Gérard Oberlé
Itinéraire spiritueux
Né en 1945 à Saverne (Alsace) de parents lorrains, Gérard Oberlé vit dans le sud-Morvan depuis 1976. Il est l'auteur chez Grasset de Retour à Zornhof (2004, prix des Deux-Magots, prix Erckmann-Chatrian, prix découverte Figaro Magazine).
I
es bouteilles et moi, c'est comme qui dirait une histoire de famille. Je ne m'étais jamais vraiment intéressé à la question. Mais récemment, dans des circonstances assez bouffonnes, j'ai été amené à faire cet aveu en public, sans le délayer le moins du monde. A croire que certaines vérités, les bonnes à dire comme les autres, demandent parfois un peu d'engrais burlesque pour éclore. Le parterre où s'est jouée la sotie n'était pourtant pas disposé pour accueillir des pitres. C'était un dîner officiel offert par un ambassadeur en clôture d'une rencontre d'écrivains européens et arabes dans un palais de la médina de Tunis, le genre de sauterie fashionable où je me sens aussi déplacé qu'un griffon nivernais dans un concours d'élégance canine.
Tout le gratin de la diplomatie en poste dans l'ancienne colonie phénicienne était de la fête, ambassadeurs, consuls, secrétaires à iceux attachés, agents diplomatiques et émissaires en tous genres, responsables culturels, hommes d'affaires, mécènes, dames de haut parage, d'honneur et aussi du temps jadis, idoinement sapées - médina oblige, de simarres et de gandouras.
Totalement inexpérimenté en ce qui concerne l'étiquette et peu rompu aux révérences proustiennes, je me suis laissé guider vers la place qui m'était réservée en serrant la louche à une ribambelle de personnages auxquels il aurait sans doute fallu donner de protocolaires excellences. Je ne me suis pas non plus écorché les lèvres à certains diamants, une raideur dorsale d'origine plébéienne m'interdisant le baisemain.
Chers amis, si un jour on vous entraîne dans un raout aussi classieux et que tel my humble self, pour employer la formule du facétieux détective chinois de Earl Biggers, vous ignorez les us et coutumes en vigueur dans les sphères diplomatiques, faites comme moi, faites simple. Appelez les hommes monsieur et les femmes madame. Ça marche aussi bien, surtout si vous avez la chance d'être écrivain ou artiste. On pardonne volontiers à cette engeance son ignorance du vocabulaire et des rites ès qualités. Les artistes sont des amuseurs, n'est-il point ? Et leurs Majestés ne demandent qu'à être bousculées de temps en temps.
Je suis persuadé que Dieu le père lui-même, lassé des génuflexions et encensements, se déride parfois après quelques blasphèmes carabinés.
En voyant le menu, j'ai tout de suite compris que le repas serait interminable et impropre à satisfaire un palais exigeant. A tous les cuisiniers qui veulent régaler deux cents personnes, je me permettrai ce conseil : vous aussi, aimables rôtisseurs, tâchez donc à faire plus simple. Cessez de singer la haute cuisine gastronomique avec de ridicules contrefaçons décoratives. La cuisine tunisienne traditionnelle aurait suffi à mon bonheur, bien mieux que ces ducasseries prétentieuses et loupées, gargotées à la sauce vice-consulaire. Plus de deux cents convives, par tables de huit à douze : la morosité plombait lentement mais infailliblement l'atmosphère, une désolation que les trois musiciens arabes, luth, darbouka et flûte ne parvenaient pas à effacer.
Lorsque je suis fatigué, que j'ai faim et que je m'ennuie, il m'arrive de péter les plombs, surtout si la pitance et les flacons affichent macache bono et déboire.
Par égard pour l'adorable organisatrice italo-bretonne qui m'avait invité au colloque, j'ai ravalé ma rogne en faisant montre de la plus exquise latafeh, ce qui en arabe signifie " amabilité rehaussée de miséricorde ". On était loin des réjouissances orientales célébrées par Al-Jahiz dans Le Livre des éloges des courtisanes et des éphèbes où les fityân (jeunes gens voluptueux) passent leurs nuits en beuveries, galanteries et paillardises en compagnie d'esclaves chanteuses. La Tunisie a bien changé depuis les cocasseries et les extravagantes débauches recensées dans les Délices des cœurs par l'impertinent libertin Ahmad al-Tifachi, un conteur avec qui malheureusement je n'ai pu copiner, car il fleurissait au XIIIe siècle.
Pour dégeler un peu mes compagnons de table, j'ai fait l'échanson, en gageant que les convenances les plus diplomatiques étaient solubles dans l'alcool.
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