Premiers chapitres
Gérard Oberlé
Retour à Zornhof


Gérard Oberlé vit depuis 1976 dans le sud-Morvan tout en s'échappant régulièrement vers l'Egypte, l'Arizona, ou la Syrie. Romancier, il a publié : Nil Rouge (Folio, 2000), Pera Palas (Le Cherche-Midi, 2000), Palomas Canyon (Le Cherche-Midi, 2002), ses chroniques musicales (La Vie est un tango, Flammarion), et un livre inclassable, Salami ! (Actes Sud, 2002). Il est également chroniqueur à France-Musiques et à Lire.
CHAPITRE 1

Voyage d'hiver


l était parti avant l'aube, comme un fuyard. En glissant la clef dans sa boîte aux lettres, il s'était dit qu'il aurait tout aussi bien pu la jeter au fond d'un puits. La veille, il avait brûlé un tas de correspondances, de carnets de notes, de manuscrits inachevés, des piles de paperasses et de documents accumulés pendant toute une vie. Il avait rédigé quelques instructions pour son éditeur et son notaire et réglé toutes ses factures. Les gens organisés appellent cela mettre de l'ordre dans leurs affaires.
Spontanément il était parti vers l'est. Il conduisait depuis des heures en écoutant en boucle le Voyage d'hiver. Les ultimes mélodies d'un musicien pour qui l'existence n'était plus qu'un voyage sans but à travers un monde figé dans une raideur hivernale, s'accordaient à l'humeur pérégrine de celui qui retournait une fois encore vers le plateau lorrain.
Entre Toul et Blamont son cœur se serra sans qu'il pût dire si son trouble tenait de la fascination ou de la répulsion. Un mélange des deux sans doute, une émotion complexe faite de nostalgie et de crispation, une sorte d'apitoiement brouillé par des agitations obscures.
Il découvrait qu'il avait toujours appartenu à ce pays, et qu'il lui appartenait encore. Il avait grandi sur ce plateau, l'avait fui adolescent pour n'y revenir que deux fois, à de longs intervalles, et si depuis longtemps plus personne n'attendait sa visite, l'homme gardait cependant en lui des traces primitives de ce sol de grès bigarré, de marnes irisées, de terrains salifères et carbonifères. Les entrailles de houille, de fer et de sel de ce plateau lui avaient peut-être forgé une nature à leur image : une âme charbonneuse, une trempe que n'épargne pas la rouille et un tempérament à se ronger comme la pierre sous le sel. Avec le temps il s'était un peu tassé, pour s'être frotté à d'autres climats, érodé sous d'autres vents, mais la mélancolie originelle demeurait toujours en lui. C'est à cette mélancolie, cette Sainte Mélancolie, qu'il devait presque tous ses livres.
Les écrivains sont des esprits compliqués, qui d'un rien font tout un plat. Ce que les autres ne remarquent même pas, ils s'en emparent et le montent en sauce, parce qu'ils ont en réserve un vieux lot d'épices et de recettes dont ils essaient de se débarrasser sur le papier.
Pendant des années, Henri Schott avait écoulé les siennes dans une dizaine de romans traduits en plusieurs langues. Aujourd'hui il appartenait à la volée d'auteurs ayant survécu à leurs ouvrages et ne conservait que quelques milliers de lecteurs. L'écroulement de la baliverne. Il était un homme des sentiments anciens, battant l'estrade dans une époque qui lui convenait de moins en moins. Peu soucieux de s'adapter aux mœurs nouvelles, il s'y intéressait cependant en spectateur narquois et s'en amusait avec une ironie douloureuse. "Il faut vivre avec son temps" clament les imbéciles. Un défi qu'il n'avait jamais voulu relever.
Il restait cependant un privilégié, car son éditeur n'était pas un de ces maquignons qui sévissent dans une profession devenue marché. Le brocantage littéraire, la duperie des prix, les compliments officiels et les épigrammes à huis clos n'étaient pas son ragoût. Il aimait ses livres, continuait de les publier et lui foutait la paix. "Je préfère les livres qui se vendent mal aux auteurs qui se prostituent" lui avait-il confié un jour. Ce phénix était ce qu'on appelle un ami. Pour Schott l'amitié était une forme de repos, car elle lui permettait de faire l'économie de l'amour, un sentiment trop exclusif et bien trop épuisant pour une nature aussi instable que la sienne.

*

Il quitta la grand-route après Sarrebourg et le paysage lui devint de plus en plus familier : des carrefours dans la forêt, des clochers à bulbe, d'anciennes fermes, des maisons forestières, des écluses et les premiers reliefs vosgiens.
Depuis quelques jours il était hanté par cette contrée. Après vingt-cinq ans d'absence, un sournois mal du pays était venu troubler ses rêveries, une langueur qui insidieusement s'était changée en fièvre. Un appel envoûtant ressemblant de plus en plus à une sommation. Et maintenant qu'il était là, tout lui paraissait irréel. Il n'était ni d'ici, ni d'aujourd'hui. Ce pays n'était qu'une illusion, un théâtre de sa mémoire. Le mystère de ce paysage ne résidait que dans son imagination, car il n'y avait ici aucun lointain imprécis. Tout était net, les nuages compacts et les glacis de lumière flottant sur les cimes, les labours sous la rosée, la route impeccable épousant les vallonnements, les troncs livides des bouleaux comme des traits de craie sur les bandes sombres des sapinières. Etranger je suis venu, étranger je m'en retourne… Obsédé par la mélodie de Schubert, il avait rêvé l'hiver lorrain comme on rêve d'un pays imaginaire, inaccessible et pourtant familier.
Il ruminait sur la vanité de son pèlerinage, lorsque soudain apparut le panneau du village où il avait passé ses étés d'enfant.

*

Zornhof est un petit bourg forestier de la chaîne vosgienne au bout du plateau lorrain, à une vingtaine de kilomètres des cols qui dévalent vers la plaine d'Alsace. Avant l'automobile, c'était un lieu perdu car il n'était desservi par aucune gare. Les villes les plus proches étant trop éloignées pour des campagnards ne disposant d'aucun moyen de transport, les villageois de Zornhof avaient longtemps vécu repliés sur eux-mêmes. Ceux qui voulaient voir du pays fuyaient pour ne plus revenir, les autres prenaient racine, se mariaient entre eux et formaient une communauté à l'écart, avec tous les inconvénients de ce type de tribu : deux ou trois familles dominantes, petits industriels du bois et patrons d'activités artisanales, et deux cents foyers vivant difficilement, bûcherons, ouvriers de scierie, gardes forestiers, pauvres paysans de montagne, artisans, braconniers et pas mal de laissés-pour-compte, tous bons Lorrains, bons catholiques et pour la plupart alcooliques. L'église pour les femmes et les bistrots, jadis nombreux, servant de chapelles aux hommes.
Depuis son départ, Zornhof avait évolué. Les bourgs bordant la Vezouze qu'il venait de croiser entre Lunéville et Domèvre avaient conservé leurs vieux crépis de ciment gris et semblaient dépeuplés, réduits au chômage, comme des villages fantômes où survivent quelques vieux et certains moins âgés mais n'ayant ni le courage ni les compétences pour émigrer vers les villes. Après la guerre tous ces patelins grouillaient d'une population exubérante et active, arborant devant les maisons des fumiers triomphants. En ce temps-là on estimait la prospérité des paysans à la taille de leur fumier. Finis les kermesses, les processions, les bals populaires et les orphéons d'antan quand régnait ici une société villageoise pas encore malmenée par l'industrialisation.
Zornhof, en revanche, grâce à un environnement de forêts, de vallées et de rivières, grâce aussi à quelques monuments historiques, avait échappé à cette désolation et s'était changé en petit lieu touristique coquet inscrit au circuit des randonnées vosgiennes. Les efforts d'élégance déployés dans le canton se manifestaient surtout par le coloriage des façades, navrante débauche chromatique de jaune canari, bouton d'or, safran, mirabelle et caramel, une véritable épidémie de jaunisse aggravée par d'autres horreurs polychromes allant du sorbet cassis au rouge dégueulis d'ivrogne, en passant par le bleu myosotis, le bleu électrique, le bleu paon et le bleu canard, le rose bonbon, le lilas et le violet, le tout enluminé en été par une profusion de géraniums roses et rouges et de pétunias mauves.
Zornhof n'avait pas échappé à cette récente mode de barbouillage sans doute lancée par une mafia de peintres en bâtiment et de marchands de couleurs. En retrouvant les vieilles maisons ainsi grimées, Schott crut voir des amies d'enfance qui, pour masquer rides et patine, s'étaient fardées en clownesses.
Il se gara place de l'église, et lorsqu'il s'engagea dans la ruelle escarpée qui grimpe vers la colline, il eut le sentiment d'être à des siècles de ce qui se passait ici. Pourtant le paysage lui demeurait familier. La chaussée était goudronnée. Lorsqu'il l'avait empruntée pour la dernière fois, elle était encore pavée. A cette époque, il avait fait le voyage pour une dernière visite à celle qui lui lançait des pierres lorsqu'il était enfant.



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