Premiers chapitres
Michel Onfray
Traité d'athéologie


Depuis son prix Médicis-essai pour La Sculpture de soi, Michel Onfray n'a cessé de s'imposer comme l'un des meilleurs essayistes de sa génération. Quelques titres, entre autres : Politique du rebelle, Théorie du corps amoureux, Esthétique du Pôle-Nord, Fééries anatomiques
Préface

1


a mémoire du désert. Après quelques heures de piste dans le désert mauritanien, la vision d'un vieux pasteur avec deux dromadaires, sa jeune femme et sa belle-mère, sa fille et ses garçons sur des ânes, l'ensemble chargé de tout ce qui constitue l'essentiel de la survie, donc de la vie, me donne l'impression de rencontrer un contemporain de Mahomet. Ciel blanc et brûlant, arbres calcinés et rares, buissons d'épines roulés par les vents de sable sur des étendues infinies de sable orange, le spectacle m'installe dans l'ambiance géographique - donc mentale - du Coran, aux époques intempestives des caravanes de chameaux, des camps nomades, des tribus du désert et de leurs affrontements.
Je songe aux terres d'Israël et de Judée-Samarie, à Jérusalem et Bethléem, à Nazareth et au lac de Tibériade, autant de lieux où le soleil brûle les têtes, assèche les corps, assoiffe les âmes, et génère des désirs d'oasis, des envies de paradis où l'eau coule, fraîche, limpide, abondante, où l'air est doux, parfumé, caressant, où la nourriture et les boissons abondent. Les arrière-mondes me paraissent soudain des contre-mondes inventés par des hommes fatigués, épuisés, desséchés par leurs trajets réitérés dans les dunes ou sur les pistes caillouteuses chauffées à blanc. Le monothéisme sort du sable.
Dans la nuit de Ouadane, à l'est de Chinguetti où j'étais venu voir les bibliothèques islamiques enfouies dans le sable des dunes qui, patiemment mais sûrement, avalent les villages entiers, Abduramane - notre chauffeur - étend son tapis sur le sol, dehors, dans la cour de la maison où nous sommes. Je suis dans une petite pièce, sur un matelas de fortune. La nuit bleu-gris luit sur sa peau noire, la pleine lune lisse les couleurs, sa chair paraît violette. Lentement, comme inspiré par les mouvements du monde, animé par les rythmes ancestraux de la planète, il se baisse, s'agenouille, descend la tête vers le sol, prie. La lumière des étoiles mortes nous parvient dans la chaleur nocturne du désert. J'ai l'impression d'assister à une scène primitive, en spectateur d'un geste probablement contemporain du premier émoi sacré des hommes. Le lendemain, pendant le trajet, j'interroge Abduramane sur l'islam. Etonné qu'un Blanc occidental s'y intéresse, il récuse tout renvoi au texte dès qu'on s'y réfère. Je viens de lire le Coran, plume à la main, j'ai encore quelques versets en tête, mot à mot. Sa croyance ne supporte pas qu'on en appelle à son Livre saint pour débattre du bien-fondé d'un certain nombres de thèses islamiques. Pour lui, l'islam est bon, tolérant, généreux, pacifique. La guerre sainte ? Le djihad décrété contre les infidèles ? Les fatwas lancées contre un écrivain ? Le terrorisme hypermoderne ? Le fait de fous, certainement ; de musulmans, sûrement pas...
Il n'aime pas qu'un non-musulman lise le Coran et renvoie à telle ou telle sourate pour lui dire qu'il a raison si l'on extrait les versets qui le confortent, mais qu'il existe autant de textes dans ce même livre pour donner raison au combattant armé ceint du bandeau vert des sacrifiés à la cause, au terroriste du Hezbollah bardé d'explosifs, à l'ayatollah Khomeyni condamnant à mort Salman Rushdie, aux kamikazes précipitant des avions civils sur les tours de Manhattan, aux émules de Ben Laden qui décapitent des otages civils. Je frise le blasphème... Retour au silence dans les paysages dévastés par le feu du soleil.

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