Premiers chapitres
Véronique Olmi
La promenade des Russes


Véronique Olmi, romancière et dramaturge, a déjà publié chez Grasset deux romans - La pluie ne change rien au désir et Sa passion - et une pièce de théâtre (Je nous aime beaucoup). Auparavant, sa pièce de théâtre Mathilde et son roman Bord de l'eau, publié chez Acte Sud, lui avaient déjà acquis la faveur du public.


e matin-là elle m'a demandé de mettre mon doigt sur la ficelle très fort, pendant qu'elle faisait le nœud pour tenir bien serrées les pattes du poulet. J'ai appuyé de toutes mes forces, et on aurait dit que mon doigt était cassé au bout. C'est très dur de le retirer juste quand elle a fini le nœud, il ne faut pas que le doigt reste prisonnier de la ficelle, et il ne faut pas non plus le retirer trop vite et que les pattes mortes du poulet mort se relâchent d'un seul coup. Ma grand-mère met une concentration extrême dans le ficelage du poulet, et moi je n'ai pas le droit à l'erreur : il faut y arriver du premier coup, je ne sais pas pourquoi. " C'est impossible d'être deux dans une cuisine ! " elle me lance quand elle sent que j'hésite un peu, et ça me vexe drôlement, je fais de mon mieux, je peux le jurer.
Après, elle a allumé le feu de la cuisinière et elle a passé le poulet au-dessus de la flamme. Ça puait. Ça faisait des petits grains noirs sur la peau blanche et molle, je crois que c'est ça qu'on appelle " la chair de poule ", maman le disait quand elle rentrait du cinéma, je me souviens le cinéma lui donnait la chair de poule.
Moi, c'est de voir ma grand-mère cuisiner qui me donne le frisson. Elle allume le gaz du four et puis au lieu de lancer directement l'allumette, elle prend son temps. C'est un suspense terrible. Je me sens responsable de tout l'immeuble, parfois même je me demande si je ne suis pas complice de cette explosion qui arrivera tôt ou tard, en plein cœur de Nice. Je lui dis : " Lance l'allumette ! " et comme elle est sourde et que je suis obligée de crier, tout ça devient encore plus inquiétant, je hurle : " Lance l'allumette maintenant, Babouchka ! Lance l'allumette ! Mais vas-y !!! ", et je vois bien que je l'agace, elle hausse les épaules et prend son temps pour gratter cette foutue allumette et la lancer dans le trou noir où le gaz l'absorbe dans un grand bruit de courant d'air. Et là, je respire. Même si ça sent affreusement le gaz, je respire, je suis soulagée, la mort tragique et accidentelle des voisins est remise à plus tard.

On a mangé le poulet avec ses amies russes qui parlent russe, je n'ai pratiquement rien compris. Leurs voix les unes sur les autres faisaient un fond sonore, comme une radio brouillée dans un pays lointain. De temps en temps ma grand-mère me disait : " Fais la jeune fille de la maison Sonietchka " - quand elle dit ça, c'est rarement parce qu'elle a besoin de mes services, c'est plutôt une façon à elle de couper le sifflet à ses vieilles copines, et leur montrer qu'elle et moi on forme une équipe. Comme je ne veux pas qu'elle perde la face, j'obéis. Je me lève. Je fais la " jeune fille de la maison " en passant les plats avec le sourire gentil de la gentille coéquipière, celle que toute grand-mère rêve d'avoir chez elle. Les autres me demandent : " Tu as quel âge maintenant ? ", " Tu es en quelle classe ? ", " Tu mesures combien ? " Je réponds n'importe quoi, elles s'en fichent. Une fois j'ai dit en passant le bortsch à la vieille Xénia Andréevna : " 12 ans pour trois mètres soixante ", elle a pas pipé. Soit elle ne connaît pas les mesures françaises, soit sa fascination pour le bortsch lui fait perdre tout jugement. Quoi qu'il en soit, ces repas sont ennuyeux, longs, et plus les amies de Babouchka sont nombreuses, plus je me sens seule.

Heureusement, elles ne sont pas restées longtemps après le repas, c'est fatigant pour elles de digérer, alors il faut qu'elles se couchent. Elles sont rentrées se coucher. Chez elles, dans leurs petits appartements pleins de vieux châles et d'œufs décorés, de samovars qui ne servent à rien et d'icônes-épargnées-par-la-Révolution. La Vierge est si calme, elle n'a jamais eu peur de Staline, elle est au-dessus de ça, leur Staline et leur Lénine, elles en font tout un fromage mais quand je regarde la Sainte Vierge si jolie et si plate, je me dis que pour échapper aux tyrans, il fallait juste rester très calme et ne pas se ruer tous au même moment dans les mêmes gares, mais je sais que je me trompe, je sais que je ne peux pas comprendre. " Ce sont des douleurrs qui se comprrennent en russe ", ma grand-mère disait toujours ça quand je lui posais des questions, maintenant comme je n'ai toujours pas appris le russe, je ne lui en pose plus. Je regarde l'icône de la Vierge, et je me dis qu'avec une maman comme elle, si jolie et si plate, avec ses doigts si fins qui ont l'air de rien toucher, on ne doit même pas voir passer Staline. Ou juste deux secondes. Juste le bruit d'un train qui passe très vite, et puis qui disparaît. Staline est toujours plein de trains. La Révolution de ma grand-mère est une histoire de trains. La Russie est un immense pays traversé par des trains. Tolstoï voyageait en 3e classe, je le comprends. En 3e classe l'imagination devait être servie. A part l'odeur du vomi et des œufs durs, je pense comme Tolstoï que la 3e classe est bourrée de gens incroyables à qui il arrive des choses incroyables, qu'il faut raconter le plus simplement du monde, pour que même ceux à qui il n'arrive jamais rien aient envie de les lire. Bien assis dans les wagons 1re classe, qui sentent la poudre de riz et les parfums français.

Quand les amies de Babouchka sont parties digérer dans leurs appartements qui sentent le chat pisseux et le vieil édredon, ma grand-mère qui ne se croit pas assez vieille pour faire la sieste, a commencé ses réussites, et avec un petit air supérieur elle m'a dit : " Quand je pense que passé trrois heurres de l'après-midi, elles tombent ! je ne m'étonne pas que les Rouges soient toujourrs au pouvoir ! " Le jour où l'une d'elles lui a avoué qu'elle s'endormait chaque soir à 19 h 30, elle a haussé les épaules en soufflant : " Brrejnev doit bien rigoler ! ", et parfois je me dis que si elle pense que Brejnev les craint et les surveille comme le lait sur le feu, c'est qu'elle a encore l'espoir de peser dans la balance. Et pourquoi la décourager ?

Quand elle s'est mise aux réussites, moi je l'ai regardée. Vraiment, elle ne ressemble pas à ses amies. Elle a du rouge à lèvres et une bosse dans le dos parce qu'elle est très grande et qu'elle a du mal à se tenir, ses amies sont petites et droites. Elle a un collier de perles, des bas et des bagues, souvent ses bas sont filés mais elle ne le voit pas et heureusement, car si elle le voyait elle se trouverait vieille, et elle serait déçue. Il y a des petites choses dans la vie qui la rendent très malheureuse. Une tache sur son chemisier la met dans un état d'angoisse angoissant pour tout le monde, elle dit qu'elle se fiche du chemisier, c'est du synthétique acheté aux Galeries Lafayette, mais c'est plus qu'une tache, c'est une marque évidente de vieillesse. Il y a deux choses selon elle qui sont une marque évidente de vieillesse : la tache, et la chute. Tomber dans la rue est son pire cauchemar, celui qu'elle essaye d'éviter à tout prix en s'accrochant à moi très fort, j'ai horriblement mal à l'épaule et j'appréhende toujours nos sorties, mais la sortie quotidienne fait partie du programme anti-laissez-aller, difficile d'y réchapper. Ainsi chaque jour on sort, sous l'œil inquiet de Brejnev.

Ce soir-là elle a joué aux cartes jusqu'à ce qu'il fasse presque nuit, ce qui est très mauvais signe, signe qu'on n'allait pas pousser jusqu'à la Promenade des Anglais parce que ses amies russes l'avaient franchement énervée. Parfois je me demande si elle ne les invite pas pour ça : être énervée et les trouver vieillies, dépassées, la risée de tout opposant sérieux aux Soviétiques. Moi, ne pas sortir évidemment ça m'arrangeait, j'aime pas trop sortir avec elle. Plus elle s'accroche à moi pour lutter contre la chute qui marque l'entrée dans la vieillesse, plus elle a l'air vieille, et plus j'ai mal à l'épaule et honte aussi de ces gens qui nous regardent et nous dépassent. Je n'ai jamais trouvé personne qui se déplace aussi lentement qu'elle et je connais les trottoirs par cœur, les pièges à éviter, les passages cloutés qui font dix kilomètres de long, les motos mal garées devant le bar-tabac de la rue Auber, et le fils de la boulangère de la rue de la Buffa qui fait du vélo sur le trottoir - ce gosse-là chutera avant ma grand-mère j'en ai fait le serment. Rien n'est supportable chez ce môme. Il s'appelle " Lionel ", un prénom qu'on dit en bavant, un prénom à appareil dentaire, et il a une coupe au bol, ses cheveux blonds filasse bien égalisés sur son crâne ressemblent bizarrement au rideau de la porte de la boulangerie. On dirait que ce Lionel baveux a été fait avec la moustiquaire jaune. Quand on passe devant la boulangerie avec Babouchka, il slalome autour de nous en crachant, comme un flic dans son talkie-walkie : " Attention convoi exceptionnel ! Attention ! Attention ! " Mais je ne vais pas le laisser grandir aussi facilement, un jour je le ferai tomber, le guidon tordu de son vélo enfoncé dans le crâne, et alors il aura fini de jouer avec nous.

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