Premiers chapitres
Perri O'Shaughnessy
Entrave à la justice

thriller
traduit de l'américain par Jean Rosenthal


Perri O'Shaughnessy sont en fait deux soeurs : l'une, Pamela, est diplômée en droit de Harvard et exerce comme avocate en droit civil et pénal depuis plus de dix ans ; l'autre, Mary, est écrivain et éditeur. Elles ont publié plusieurs thrillers judiciaires dont deux traduits chez Grasset : Intimes convictions (1997) et Amnésie fatale (1998).

 

1

 
'homme et la femme étaient partis de bonne heure ce matin de la mi-août et cela faisait déjà plusieurs heures qu'ils marchaient, sous un ciel d'orage, dans la forêt de pins des premiers contreforts.
La montagne qu'ils escaladaient, avec sa silhouette nettement découpée, avait résisté aux assauts de l'époque glaciaire, même si des murs de glace avaient raviné ses flancs et laissé au pied de ses falaises des amas de pierraille. Sa masse sombre dominait la partie sud-ouest du lac Tahoe depuis trois millions d'années. C'était un des pics de la sierra qui sépare la Californie du Nevada. Depuis un an et demi que Nina Reilly avait ouvert son cabinet d'avocat dans la petite ville de South Lake Tahoe, chaque fois qu'elle avait l'esprit troublé, elle observait le mont Tallac par la fenêtre de son bureau qui donnait à l'ouest, et sa présence immuable l'apaisait, l'empêchait de dériver. Elle le considérait comme sa montagne à elle et elle avait envie de l'escalader. Même si la neige bloquait le chemin jusqu'à la mi-juillet, les voies d'accès au sommet n'exigeaient aucune connaissance technique particulière, seulement des jambes robustes et un sac à dos pour ceux qui étaient décidés à bivouaquer. Longtemps pourtant, Nina avait hésité à tenter l'ascension. Elle voulait trouver quelqu'un qui l'ait déjà faite pour l'accompagner.
Elle attendit donc qu'une occasion se présente. En juillet de sa seconde année dans la sierra californienne, alors qu'elle assurait la défense dans une affaire de meurtre épineuse, la seconde dont elle ait eu à s'occuper, le respect que lui inspirait Collier Hallowell, substitut dans ce procès, céda la place à un intérêt plus personnel. Lorsqu'elle apprit qu'il avait fait l'ascension du mont Tallac, elle l'appela pour lui demander s'il aimerait la faire avec elle et il lui dit de prendre un sac de couchage : ce week-end-là, la pluie de météores des Perséides devait faire son passage annuel et ils pourraient observer le scintillement des étoiles filantes du sommet de la montagne.
- Nina, lança Collier par-dessus son épaule, cessez de réfléchir tout le temps : vous me fatiguez.
Nina, qui n'avait cessé de parler de l'impact de l'informatique sur la législation en matière de vie privée, gravissait derrière lui le raidillon. Elle encaissa ce léger reproche en songeant que cette randonnée révélait bien des choses sur elle, par exemple que ces temps-ci elle ne pouvait parler que de droit et que ce jour-là elle n'arrivait pas à se taire.
- Pardon, fit-elle. J'aimerais bien empêcher mon cerveau de penser mais je ne sais plus comment on fait : il continue à tourner, à tourner, à tourner...
- Essayez de regarder autour de vous. Qu'est-ce que vous voyez ?
Ma foi, elle voyait les mollets robustes et poilus de Collier qui s'activaient devant elle, sa montre en or, son sac à dos qui oscillait doucement avec les mouvements de son corps ; elle voyait aussi sa casquette de base-ball rouge, mais ce n'était pas de cela que parlait Collier. Il voulait qu'elle admire le paysage qu'ils traversaient, et c'était difficile parce qu'elle ne soutenait le rythme qu'en gardant les yeux rivés sur les jarrets de son compagnon et en réglant sur eux le mouvement de ses propres jambes. Elle n'était pas comme ces solides randonneurs qu'ils venaient de croiser, frais et marchant d'un pas résolu, semblables aux travailleurs des vieilles affiches soviétiques.
Elle jeta un coup d'œil à ses bras, encore pâles à ce stade pourtant avancé de l'été. Elle avait mal au dos et ses poumons peinaient. Elle aurait été plus à sa place sur une affiche du Fantôme de l'Opéra, le teint blafard et l'œil cave, hantant jour et nuit les couloirs sinistres du palais de justice : et dire qu'elle était venue s'installer à Tahoe pour échapper à cette foire d'empoigne de la profession d'avocat !
- Alors ?
- D'accord, je vois des arbres, des rochers, des ombres, de la poussière, des broussailles. Une petite bête rondouillarde vient de filer sur le sentier devant nous. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ? Et puis il y a des moucherons. Des tas de moucherons. Et j'ai horreur des moucherons.
- Cette petite bête était une marmotte, précisa Collier. Un rongeur qui vit dans les rochers. C'est mignon, vous ne trouvez pas ?
Ce n'était pas juste : il avançait à un bon rythme, et il était à peine essoufflé, alors qu'elle pompait tout l'air dans un rayon de trois mètres autour d'elle.
Il eut un geste circulaire et reprit :
- Des sapins rouges. Des sapins blancs. Des sapins de Fraser, des airelles, des bruyères. Vous sentez ça ? Du tabac sauvage. Ça embaume. (Puis, désignant le ciel, il ajouta :) La lune.
La lune en effet flottait là-haut dans le ciel bleu, comme si le soleil ne l'avait pas envoyée se coucher depuis longtemps.
- Le point lumineux, là, juste à côté, c'est Vénus.
- Vous plaisantez ! fit-elle en levant la tête, mettant ses mains en visière. Je ne vois rien.
- Essayez d'utiliser votre vision périphérique.
- Je regarde. Je regarde. (En fixant son regard, Nina vit un ciel composé d'une pléiade de points lumineux. Ici, à quelque deux mille cinq cents mètres d'altitude, on apercevait le vide étoilé derrière la transparence bleutée du ciel, ce qui donnait une étrange impression de vertige.) Je ne la vois pas. Je n'aime pas regarder le ciel comme ça, murmura-t-elle, détournant les yeux pour retrouver avec soulagement le spectacle familier des verts et des bruns mats qui l'entouraient.
Ils arrivèrent à une large plate-forme traversée par un ruisseau asséché. Devant eux, Nina aperçut à travers les arbres une étendue d'eau étincelante qui devait être le lac de Floating Island. Couverte de plaques de neige, la haute paroi rocheuse qui se dressait derrière menait au sommet.
De gros blocs de roche entouraient les bords du lac, creusé ça et là de criques sablonneuses. Il semblait n'y avoir personne dans les parages, et pourtant le chemin du Tallac avait la réputation d'être noir de monde en août.
- Il y avait de vilains moustiques la dernière fois que je suis monté ici, dit Collier en se déchargeant de son sac pour le poser contre une pierre tachetée de mousse.
Il aida ensuite Nina à se débarrasser du sien. Elle le regarda aplanir pour eux un petit coin sablonneux.
Il n'avait pas dit grand-chose jusqu'à maintenant. Elle se demanda s'il pensait à sa femme, Anna Meade. Elle savait qu'il avait fait cette même ascension avec elle quatre ans auparavant. Ils avaient bivouaqué près du sommet, observé les étoiles filantes et, un an plus tard, elle était morte, tuée par un chauffard. Un confrère qui le connaissait bien avait dit à Nina que l'éclat de ses yeux s'était éteint et n'avait jamais reparu. Voilà ce qu'était Collier aujourd'hui : lointain, mais toujours gentil.
Elle déplia sa serviette, Collier sortit les sandwiches et l'eau. Se laissant tomber sur le sable avec un soupir de soulagement, elle noua ses bras autour de ses genoux et contempla l'eau du lac.
Il lui tendit un sandwich à la dinde : ce faisant, il se pencha sur elle et, comme par accident, ses lèvres effleurèrent celles de Nina. C'était si inattendu qu'elle laissa tomber le sandwich.
- Regardez ce que vous m'avez fait faire.
Tout en disant cela, elle passait un doigt le long de sa lèvre inférieure, stupéfaite et un peu troublée. Elle enleva le sable du sandwich et mordit une bouchée.
- Vous aviez l'air si délicieuse, dit Collier.
Il termina son sandwich, but une longue gorgée d'eau et s'allongea sur le côté, tourné vers elle. Le soleil était chaud maintenant.
- Faisons comme si nous étions sur l'Olympe il y a cinq mille ans, dit-il. Les dieux nous regardent pique-niquer dans le bois sacré.
- Dites donc, Collier, vous avez un côté mystique. Il faudra que je réfléchisse à un moyen d'utiliser ça contre vous au tribunal, dit Nina en riant.
- Ça ne vous fait pas cette impression ? Ce calme, comme si une présence nous observait ?
- Ce doit être une marmotte à l'affût de miettes. Il n'y a pas de dieux. Nous sommes seuls.
- Non, fit Collier. Il doit y avoir un paradis, et un enfer pour les méchants. Et il doit y avoir une déesse de la justice qui répare toutes les fautes que nous commettons ici-bas.
- La justice avec un grand j, fit Nina. A la fin du procès Scott, le soir où nous avons dîné ensemble, vous avez porté ce toast, et vous avez dit...
- « Puisse-t-elle l'emporter sur tout ce verbiage. » Je porte toujours le même toast.
Nina mangeait son sandwich en se disant qu'elle s'amusait bien. Collier avait délacé ses gros croquenots, ôté ses chaussettes et était très occupé à remuer ses orteils. Il avait des pieds longs et fins, d'une certaine élégance, la plante rougie par les kilomètres parcourus depuis sept heures du matin.
- Vous savez, dit-elle d'un ton un peu hésitant, si... euh... on devenait amis, ça risquerait de vraiment compliquer les choses en bas.
- Comment ça ?
- Vous savez bien. Comme vous êtes procureur...
- Et alors ? Je n'ai pas le droit de fréquenter des avocats de la défense ? J'en côtoie plusieurs.
- Mais les autres sont tous des hommes. Ce n'est pas la même chose. Nous allons faire jaser.
- Si c'est ce que vous pensez, pourquoi m'avez-vous appelé pour me demander de faire l'ascension du Tallac avec vous ?
- Je ne sais pas, répondit-elle. (Puis elle se surprit à balbutier.) Mais je crois que je vous ai vu démolir avec une telle efficacité les défenses des autres au tribunal que j'ai décidé de vous donner l'occasion de vous attaquer aux miennes.
Il lui passa un bras autour des épaules : c'était la première fois qu'il le faisait, et elle sentit un courant passer entre eux, comme s'ils étaient des alliés naturels faits l'un pour l'autre. Elle se sentait excitée mais en même temps un peu sur la défensive.
- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! reprit-elle.
- Les défenses, les défenses, fit Collier.
Il l'attira doucement sur le dos et avec ses mains lui plaqua les bras contre le sable. Il avait les yeux gris et des iris cerclés de noir. Ses lèvres maintenant s'approchaient d'elle, elle ne pouvait plus le voir, et l'instant d'après elle les sentit sur sa bouche.
Son baiser était léger, mais quand elle tourna un peu la tête, il suivit sa bouche, sans la laisser s'échapper, sans lui laisser le temps de penser, et elle le sentit libérer un peu de cette intensité qu'il cachait d'ordinaire sous des manières désinvoltes. Elle se permit de le goûter, de sentir sur sa peau le contact de sa joue qui piquait un peu, de savourer la façon dont il la touchait. Mais une partie d'elle-même renâclait encore. Elle percevait dans ce baiser quelque chose d'un peu expérimental : il avait les lèvres fraîches.
Il la relâcha. Elle s'empressa de se redresser. Ses lunettes de soleil étaient tombées, tout comme son chapeau. Elle les ramassa en se relevant.
- Ça va ? demanda-t-il. Qu'y a-t-il ?
- Collier, avec combien de femmes... êtes-vous sorti depuis... depuis la mort de votre épouse ?
Il se redressa à son tour. Il était grand, solidement bâti, les cheveux bruns grisonnant autour des oreilles : un homme mûr. Nina comprit tout d'un coup qu'elle avait un peu peur de lui. C'était sans doute pour ça qu'elle s'était jetée dans cette situation. Elle fonçait toujours droit dans ce qu'elle redoutait et elle ne s'en tirait pas toujours sans dommage.
- Pourquoi voulez-vous le savoir ? dit-il.
- J'essaie simplement de vous comprendre.
- Je ne vous laisserai jamais faire ça, fit-il en souriant. Quant à votre question...
Elle s'affaira à remettre son sac sur ses épaules, en détournant les yeux, mais ses oreilles étaient à l'affût d'une réponse.
- Je ne suis sorti avec personne. Je n'ai embrassé personne, serré personne dans mes bras, aimé personne. Depuis trois ans. Ça vous fait peur ?
- Oui, fit Nina. Pour être honnête, ça me fait très peur. Maintenant laissez-moi vous poser une question.
- Je vous écoute.
- Est-ce que ça vous fait peur à vous ?
Son regard ne laissait rien transparaître.
Peur n'est pas tout à fait le mot, dit-il. Allons-y.
Ils se dirigèrent vers le sud-ouest, au-dessus du lac, et entamèrent la montée vers le col granitique qu'ils apercevaient plus haut, tandis que Nina se demandait quel pouvait bien être le mot exact. Le chemin traversait le ruisseau de la Cathédrale asséché, dans la chaleur d'août. Collier poursuivait sa conférence de garde forestier.
- Vous voyez là-bas ? Vous sentez la sauge par ici ? (Il arracha une branche d'un buisson quelconque et la frotta contre sa main.) Sentez-moi ça.
La fraîcheur de l'arôme n'avait rien à voir avec l'odeur de la poudre grise moisissant au fond d'un flacon d'épices dans sa cuisine. Elle fourra le brin de sauge dans son sac en songeant avec mauvaise conscience que ces temps-ci c'était sa belle-sœur Andrea qui avait fait presque tout le temps la cuisine.
- Je la frotterai sur un poulet que je ferai cuire, dit-elle. Et je vous inviterai.
Après une autre ascension raide, ils arrivèrent au sommet du col, couvert de genièvre, juste à l'ouest d'un tertre rocheux. Le lac Tahoe s'étalait à leurs pieds, les casinos de sa rive sud-est pointant comme des doigts de ciment au travers de la forêt qui s'étendait autour de l'immense bassin. Alors qu'ils examinaient ce panorama, le lac prit des reflets argentés, les montagnes alentour s'assombrirent et une brise tiède et soutenue se mit à souffler autour d'eux. Un gros nuage passa et ils suivirent son ombre ovale qui traversait rapidement le lac, plongeant dans l'obscurité les endroits qu'elle survolait.
Des voix venant du sentier annoncèrent à Nina qu'ils n'étaient plus seuls. Un groupe de randonneurs arriva en file indienne jusqu'à leur poste d'observation, avec à leur tête un homme d'aspect robuste, au visage dur, chauve sous sa casquette de golf couleur olive, et qui portait un gros sac à monture d'aluminium. Derrière lui venaient un garçon et une fille de dix-sept ou dix-huit ans, tous deux étonnamment grands et séduisants, semblables avec leurs cheveux blonds, leurs lunettes de soleil et leurs longues jambes en short de randonnée. Sur le T-shirt noir de la fille on pouvait lire pourquoi pas. Elle et l'homme qui semblait être son père se disputaient, elle d'un ton de protestation, lui caustique et autoritaire. Le garçon, qui devait être le frère de la fille, était un peu en retrait, comme s'il ne tenait pas à se mêler de leur querelle. Quelques instants plus tard, ils furent rejoints par une femme en short, une visière de tennis sur ses cheveux noirs et bouclés, trébuchante et essoufflée, suivie d'un autre homme, au visage sévère et hâlé, un foulard bleu et vert autour du cou.
Nina et Collier s'écartèrent pour laisser le groupe passer et admirer le panorama mais, bien qu'ils se soient avancés jusqu'au point de vue, les randonneurs ne s'intéressaient pas au paysage. La tension entre l'homme et la fille accaparait toute leur attention. Seule la femme à la visière prit la peine de les saluer de la tête : pour les autres, Nina et Collier auraient aussi bien pu ne pas être là.
- On ferait bien de se presser, dit Collier en reprenant le sentier. Ces nuages m'inquiètent.
Au même instant, l'ombre d'un autre nuage passa au-dessus d'eux comme un avertissement, filant à l'ouest vers le désert de la vallée de la Désolation. Sur le lac, le vent soufflait depuis les étendues désertiques du Nevada, prenant de la vitesse en franchissant l'eau.
- Ne me dites pas qu'il va pleuvoir, dit Nina.
- Ce sera peut-être de la pluie. Peut-être du tonnerre. Peut-être pire.
- Est-ce qu'il faut continuer ?
- Tiens, ça ne vous ressemble pas.
- Je m'inquiète seulement à l'idée que vous allez dire qu'il faut rentrer, dit Nina. Nous avons déjà été sous un orage ensemble. Vous vous rappelez ?
Ils s'étaient retrouvés à la bibliothèque l'année précédente, au cours d'un violent orage traversé d'éclairs. Collier avait dit : « Ça me fait me sentir tout petit. »
- Je me souviens de cet orage, dit-il. Je respecte les forces de la nature qui gouvernent cet endroit. Cette fois-ci, si le ciel nous tombe sur la tête, nous allons être trempés.
- Nous avons une tente.
- Et nulle part pour la dresser sur ce chemin. Venez.
Ils reprirent leurs sacs et se remirent à grimper, Nina lançant un dernier coup d'œil en arrière au triste groupe toujours planté sur la corniche rocheuse.
Le chemin passait auprès d'un autre petit lac occupant un plateau, juste avant une pente raide d'une soixantaine de mètres en haut de laquelle une eau pure et glacée coulait sur la roche lisse. Ils remontèrent le courant, heureux d'être en plat, jetant de temps en temps un coup d'œil vers les cumulus qui poussaient à l'est comme des champignons. Le sentier montait maintenant constamment jusqu'au fond abrupt d'un cirque dont la paroi était parcourue de fissures remplies de neige. Plusieurs chemins tracés sur le talus par des passages successifs contournaient des plaques de neige sale.
Non loin derrière eux, ils apercevaient les petites silhouettes des autres marcheurs.
- Ça... n'est pas... un... groupe... bien... joyeux, haleta Nina.
- Ça grimpe dur, dit Collier. Le type de tête avec le gros sac à dos - le père, à mon avis - m'a l'air du genre tyran domestique. Il n'y a peut-être que lui qui voulait venir, mais c'est difficile de dire non à un homme comme ça.
- Et le second ? dit Nina. Il n'avait pas l'air d'être de la famille.
- Difficile à dire, observa Collier. Comment ça va ?
- Je transpire davantage, dit Nina. C'est mon imagination ou bien est-ce qu'il fait beaucoup plus humide ?
Tous deux s'interrompirent pour lever de nouveau les yeux. Les nuages s'amassaient maintenant dans un ciel de plus en plus menaçant.
- Merde, fit Collier. Le sommet est dangereux quand on est pris dans un orage d'été. Je suis à peu près sûr que la foudre va frapper puisque le Tallac est la plus haute montagne de la région. Je ne sais pas quoi faire. Nous ne sommes qu'à cent vingt mètres environ en dessous du sommet.
- Oh, continuons ! fit Nina. Si nous nous arrêtons maintenant, nous allons tout manquer : la nuit sur la montagne, les étoiles filantes, tout ça parce qu'il aurait pu pleuvoir. S'il arrive quelque chose, nous pouvons toujours plonger dans un fossé. Nous sommes censés vivre une aventure.
- Nous ne devrions peut-être pas nous imaginer que nous aurons un fossé sous la main simplement parce qu'il nous en faudra un.
Ils s'étaient une nouvelle fois arrêtés sur l'étroit chemin de crête. Un gros cumulus avait immobilisé au-dessus d'eux sa masse puissante, tout prêt à se déverser droit sur leurs têtes. En se retournant pour regarder en arrière, ils aperçurent, venant vers eux, le groupe qu'ils avaient rencontré quelques instants plus tôt.
Un dernier rayon de soleil filtrait à travers les nuages, auréolant la tête des deux jeunes gens qui s'étaient rapprochés. Ils offraient un spectacle magnifique : bouillonnant d'entrain et de vigueur comme des aigles dorés perchés sur une étroite corniche, prêts à déployer leurs ailes et à s'en aller d'un vol léger planer au-dessus des vertes forêts en bas. Le fond sombre et menaçant des montagnes faisait ressortir leur éclat. Ce contraste spectaculaire les illuminait comme si le soleil même venait leur rendre hommage.
Toujours en tête du groupe, sa chemise lui collant au corps dans l'air moite, l'homme chauve chassait avec agacement les insectes qui voletaient autour de son visage. Il transpirait abondamment. D'un ton de défi il lança à Collier :
- On renonce ?
Un froid sourire plissait sa bouche.
- On l'envisage, répondit Collier.
L'homme renversa la tête en arrière pour scruter le ciel. Il se frotta la joue d'une main.
- Ça ne se présente vraiment pas bien, conclut-il d'une voix dont les accents sinistres donnaient à penser qu'il ne parlait pas seulement des nuages au-dessus d'eux. Sacrément menaçant.
Il s'exprimait lentement, en hochant la tête à l'intention du groupe planté derrière lui : crispés de l'entendre jurer ainsi, silencieux et à l'affût de ses moindres gestes, ils avaient l'air d'attendre autre chose de lui, autre chose de pire. D'un ton lent et délibéré, il dit à Collier :
- Vous ne voudriez pas mouiller votre coiffure.
Il avait l'air agressif de quelqu'un qui aime insulter les étrangers. Le reste du groupe esquissa un mouvement de recul, comme pour dire : il n'est pas avec nous.
Collier se redressa, soutenant son regard. L'air entre eux était électrique.
- Vous continuez ? s'empressa de demander Nina.
- Bien sûr que oui. Nous y sommes presque. Un peu de pluie n'a jamais fait de mal à personne.
Il lança à Collier un regard appuyé et hostile, mais la femme à la visière s'assit brusquement au milieu du chemin en poussant un soupir d'épuisement et ce fut sur elle qu'il reporta son agressivité.
- Cesse de tirer au flanc, Sarah. Je vais te remettre en forme, moi, tu vas voir.
- Ce sont mes pieds, Ray. Je suis désolée.
- « Ce sont mes pieds, Ray », fit l'homme en prenant une voix de fausset pour l'imiter. C'est reparti. Toujours à geindre et à te plaindre. A remettre ça sur le tapis. A t'assurer que je n'oublie pas, même une minute. Le docteur Lee dit qu'il faut que tu marches. Alors, marche, bon Dieu !
La jeune fille croisa ses bras nus.
- Le docteur n'a jamais dit que maman pouvait escalader une montagne. Il n'a jamais parlé de ça.
- Elle fera ce que je lui dis.
- Tu es un vrai connard, marmonna la jeune fille.
- Qu'est-ce que tu as dit ? Hein ? Qu'est-ce que je viens de t'entendre dire ?
- J'ai dit : « Tu es un vrai connard », répéta-t-elle, le menton en avant, les yeux emplis de larmes de colère.
Sans laisser aux autres le temps de réagir, il lui asséna une gifle retentissante : elle trébucha vers sa mère qui la prit dans ses bras.
- Molly la grande gueule, dit-il en promenant autour de lui un regard presque embarrassé. Tu vois comment elle m'asticote ?
- Ray, dit l'homme au foulard, le poing levé, je devrais te casser la gueule.
- Boucle-la, Léo. Ou bien je pourrais commencer à me demander pourquoi Sarah a insisté pour que tu viennes.
- J'ai dit que je t'accompagnerais, dit Sarah en se remettant debout tant bien que mal. Je t'en prie, Ray. Ne commence pas.
La jeune fille l'aida, une main sur sa joue, mais gardant la tête haute.
Le garçon prit le léger sac que portait Sarah et le passa sur son épaule. Il le portait sans mal avec le lourd paquetage qu'il avait déjà. Nina ne pouvait pas voir ses yeux cachés par les lunettes de soleil.
- Allons, maman, descendons, dit-il.
- Tu n'iras nulle part avec elle, Jason, fit Ray. (Il s'avança et saisit Sarah par le bras.) Si vous vous faites tous tellement de mauvais sang pour cette geignarde, vous pouvez terminer l'ascension avec nous. Parce que nous, on monte.
- Vraiment, ça va, dit la femme d'un ton d'excuse en s'adressant aux autres. (Des gouttes de sueur perlaient au-dessus de sa lèvre.) Faisons ce que dit Ray.
- Voilà qui est mieux, fit celui-ci. (Il se retourna vers Collier.) Allez-y, redescendez donc comme un lapin affolé.
- En fait, dit Collier, nous allons vers le haut. Ça a l'air de s'améliorer un peu. Vous venez, Nina ?
- Avec plaisir, répondit-elle.
Ils repartirent, laissant le groupe planté là, silencieux, comme si la colère les avait changés en statues.
Ils reprirent leur ascension vers le nord, en montant au rythme de l'armée suisse, un pas à chaque inspiration. Ils étaient maintenant à près de trois mille mètres. Ils évitaient de regarder le ciel, comme si ne pas se soucier des nuages pouvait les faire partir.
Une vague de colère à retardement déferla sur Nina.
- Quel con, murmura-t-elle en se frayant un chemin dans la pierraille.
Entre la pénible petite scène de famille à laquelle ils venaient d'assister et le temps menaçant, elle commençait à se sentir oppressée.
Elle suivit Collier un peu vers l'est jusqu'à un bouquet de conifères battus par les intempéries. Il enfonça sa canne dans un tas de neige ancienne qui s'était amassé contre un arbre.
- Nous pourrions attendre ici que l'orage passe, dit-il.
- Sous un arbre ? fit Nina. J'aurais dû réfléchir avant d'escalader une montagne avec un confrère. Je croyais que tout le monde savait que les arbres sont dangereux s'il y a de la foudre.
- L'essentiel, c'est de descendre du sommet aussi vite que possible si l'orage éclate. Ici au moins nous serions un peu à l'abri du vent.
Tous deux levèrent la tête. Le ciel s'était obscurci, il avait presque une couleur de suie et la brise avait fraîchi, mais il n'y avait toujours pas de grondements lointains ni d'éclairs. On apercevait la pointe du sommet à une soixantaine de mètres à peine.
- Qu'en pensez-vous ? fit Collier. Nous y sommes presque.
- Allons-y, dit Nina.
Et il acquiesça.
- Je suppose que nous allons retrouver nos amis là-haut. Ils doivent suivre une des voies parallèles vers le sommet. D'ailleurs, à cet endroit, il n'y a pratiquement plus de chemin : ça n'est que de la caillasse.
- J'ai hâte d'y être, dit Nina. Moi aussi, j'avais envie de lui casser la gueule.
- J'ai pensé qu'il ne fallait pas... nous en mêler, vous comprenez. L'autre homme ne le laissera pas recommencer. Un coup de main ?
- Certainement pas.
Ils reprirent leur difficile ascension, vers le nord-est, jusqu'au bord d'un couloir d'avalanche dangereusement abrupt, puis en diagonale vers le nord-ouest. Par endroits, ils n'arrivaient pas à éviter la neige : à un moment, Collier glissa sur une plaque glacée qui avait on ne sait comment persisté et il se rattrapa juste au moment où il allait dégringoler la tête la première.
La promenade entamée d'un cœur si léger était devenue une épreuve. Nina avait envie d'en finir pour vite regagner le bouquet de sapins, soixante mètres plus bas. L'humeur déplaisante des autres randonneurs l'avait affectée : elle n'avait plus aucune envie de passer la nuit là-haut, surtout pas avec ces gens. Et puis le temps...
Epuisée mais excitée, elle franchit les derniers mètres sur la roche sombre et friable. Collier, déjà au sommet, laissa tomber son sac sur le sol, le vent soufflant dans ses cheveux. Quelqu'un avait édifié au centre de la petite plate-forme de granit un cairn de pierres aux arêtes tranchantes.
- C'est ici que vous vouliez passer la nuit ? lança Nina.
Le vent soufflait fort, la repoussant presque : un vent tiède, particulièrement tiède.
Collier ne répondit pas. Il semblait fasciné par le paysage : au nord-est, le mont Rose, avec son sommet de pierre volcanique, se dressant à près de trois mille cinq cents mètres d'altitude, devant eux, de l'autre côté du lac, les pentes granitiques du versant occidental du mont Carson au Nevada et, sur la rive sud, les casinos qui semblaient maintenant minuscules, comme des jeux de construction abandonnés par un enfant géant. A leurs pieds, de petits lacs plongés dans l'ombre parsemaient les longues traînées des moraines.
- Le glacier qui descendait jusqu'à la plaque de glace au-dessus de Tahoe avait au moins quatre cents mètres d'épaisseur il n'y a pas si longtemps encore, dit Collier par-dessus le sifflement du vent.
Au même instant, Nina sentit une grosse goutte de pluie atterrir sur sa lèvre. Elle tendit les mains, la paume en l'air en disant : « Dites donc, Collier... »
- Ce paysage devait être encore plus incroyable il y a quinze mille ans...
- Collier !
- Quoi ?
- La pluie !
D'autres gouttes lui tombaient sur les mains. Elle les tendit sans rien dire et Collier ouvrit de grands yeux.
- Bon, fit-il. On y est arrivés. Maintenant allons-nous-en.
Un sourd grondement remontant le flanc de la montagne vers eux vint ponctuer ses paroles. Au même moment, ils virent juste devant eux, mais à quelques dizaines de mètres dans le vide, un spectacle aussi magnifique et terrible que la montagne qu'ils essayaient maintenant de fuir : un éclair jaillissant de la couche de nuages pour rencontrer son jumeau qui arrivait d'en bas.
Les deux jets de foudre entrèrent en collision, au milieu des crépitements et des sifflements, et Nina sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque. Tout en essayant de se boucher les oreilles, elle allait se plaquer au sol mais Collier l'empoignait déjà par les épaules et l'entraînait dans la direction où devait se trouver le chemin, disparu dans le torrent de pluie qui s'était soudain déversé.
- Cramponnez-vous à mon sac ! cria-t-il.
A demi aveuglés par l'averse, ils dévalèrent frénétiquement le couloir d'avalanche. Les grondements de tonnerre ne cessaient de retentir comme s'ils étaient prisonniers à l'intérieur d'un énorme tambour : il s'agissait plus de percussion que de son. De temps en temps, un coup de tonnerre déchirait le ciel et les faisait presque tomber. De nouveaux éclairs jaillissaient autour des montagnes, mais ils formaient maintenant comme une éblouissante tenture de lumière sous le ventre de l'orage.
Collier tendit le bras pour arrêter Nina, en lui désignant un petit rocher avec un surplomb. Ils s'y réfugièrent précipitamment et vinrent s'accroupir sous la roche, ôtant leurs sacs et les posant devant eux pour se protéger, puis contemplant d'un regard terrifié les éléments déchaînés. Le vacarme était incroyable. La température avait brusquement dégringolé, des grêlons commençaient à frapper le sol, tombant par rafales dans leur piètre refuge et rebondissant sur les rochers comme des volées de plombs.
Les doigts gourds, Nina parvint à ouvrir son sac et à en extraire une chemise de flanelle sèche pour protéger leurs visages tandis qu'ils se blottissaient derrière leurs paquetages. Même crier était impossible. Pendant dix minutes interminables, ils restèrent recroquevillés, la tête enfouie comme des animaux, à essuyer le plus gros de l'orage.
Vint enfin une accalmie : ils rabattirent la chemise maintenant raidie et alourdie par les grêlons qui fondaient. La lueur des éclairs à travers les nuages s'atténua. En dessous de la corniche glissante, Nina aperçut au loin des arbres couchés comme par le passage d'un météore. Elle frictionna ses mains engourdies en se disant : C'est fini, on s'en est tirés...
Elle tourna la tête pour le dire à Collier. Il avait l'air si drôle avec ses cheveux dressés sur la tête, et puis il y eut une odeur d'ozone et de nouveau cette terrible tension dans l'air comme si quelque chose s'accumulait, jusqu'à un point intolérable avant de craquer...
Elle entendit un fracas juste avant qu'un formidable éclair frappe à une vingtaine de mètres au-dessus d'eux les rochers du sommet. Ils n'en aperçurent que la partie supérieure, aveuglante et terrifiante. Tous deux poussèrent un grand cri et se serrèrent l'un contre l'autre.
Et ils étaient là, bouche bée, dans cet éclairage effroyable, éblouis, assourdis par les échos du tonnerre qui se répercutaient à l'entour, quand ils virent un corps jaillir du flanc de la montagne, comme projeté par une catapulte, et tomber vers les rochers en contrebas.
 



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