Michel Onfray
La puissance d'exister
Après le Traité d'athéologie et les deux premiers volumes de la Contre-Histoire de la philosophie, voici donc le nouvel essai de Michel Onfray.
AUTOPORTRAIT À L'ENFANT
e suis mort à l'âge de dix ans, une belle après-midi d'automne, dans une lumière qui donne envie de l'éternité. Beauté de septembre, nuages de rêves, luminosités de matins du monde, douceur de l'air, parfums de feuilles et de soleil jaune pâle. Septembre 1969/novembre 2005. J'aborde enfin sur le papier ce moment de mon existence après le prétexte d'une trentaine de livres pour n'avoir pas à écrire ces pages qui suivent. Texte remis à plus tard, trop de peine à revenir sur ces quatre années d'orphelinat chez des prêtres salésiens entre ma dixième et ma quatorzième année - avant trois années supplémentaires de pension ailleurs. Sept au total. A dix-sept ans, je pris le large, mort vivant, et partis pour l'aventure qui me conduit, ce jour, devant ma feuille de papier où je vais livrer une partie des clés de mon être...
Avant dix ans, ma vie se joue dans la nature de mon village natal à Chambois : l'eau fade de la rivière où je pêche des vairons, les taillis où je ramasse des mûres, les sureaux dans lesquels je prélève de quoi confectionner l'ancien chalumeau des pâtres grecs, les chemins en sous-bois, les forêts bruissantes, l'odeur des labours, les ciels de peintres, les vibrations du vent sur la cime des blés, le parfum des moissons, le vol des abeilles, la course des chats harets. Je vécus heureux dans ces temps virgiliens. Avant de lire les Géorgiques je les ai vécues, ma chair en contact direct avec la matière du monde.
Ma douleur, à l'époque, c'est ma mère. Je ne fus pas un enfant insupportable, mais elle ne me supportait pas. Elle avait ses raisons que je compris bien plus tard, quand on devient adulte parce qu'on cesse d'en vouloir aux aveugles nous ayant conduit au bord de la falaise et qu'on prend en pitié après un travail de la raison. Probablement ma mère a trop rêvé sa vie en évitant de vivre réellement la sienne, comme nombre de femmes à qui on enseigne la pulsion bovaryque telle une seconde nature. Frappée, détestée, abandonnée par une mère aux contours pas bien nets, placée dans des familles payées par l'assistance publique où elle fut exploitée, battue, humiliée, elle dut croire au mariage comme occasion d'en finir avec ce cauchemar.
Or l'alliance ne changea rien à une vie déjà écrite depuis des années, depuis certainement ce jour où, juste après sa naissance un dimanche de Toussaint, elle fut déposée dans un cageot à la porte d'une église. Personne ne se remet d'avoir été un jour récusé par sa mère ; encore moins quand devenue mère on récuse à son tour son fils en fictionnant dans l'enfer de son inconscient que la partie jouée par un autre permettra de ne plus jouer la sienne. Ce serait si simple... Ni le mari, ni les enfants, ni la famille n'offrent ce que seul permet un recentrage de soi par le sujet blessé. Comment pour ma mère exister sereinement avec en elle une plaie de laquelle un sang coule depuis le portail de l'église ? Pour guérir, il faut d'abord un diagnostic auquel consentir.
Je vis certainement trop dans quelles impasses ma mère se fourvoyait en usant de son énergie sans discernement - tel un animal furieux dans sa cage qui se jette la tête la première contre les barreaux, perpétuellement en sang, déchiré par ses soins et rendu plus fou encore par le constat que son autodestruction n'abolit pas sa captivité. Bien au contraire : la prison rétrécit, le carnage continue, le sang appelle le sang. A huit ou neuf ans, je savais trop de choses. Ma mère l'ignorait peut-être ; mais pas son inconscient.
L'enfant taciturne et renfermé ne récriminait pas, ne se plaignait pas, ne manifestait pas plus d'espièglerie qu'un petit garçon de cet âge. Je voyais, je sentais, je supputais, je surpris ici ou là, j'appris telle ou telle chose - dans un village, la haine des adultes n'épargne pas les enfants au contraire... J'ai découvert des secrets, bien sûr, mais a-t-elle jamais su que je les avais décelés ? Je ne sais. Toujours est-il que cette femme qui enfant fut frappée frappa son enfant, compulsivement, avec tout ce qui lui tombait sous la main. Pain, couverts, objets divers, n'importe quoi...
A l'époque, sans que je me souvienne de bêtises ou de fautes remarquables, elle me menaçait de la maison de correction, des enfants de troupe, ou de l'orphelinat... Litanies cent fois débitées ! Etre au monde comme un reproche vivant de l'incapacité pour sa mère à passer de l'autre côté du miroir social à cause de sa famille ne justifie pas une mère à se débarrasser de son enfant... Je me souviens également qu'elle me prédisait une fin sur l'échafaud ! Sans jamais avoir tué père et (surtout) mère, ni visé une carrière de bandit de grand chemin, encore moins envisagé l'art de l'égorgeur, je me voyais mal sous le couteau de la veuve. Ma mère, en revanche, si !
Dieu qu'elle a dû souffrir pour n'avoir pas pu retenir la haine qu'on lui fit subir et qu'elle rendait au monde, sans discernement, incapable d'épargner son fils ! Que peut comprendre un enfant avant dix ans de cette mécanique aveugle qui implique bien malgré eux ces acteurs décérébrés dans la folie qui les détruit ? Une mère frappe son fils comme une tuile tombe du toit ; le vent n'est pas coupable. En déposant sa fille à la porte d'une église ma grand-mère dont j'ignore tout a contribué aux mouvements de toutes ces enfances placées sous le signe de la négativité. La force aveugle qui meut les planètes conduit d'un même mouvement innocent les êtres nourris à ces énergies noires.
Je fus donc écarté du chemin de ma mère et placé dans un orphelinat, étrange paradoxe, par mes parents... Compulsion de répétition. Scène primitive. Théâtralisation cathartique. Je jouais un rôle sur une estrade dont j'ignorais les logiques. Même chose pour ma mère. Mon père laissa faire, incapable de contrer cette violence de ma mère qui, dans pareils cas, redoublait d'énergies mauvaises. Sa nature placide, son tropisme pacifique à tout prix en firent un complice par ailleurs assommé par la brutalité d'un travail d'ouvrier agricole épuisant et les misères d'une vie dont il ne se plaignait jamais.
Je fus donc conduit en septembre 1969 dans cet orphelinat qui se nomme Giel - un mélange de gel et de fiel. Certes, on y accueillait des enfants ayant encore leurs parents, mais l'endroit fut conçu au XIXe siècle comme un lieu pour les seuls orphelins. Sur le cachet des enveloppes, l'en-tête des courriers officiels, les pancartes de signalisation routière, les bulletins scolaires, les tampons ovales de l'école, les annonces des journaux, les comptes rendus dans la presse locale, le mot s'y trouvait bel et bien : orphelinat.
Que signifie pour un enfant de dix ans d'être conduit là sinon qu'on l'abandonne ? La suite permet de réécrire l'histoire et, oubliant la maison de correction, les enfants de troupe, et autres douceurs affectives, ma mère raconta souvent depuis qu'elle prévoyait la suite de mes études dans le supérieur et que le pensionnat préparait correctement à cette suite ignorée et très improbable que révéla mon existence. Pourquoi pas le collège le plus proche - où mon frère fit ses études ? Et d'où il rentrait tous les soirs. Giel fut bien pour ma mère l'occasion de troquer sa position d'abandonnée pour celle d'abandonneuse.
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