Michel Onfray
Apostille au Crépuscule
Il n’est pas nécessaire de présenter Michel Onfray, ni de rappeler la polémique qui a accueilli son Crépuscule d’une idole. Après avoir pris acte de l’émotion suscitée par sa critique iconoclaste du freudisme, et afin de dissiper les malentendus qui ont émaillé, bien souvent avec mauvaise foi, la publication de son ouvrage, Michel Onfray a éprouvé le besoin d’ajouter une Apostille à son essai. Il ne s’agit pas d’un repentir ou d’une auto-critique – mais d’une mise au point indispensable.
« Les analystes n’ont pas complètement atteint,
dans leur propre personnalité,
le degré de normalité psychique
auquel ils veulent faire accéder leurs patients. »
FREUD, L’Analyse avec fin et l’analyse sans fin.
PRÉFACE
PSYCHANALYSTES, ENCORE UN EFFORT…
Où l’on apprend qu’il y a une vie après Freud…
1
ubir l’injustice ou la commettre ? Socrate a raison, ô combien !, d’affirmer qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre. Dans le flot de haine ayant accueilli Le Crépuscule d’une idole , un livre d’un million de signes que beaucoup n’auront pas même eu le temps de lire pour le critiquer loyalement tant la haine s’est déversée en grande quantité avant la parution en librairie, j’aurai au moins eu la satisfaction d’opposer ma décence et ma retenue en ne tombant pas dans le caniveau où d’aucuns souhaitaient me conduire.
Pour ma part, en effet, je n’ai traité personne de nazi, de fasciste, de pétainiste, de vichyste, alors qu’il m’aurait été facile d’insister sur le paradoxe qu’il y avait à m’invectiver avec pareilles insultes pour sauver Freud qui, lui, a manifesté sa sympathie pour le fascisme autrichien et sa formule italienne, signé des analyses aux limites de la haine de soi juive, avant de travailler avec les envoyés de l’Institut Göring pour que la psychanalyse puisse perdurer dans un régime national-socialiste ; je n’ai pas eu non plus recours aux facilités d’une psychanalyse sauvage à l’endroit de tel ou tel de mes adversaires pour attaquer sa vie privée, salir son père ou sa mère, stigmatiser son enfance ou suspecter sa sexualité, comme il a été fait à mon endroit ; de même, je n’ai pas utilisé les nombreuses informations qui m’ont été données, à la faveur de la parution de mon livre, par d’anciens patients sur le comportement délinquant et délictuel de certains analystes très en vue à Paris, et très impliqués dans la polémique à mon égard, qui utilisent le divan d’une façon susceptible de les conduire en correctionnelle si les victimes osaient parler ; enfin, je n’ai pas effectué d’attaques ad hominem, tout cela est vérifiable.
2
De l’inexistence de la critique. Le problème est moins cette réception pathologique de mon livre que l’incapacité de mes détracteurs d’apporter un seul argument valable contre mon travail car, dans le flot d’articles, de commentaires ou de sites surgis à cette occasion, et il y en eut pléthore, on chercherait en vain une invalidation de telle ou telle thèse de mon livre. Par exemple :
1. Freud menteur.
2. Freud affabulateur, inventeur de « mythes scientifiques » et de « roman historique ».
3. Freud destructeur des traces de ses forfaits.
4. Freud cocaïnomane dépressif, errant doctrinalement et cliniquement pendant plus d’une décennie.
5. Freud à l’origine de la mort de son ami Fleischl-Marxow à cause d’erreurs répétées de prescriptions médicales.
6. Freud destructeur du visage d’Emma Eckstein avec l’aide de son ami Fliess.
7. Freud obsédé par l’onanisme.
8. Freud obnubilé par l’accouplement avec sa mère.
9. Freud extrapolant sa pathologie œdipienne à la planète entière.
10. Freud perpétuellement travaillé par le tropisme incestueux.
11. Freud couchant avec sa belle-sœur après avoir fait un point de doctrine de son renoncement à toute sexualité sous prétexte d’une sublimation dans la création de la psychanalyse.
12. Freud sacrifiant à l’occultisme et au spiritisme.
13. Freud pratiquant des rites de conjuration contre le mauvais sort.
14. Freud croyant à la télépathie.
15. Freud féru de numérologie.
16. Freud inventant des cas n’ayant jamais existé.
17. Freud romançant certains cas pour en faire des histoires convaincantes.
18. Freud mentant sur sa clinique.
19. Freud affirmant avoir guéri des patients qui ne l’ont jamais été.
20. Freud prenant 415 euros 2010 pour une séance et prescrivant une rencontre par jour.
21. Freud amassant une fortune en liquide échappant au fisc.
22. Freud théorisant l’« attention flottante », justifiant ainsi que le psychanalyste puisse dormir pendant les séances sans que l’analyse s’en trouve pour autant troublée.
23. Freud dormant pendant des séances, notamment avec Helen Deutsch.
24. Freud confiant à Ferenczi : « les patients, c’est de la racaille ».
25. Freud écrivant que sa psychanalyse soigne tout, et prescrivant tout de même en 1910 (!) l’intromission de sondes urétrales dans le pénis d’un homme afin de le guérir (!) de son goût pour la masturbation.
26. Freud écrivant à Binswanger que la psychanalyse est « un blanchiment de nègres », autrement dit, que son chamanisme ne fonctionne pas.
27. Freud ontologiquement homophobe.
28. Freud misogyne théorisant l’infériorité physiologique, donc ontologique, des femmes.
29. Freud très médiocre hypnotiseur.
30. Freud pratiquant la balnéothérapie ou l’électrothérapie.
31. Freud rédigeant une dédicace extrêmement élogieuse à Mussolini en 1933 en préface à Pourquoi la guerre ? (un livre qui développe des thèses en phase avec la doctrine du dictateur italien…).
32. Freud soutenant le régime austro-fasciste du chancelier Dollfuss en 1934.
33. Freud travaillant avec des émissaires de l’Institut Göring, dont Felix Boehm, pour assurer la pérennité de la psychanalyse dans le régime national-socialiste.
34. Freud manigançant l’exclusion du psychanalyste Wilhelm Reich, avec les mêmes émissaires de l’Institut Göring, pour cause de communisme.
35. Freud écrivant en pleine furie nazie que Moïse n’était pas juif et que les Juifs étaient des Egyptiens.
36. Freud avouant peu de temps avant la fin de sa vie qu’on « n’en finit jamais avec une revendication pulsionnelle », autrement dit : qu’on ne guérit jamais.
Ce Freud-là, donc, tous ceux qui m’ont traîné dans la boue en multipliant les attaques ad hominem n’en disent rien. Et pour cause, car le réquisitoire accablant brièvement résumé ci-dessus en trente-six thèses fait dans mon livre l’objet de longues argumentations étayées par des références et des citations dûment répertoriées.
La haine de mes contradicteurs dit assez combien j’ai mis dans le mille… Et, dans cette aventure, la plupart des analystes de Paris qui ont rempli les pages « opinions » des journaux (pendant qu’on refusait explicitement les articles positifs sur mon travail dans ces mêmes supports…) se sont fait un devoir de donner raison à Karl Kraus, l’auteur de cet aphorisme célèbre : « La psychanalyse est cette maladie dont elle prétend être le remède. » Combien, en effet, la haine de ceux-là prouve que la psychanalyse ne soigne pas les pathologies les plus lourdes ! Le petit gratin analytique parisien a prouvé de façon ridicule et pitoyable que Freud avait raison : la psychanalyse est bien un blanchiment de nègres – autrement dit une entreprise inefficace… Sinon : pourquoi tant de haine ?
3
Le passe-partout freudien. Récemment, à l’occasion de la publication de deux cahiers d’écolier sur lesquels Anna G. avait détaillé son passage sur le divan du docteur viennois, j’ai été stupéfait de découvrir ce que fut l’analyse de cette jeune femme dont le motif, autrement dit la souffrance existentielle, était l’incapacité de se décider à épouser son fiancé depuis sept ans… Grande souffrance, assurément ! Quatre-vingts séances plus tard, on découvre que, sans surprise : le père de la jeune fille a été son premier amant ; que rêver de « petits gâteaux », d’une blatte ou d’une crotte, c’est rêver d’enfants faits par sa mère, de l’Enfant Jésus reçu de Dieu (!), ou simplement d’un enfant ; que les menstruations sont associées à des fustigations ; qu’être battue par son père c’est être aimée sexuellement par lui ; qu’elle a voulu coucher avec son père et tuer sa mère ; qu’elle a désiré un pénis ; autrement dit les habituels fantasmes de Freud.
Ajoutons ceci afin de comprendre combien coûte ce genre de diagnostic très prévisible : le docteur viennois avoue avoir pris Anna G. en analyse parce que le franc suisse est une monnaie forte ! Si l’on multiplie le nombre de séances effectuées par la jeune fille (80) par le coût d’une heure d’analyse (40 francs suisses), on obtient la somme de 24 800 euros 2010 pour solde de tout compte freudien…
Informée par Freud de ses conclusions pourtant très attendues, la jeune fille décide de ne pas épouser son fiancé. Plus tard, elle se mariera avec un autre homme avec lequel elle aura des enfants, vieillira et mourra. Preuve, s’il faut en croire les dévots du freudisme, de l’efficacité de la psychanalyse ! La publication de ce manuscrit il y a peu en France sous le titre Mon analyse avec le Professeur Freud a été accueillie comme une preuve supplémentaire de l’immense et infaillible génie de Freud par l’ensemble de la presse française…
Voilà donc en pleine lumière ce qu’est la psychanalyse freudienne : une unique clé simpliste, sinon simplette, capable d’ouvrir toutes les serrures, quelle que soit leur complexité singulière. Le complexe d’Œdipe, la séduction du père, l’enfant battue, le désir de pénis, l’angoisse de castration, la pensée symbolique, le pansexualisme, tout ce fatras fictionnel freudien mobilisé pour en finir avec la valse-hésitation d’une jeune bourgeoise ne sachant si elle doit épouser son promis ! Précisons, pour rire un peu, que la demoiselle en question était… psychiatre.
***
|