque nuit avant de
m'endormir, dans la solitude de ma chambre.
J'étais si fière de sa beauté,
de son élégance, de sa jeunesse.
Lalla Mina l'admirait aussi et cela m'emplissait de
bonheur.
Mais l'heure tournait, je devais repartir pour
l'école. Ses visites s'espaçaient, je
me sentais de plus en plus séparée
d'elle. Mon foyer ne se trouvait plus allée
des Princesses, mais au Palais de Rabat. J'y
vécus tout ce temps-là presque
cloîtrée, sans autre horizon que son
enceinte et celles des autres palais royaux
où l'on nous emmenait pour les vacances.
Je voyais la vie des autres, la vie réelle,
à travers les vitres des somptueuses
voitures qui nous conduisaient d'un endroit
à un autre. La mienne était luxueuse
et préservée du monde, autre
siècle, autre mentalité, autres
coutumes.
Il m'a fallu onze ans pour m'en
échapper.
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