Eric Ollivier
De si longues vacances
Romans
Né en 1927, journaliste au Figaro, Eric Ollivier
a obtenu le Prix Nimier et le Prix Interallié. Il est l’auteur,
entre autres, de La loi d’exil et Lettre à mon genou.
Le présent volume regroupe trois titres qui étaient devenus introuvables :
J’ai cru trop longtemps aux vacances (1967), Passe-L’Eau
(1971) et L’Orphelin de Mer (1982). Réunis, ils
forment à leur manière une autobiographie de l’auteur, homme d’honneur
et de fidélités, qui dit de lui-même : « Je suis empoisonné
par le désinvolture ».
Préface
lus
de quarante ans séparent mon premier livre de ces œuvres choisies,
réunies en un volume. Quand arrive le moment des œuvres complètes,
c’est que l’épilogue n’est pas loin. On aurait tort de croire que
la tristesse accompagne forcément ce rappel à l’ordre. Quand on
est dans la salle de départ, plutôt impatient de voir arriver son
tour, on mentirait en affirmant qu’on ne connaît pas la mélancolie,
mais elle est complétée par la placidité. Et une forte curiosité :
je saurai, enfin et bientôt, ce qu’il y a après. Quand j’aurai passé,
je trouverai peut-être la réponse que nous cherchons toute la vie.
S’il n’y en a pas, il restera tout de même la somme des jours passés
ici-bas. Joyeux et douloureux, selon la quotité réservée à chacun.
J’ai commencé tard à écrire, j’avais plus de trente ans. J’aimais
tant la littérature, j’admirais tant mes amis qui la servaient brillamment
que j’étais bloqué. Je savais que je ne pourrais les égaler. En même
temps, ma main était démangée. C’est le journalisme qui l’a débloquée.
Ayant acquis rapidement les réflexes rédactionnels qui chassent la
peur de la page blanche (au Figaro, les pages étaient d’un vieux rose
auquel je suis encore attaché, j’écris cette préface sur le papier
désuet que nous sommes encore quelques-uns à employer au journal ;
la plume court sans grincer sur ces feuilles chères à mon souvenir)
mais qui n’ont rien à voir avec la pratique littéraire. C’est si vrai,
pour moi, que je n’écris pas de la même manière un article et un livre,
je change de tenue quand je deviens un écrivain (et je devrais, d’ailleurs,
écrire cette phrase au passé, car je n’écris plus de livre). Quand
je me suis lancé dans cette entreprise, j’ai découvert que, dès qu’on
avait commencé, il fallait aller jusqu’au bout si l’on voulait que
le livre existe. C’est-à-dire écrire tous les jours quelques pages
ou quelques lignes, selon qu’on était, ou non, inspiré (c’est un grand
mot). Si l’on ne respectait pas cette discipline, pénible pour un
carpédiémiste paresseux, on pouvait être sûr que le manuscrit inachevé
dormirait à jamais dans un tiroir. J’ai perdu ainsi plusieurs livres
en croyant que je pouvais m’interrompre, et reprendre le travail après
un besoin de vacances. Le cimetière des livres mort-nés est vaste.
Giono disait : « J’ai fini mon livre, je n’ai plus qu’à
l’écrire. »
C’est peut-être cela qui distingue un grand écrivain d’un écrivain
du rang. L’élaboration vient à mesure que la plume avance. Surtout
quand on n’a pas une vraie mémoire. Mes livres ont donc été un effort
de volonté. Je m’étais imposé d’en écrire un, me disant : « J’aurai
écrit un livre, et je retournerai à mes divertissements qui étaient,
et ma vie et le journalisme. Mais j’aurai montré que j’étais capable
de le faire, sans me hausser du col pour autant. »
Et les livres m’ont pris au mot. De fil en aiguille, j’en aurai publié
vingt-cinq. C’est le signe d’un effort méritoire et persévérant pour
un fainéant. Surtout que ma personnalité n’a pas vraiment facilité
les choses. N’appartenant à aucune coterie (je ne sais pas être courtisan,
a écrit Chateaubriand anarchiste élégant, dans l’ordre de la politique,
je vois en la plupart des politiciens des serviteurs – c’est pourquoi
ils s’enrichissent comme des laquais –, héréditairement frugal comme
un petit âne breton, je me cernerai d’un mot à moi : snobre ;
ne me préoccupant pas des modes, je n’ai guère été aidé par mes entours
ni par le milieu littéraire parisien. Où il y a beaucoup de sectarismes,
où il faut savoir percer les murs du silence mortel délibéré. On voulait
bien, même des proches, m’apprécier humainement, mais on ne voulait
pas spontanément de moi dans l’envieuse république des lettres. On
regardait mes actes littéraires d’un œil un peu protecteur. On me
contestait donc le beau titre d’écrivain. C’est Maurice Clavel qui
me l’a décerné. Et je lui garde longue gratitude. Et cela prouve qu’il
avait du jugement…
Ah, si j’avais rejoint les rangs de la gauche, j’aurais bénéficié
de cette solidarité maçonnique que tout le monde connaît bien à Paris.
Mais, voilà, épidermiquement je n’ai jamais pu supporter la fréquentation
assidue des tartuffes, des pharisiens et des bonnes consciences professionnelles
et unilatérales.
Le loup, m’appelaient des amis de ma jeunesse, et pas seulement à
cause de mes yeux verts qui ont bleui avec l’âge. C’est vrai, j’ai
toujours été assez sauvage, indépendant, rebelle, gardant mon cœur
pour quelques-uns au lieu de partager la sensiblerie tranquillisante
de mes contemporains. Ne sachant ni dissimuler, ni mentir (il y faudrait
de la mémoire et de la persévérance ; j’ai remarqué que les menteurs
se coupent un jour ou l’autre ; et les cachottiers ne retiennent
pas, en permanence, leur masque), j’ai vécu – pourtant – à visage
découvert, pratiquant la sincérité sans même m’en apercevoir, spontanément.
Et intensément, parfois.
Le résultat est que j’ai eu une bonne vie. Je l’ai constaté il y a
une vingtaine d’années. Devant retourner à l’hôpital pour une nouvelle
opération, j’étais persuadé que je n’en reviendrais pas. Et mon appréhension
me laissait placide. Je n’emporterais qu’un regret : laisser
sans vraie défense sur la terre le fils unique que je m’étais choisi
(au vrai, que l’existence avait élu pour moi). Dans la lettre que
j’ai laissée à ce fils de cœur, avec beaucoup de recommandations superflues
j’imagine, j’ai écrit cette phrase apte je pensais, à le consoler :
« J’ai eu une bonne vie, ne pleure pas sur moi. » Ma prévision
de mort était une erreur, je cours encore (avec prudence, car je grince
dans ma charpente).
Les trois livres de ce recueil décrivent des moments de mon existence
favorisée (et j’en ai toujours été conscient). Ils sont dans la
catégorie « roman » parce que c’est un usage dans l’édition :
je n’aurais pas la prétention de les présenter comme des essais, je
suis un manuel et non un intellectuel ; je me sens mieux parmi
les arbres que parmi les rhéteurs où pullulent les aboyeurs des carrefours,
comme dit Adèle de Boigne ; je ne suis pas doué pour l’abstraction
et les développements théoriques, mais je ne doute pas de mes talents
de chroniqueur. Je sais donner à voir. Pour employer un mot à la mode
ces temps-ci, et toujours à Paris (ma seule patrie) ces faux romans
sont des auto-fictions. Que je qualifierai de verticales. Car je me
tiens droit.
Ça y est, la paresse me prend, c’est plus fort que mes résolutions,
je vais interrompre un instant cette préface, pour aller baguenauder.
Je ne pouvais être un vrai romancier, car je n’ai pas le talent de
conteur, et je perds mes personnages en route, ou j’oublie leur nom,
leurs motifs. J’ai écrit plusieurs romans, cependant. Et certains
de mes livres ont eu du succès, bien que la logique de complaisance
bien parisienne ne se soit pas mobilisée pour moi, la plupart du temps.
Le succès prouve que mes livres avaient du mérite. Je l’écris en toute
immodestie, réservant mon humilité profonde aux choses graves. Je
sais que mes milliers de pages imprimées ont une spécificité ;
ma marque n’est pas celle d’un autre, on l’apprécie ou l’on passe
son chemin, mais je sais que mon pavillon est identifiable, ne peut
être confondu avec des tiers.
L’un des intérêts de ces trois livres est qu’ils comportent un témoignage
vécu, sur une époque, sur les hommes dont j’ai été l’ami ou le proche.
Le temps a vite fait de brouiller les traces du passé. Nous sommes
bien placés pour savoir comment on déforme l’histoire récente, comment
on fabrique une mythologie fallacieuse qui n’a guère de commun avec
la réalité enfuie. Et qui restera, pour toujours, le portrait d’un
temps où tout se déroula différemment. La vérité officielle a gommé
définitivement la vérité vécue par les témoins dont je fus.
Ces trois livres sont donc, dans une certaine mesure, ma manière de
déposer ; à l’intention des nouvelles générations qu’on a abreuvées
de mensonges ou d’à-peu-près. Et qui s’en accommodent fort bien. Si
parmi ces jeunes hommes il en est quelques-uns à souhaiter feuilleter
des copies non conformes d’un morceau du siècle révolu, ils trouveront
ici des matériaux un peu insolites pour leur réflexion. Je n’ai pas
livré de fausse monnaie, j’ai ri bien souvent en me remémorant, la
plume à la main, des moments de mon passé, moments inhabituels, inattendus.
L’attrait de mémoires autobiographiques livrés avant l’heure est qu’ils
donnent l’occasion de vivre une seconde fois les instants qui furent
ma vie quotidienne, et dont je n’avais pas toujours conscience qu’ils
étaient de beaux présents, à part du vulgus.
Je n’y suis pour rien, je n’ai aucun mérite à avoir eu longtemps de
la chance, qui m’aida à passer à travers les gouttes d’une époque
cahotée. J’ai gâché beaucoup des chances qui me furent dispensées,
étant tête-en-l’air, irréfléchi et impulsif.
Mais l’un dans l’autre (comme disaient les Templiers) je n’ai pas
trop saboté les plans que la providence avait tracés en ma faveur.
« Le hasard est l’incognito de la Providence », a écrit
dans ses souvenirs Mme de la Tour du Pin, qui vivait les périodes
folles de la fin du xviiie siècle jusqu’au tiers du
xixe. Je crois beaucoup à ce constat,
et j’ai pu en vérifier la validité, en de multiples occasions de ma
longue vie.
C’est assez lourd sur les épaules, trois quarts de siècle. C’est,
à la fois, un privilège et une épreuve. J’en parlais récemment avec
un ami d’autrefois qui a quelques années de plus que moi, et qui est
croyant. Je lui disais : « Ma valise est prête (manière
de causer puisque je partirai sans rien, comme tout le monde), mais
il me tarde, bien que je n’aie guère d’espérance.
« Moi aussi, je suis prêt à m’embarquer, je suis plus ou moins
impatient, mais mon impatience est radieuse, car je sais Qui m’attend.
Comme je regrette que tu ne puisses partager cette foi-là. »
De mon vivant (j’emploie cette expression sans comédie, car ma vie
s’est suspendue il y a trois ans, et je ne suis plus qu’un simulacre),
l’époque était encore compréhensible. Ce qui n’est plus le cas :
j’appartiens doublement à un univers moribond, mes contemporains et
moi savons que pour demain, nous sommes des étrangers. Cela les chagrine
plus que moi pour la triste raison que j’ai renoncé au monde sous
le coup d’un deuil.
Pendant plusieurs années, j’ai accompagné mon fils le long de son
calvaire, partageant ses souffrances sans pouvoir les alléger. Je
pourrais tenir des conférences sur les tumeurs au cerveau qui guérissent
plusieurs fois mais restent finalement mortelles. Quand sa dernière
heure est venue, l’espoir est mort en moi. A la différence d’un amour
perdu qui laisse subsister, comme une veilleuse, l’espoir d’une retrouvaille
possible, la mort est un fait absolu. On continue de respirer, de
faire semblant de marcher au jour le jour, mais on sait qu’on n’est
plus là. Depuis trois ans, plus rien n’a de saveur. Je suis frappé
par un complet détachement. Pas un jour ne passe sans qu’au réveil
je pense à mon état d’orphelin, d’abandonné. Je comprends le sens
des mots « regrets éternels » gravés sur le marbre des tombes.
Je ne croyais pas que le chagrin puisse s’emparer de moi d’une manière
aussi chronique ; je dis son nom tous les jours, je lui parle
même malgré moi et dois lutter souvent pour essayer de penser à autre
chose. Comme on conseille aux enfants qui ont eu mal.
Malgré toute ma sollicitude, je n’ai pas pu le sauver ; et les
médecins, admirables, ont eux-mêmes été surpris par l’impuissance
de leur science. On nous l’a arraché et je suis inconsolable. C’est
pourquoi je me vois astreint à subsister sans y tenir le moins du
monde. Je relis les épreuves des trois livres réunis ici comme s’ils
étaient d’un autre que moi. Je dis, en même temps, merci à ma longue
vie, et je ne lui en veux pas de m’avoir délaissé depuis trois années.
Si je n’avais décidé de ne plus écrire, l’état de mort vivant aurait
été un beau sujet de livre, un thème d’autofiction, horizontale cette
fois. Mon ultime avatar aura été la vacance finale après une trop
longue croyance aux vacances.
21 mai 2002
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