Gérard Oberlé
La vie est ainsi fête
Gérard Oberlé est l'auteur, chez Grasset, de Retour
à Zornhof (Prix Le Figaro Magazine, Prix des Deux magots, 2004),
et Itinéraire spiritueux (Prix Mac Orlan, Prix Edmond de
Rotschild, Prix Rabelais 2006). L'auteur a déjà publié des chroniques
musicales : La vie est un tango (Flammarion, 2003).
Morts violentes
Jeudi 6 mars 2003
ans un pavé de quelques
milliers de pages intitulé Larmes et Sourires, Sir Tollemache
Sinclair, un baronnet écossais du début du XXe siècle,
fou littéraire patenté et pour cela nettement plus
divertissant que bien des académiciens, s'est ingénié
à dresser plusieurs dizaines de listes bizarres, comme par
exemple celle des personnalités qui furent malheureuses en
ménage. Dürer y côtoie Jules César, Napoléon,
Garibaldi, Sémiramis, Socrate et Madame Victor Hugo. Dans
celle des personnages célèbres qui ne se sont jamais
mariés, Jésus-Christ fraternise avec Eschyle, Michel-Ange,
Descartes, Erasme, Jeanne d'Arc, Kant, Sappho ou encore saint Paul.
Je m'en tiendrai à ces veinards-là, dans un répertoire
qui en compte plus de deux cents. Outre l'inventaire des suicidés
célèbres et de ceux qui ont raté leur suicide,
vous y trouverez encore une liste de personnes ayant exprimé
des opinions défavorables sur Shakespeare.
Cet hétéroclite un peu sénile - le baronnet
affichait quatre-vingt-huit années au compteur lorsque son
livre parut à ses frais en 1912 - me donne envie à
mon tour de coiffer mon stylo d'une marotte, pour esquisser un catalogue
auquel ce fou n'avait pas pensé : celui des musiciens défunctés
de mort violente. Passons sur les faits divers tragiques du siècle
dernier, comme la baignoire à Cloclo, victime d'EDF, l'accident
d'avion qui nous priva de la chanteuse country Patsy Cline. Passons
sur les John Lennon, Jim Morrison, Mike Brant, Dalida, Kurt Cobain
et autres vedettes de variétés ou rock-stars décimées
pour avoir abusé de produits plus ou moins licites, ou rongées
par la difficulté d'être ou de paraître. La liste
serait interminable.
Je m'en tiendrai à des affaires plus anciennes, comme celle
de Claude Goudimel, excellent musicien du XVIe siècle, né
à Besançon, qui en 1540 tenait école à
Rome où il fut le maître de Palestrina, de Merlo et
de Nanini. A son retour en France, il ne cacha point sa sympathie
pour la religion réformée, au point que Calvin le
chargea de mettre les Psaumes en musique. Goudimel se trouvait à
Lyon lors des massacres de la Saint-Barthélemy, parmi les
protestants que le gouverneur Mandelot avait fait entasser dans
les prisons sous prétexte de les protéger des fureurs
populaires. Il y fut égorgé avec plus de quinze cents
de ses coreligionnaires et son corps fut jeté dans la Saône.
Robert Cambert, l'associé du poète Perrin lors de
la création des premiers opéras en France en 1669,
s'exila en Angleterre après un échec dû en partie
aux intrigues de Lully. Il y fonda la Royal Academy of Music et
fit représenter son Ariane en 1674. Peu après, le
roi Charles II lui retira sa faveur et Cambert mourut empoisonné
en 1677.
Louis-Gabriel Guillemain, un des plus brillants violonistes du XVIIIe
siècle, admis en 1737 comme musicien de la chapelle et de
la chambre du roi, nous a laissé seize uvres de musique
instrumentale, des sonates et des trios pour violon et clavecin.
Mais ses succès ne purent vaincre l'humeur sombre de cet
enfant de Saturne. Le 1er octobre 1770, alors qu'il se rendait de
Paris à Versailles, il fut pris d'un accès de désespoir
à Chaville et s'infligea lui-même quatorze coups de
couteau.
Destin tragique aussi pour Jean-Marie Leclair, poignardé
le 22 octobre 1764 à onze heures du soir alors qu'il rentrait
chez lui. Aujourd'hui encore, on ignore les mobiles de ce crime
dont l'auteur ne fut jamais retrouvé. Un siècle plus
tôt, à Gênes, le célèbre chanteur
et compositeur Stradella et sa maîtresse avaient connu une
fin semblable, assassinés par des sicaires à la solde
d'un mari jaloux.
Lully est mort en mars 1687 des suites d'une blessure. Dans la chaleur
de l'exécution du Te Deum pour la convalescence du roi, il
s'était violemment frappé le bout du pied en battant
la mesure avec sa canne.
Jean-Frédéric Edelmann, un Strasbourgeois auteur d'Ariane
dans l'île de Naxos, fut guillotiné avec son frère
en 1794. Ironie du destin d'un musicien ayant embrassé furieusement
les principes révolutionnaires et qui avait envoyé
à l'échafaud un grand nombre de victimes, parmi lesquelles
le baron de Dietrich, son bienfaiteur.
Charles-Valentin Alkan, compositeur pour le piano de pièces
d'une incroyable difficulté d'exécution, périt
en 1888, écrasé par sa bibliothèque. Une fin
grandiose qui menace chaque jour votre serviteur, mon cher Thierry
!
Ernest Chausson meurt le 10 juin 1899 en tombant de bicyclette à
Limay, non loin de Mantes. Autre accidenté de la route, Charles
Philippe Lafont, élève de Kreutzer, qui fut un des
brillants virtuoses de son temps. Violoniste de l'empereur de Russie
de 1808 à 1814, puis de Louis XVIII, il avait osé
se mesurer à Paganini. Le 14 août 1839, alors qu'il
voyageait dans les Pyrénées avec le pianiste Henri
Herz, la diligence versa entre Bagnères-de-Bigorre et Tarbes.
La secousse fut si violente qu'il avait cessé de vivre quand
on le releva. La route a aussi tué Pierre-Octave Ferroud,
un Lyonnais élève de Ropartz et de Florent Schmitt.
Il fut le fondateur du Triton, société qui à
partir de 1932 contribua à la diffusion de la musique contemporaine.
Ce musicien, un des plus doués de sa génération,
périt en 1936 dans un accident de voiture en Hongrie. Il
n'avait que trente-six ans.
Raoul Laparra est mort à Boulogne-sur-Seine dans le bombardement
de 1943. Victime de guerre encore, Albéric Magnard. En 1914
il avait tiré sur les Allemands qui pénétraient
dans sa propriété. Comme il refusait de se rendre,
ils incendièrent sa maison. Magnard disparut sous les décombres
avec ses manuscrits et ses précieuses collections.
Enrique Granados a péri en mer en 1916. Le paquebot Sussex
qui le ramenait de Folkestone à Dieppe fut coulé par
un sous-marin allemand. Recueilli sur un radeau, il se jeta à
l'eau pour secourir sa femme et tous deux périrent enlacés.
C'est avec l'auteur des Goyescas et des Zarzuelas que je vais clore
ma petite galerie de musiciens dont le trépas fut violent,
avec une larme pour Chet Baker tombé de la fenêtre
de son hôtel à Amsterdam. A bientôt mon cher
Thierry, soyez prudent !
|