Premiers chapitres
René de Obaldia

Fugue à Waterloo (nouvelle édition)


René de Obaldia, poète, romancier, dramaturge, est citoyen d'honneur de Waterloo. Son Théâtre intégral a paru chez Grasset en octobre 2001.
Nous avons publié, en 2006, Fantasmes de demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l'âme sœur.

Récit


eurs amours étaient contrariées ; jamais ils ne disposaient d'assez de temps pour aller jusqu'au bout de leur corps et de leurs pensées.
Caresses suspendues, étreintes fébriles, confidences arrêtées à mi-chemin, comment auraient-ils pu parvenir au Royaume En-chanté où les confidences se passent de paroles, les étreintes d'étreintes ; où les caresses gisent dans un pli du drap ? Chaque fois, il leur fallait revenir au prélude, atta-quer l'Ouverture, laquelle, si magistrale qu'elle fût, débouchait sur le dernier métro, le dernier mensonge à inventer dès le retour à la maison.
Lui, devait regagner le logis maternel ; elle, les bras de Gaston.
Cela faisait quelques mois qu'ils se voyaient en secret et demeuraient sur leur faim. Faim qui prenait maintenant allure de famine.
Il y avait de l'ogre en lui, modeste étu-diant à lunettes ; de l'ogresse en elle, chaste épouse d'un autre. (Les épouses sont tou-jours celles des autres, pensait-il.)
Restait à en fournir la preuve, à se perdre ensemble dans une forêt profonde et invio-lable où battrait le sang d'un château, à dévorer en commun les enfants monstrueux que leurs désirs, enfin assouvis, ne manque-raient pas de susciter sur-le-champ. Hélas, la vie l'entendait mal de cette oreille ; elle semblait ne les avoir fait se rencontrer que pour leur donner des motifs de se fuir.
La fortune ne leur accordait que quelques heures par-ci par-là ; heures arrachées à Gaston, heures maigres autant qu'éperdues qu'ils honoraient dans un modeste hôtel.


Comment s'éprouver dans la précipita-tion ?
Basile (Zilou pour Yolande) et Yolande (Alouette pour Basile) dépérissaient sur pied. Chacun maigrissait dans son univers. Gaston, de se heurter à cette femme si pâle, s'inquiétait : " Les œuvres de charité te font mener une vie d'enfer, ma chérie ! A force de visiter des centenaires qui expirent dans tes bras... " La mère de Basile coinçait " son grand " entre la côtelette et la première feuille de cresson :
- A quoi cela te sert, d'apprendre le grec ?
- Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?
- Tu ne vois donc pas ta mine ! Toujours fourré dans les livres, te voilà avec une tête de papier mâché ! A ton âge, tout de même !
Les nuits passaient.
Alouette et Zilou tentaient de se rejoindre en des rêves géants. Le matin les trouvait hagards, épuisés, sur le versant du crime. Il fallait encore emprunter les gestes quoti-diens, mimer le jour nouveau, donner le change...
Oh ! les moments indicibles - trois à qua-tre fois par mois - où, ensemble, ils parve-naient à se rendre nus !
- Zilou, mon Zilou !
- Alouette !
Ils s'embrassaient à cœur fendre. Zilou caressait un genou, commençait à maîtriser le genou gauche, lorsque :
- Mon Dieu ! déjà minuit ! Pourvu que Gaston...
Alouette se rhabillait en toute hâte. Zilou devait plonger sous le lit, à la recherche de la culotte de sa bien-aimée qui disparaissait toujours à la dernière seconde.
- Alors, tu la trouves ? s'impatientait Alouette.
Zilou s'aplatissait, geignait, mordait le plancher, fouillait la moindre fissure. Enfin, il ramenait à l'évidence un morceau d'étoffe rose qu'elle lui arrachait aussitôt. A peine avait-il repris souffle :
- Mon bas ?... Tu n'as pas vu mon bas ?
Le fait n'est que trop fréquent. Sur les deux bas qui s'élancent à l'assaut des jam-bes féminines, il y en a toujours un qui re-fuse, qui sollicite un autre destin et voyage clandestinement.
Après des recherches exténuantes, Zilou le retrouvait sous l'oreiller, ou enroulé au-tour de l'abat-jour.
- Eh bien ! Zilou, tu me le donnes ce bas ? Ce n'est vraiment pas le moment de rêver aux étoiles !
Alouette l'enfilait prestement. Tandis qu'elle le reliait à sa gaine - si rose tout à coup qu'elle prenait l'aspect d'une lan-gouste : les jarretelles figurant autant de pinces étincelantes - Zilou tentait d'embrasser le haut de la cuisse ; là, très exactement : vous savez, la mince surface de chair libre, d'autant plus impudique que... Mais hop ! Alouette se trouvait déjà devant la glace. A petits coups précipités, elle saupoudrait son visage d'une couche blafarde, éteignant toutes traces d'incendies, cependant qu'elle interrogeait l'univers : " Ah ! pourquoi me suis-je mariée avec Gaston ? "
Zilou ne répondait pas à la question. Une fureur sourde durcissait son visage. Un soir, il deviendrait un œuf ! Oui, il en était sûr, cela finirait ainsi : il deviendrait un œuf, quelque chose de compact, d'absolument replié sur soi, sans regards, sans oreilles, sans voix : un œuf dur, dur, dur. Gaston en personne pour-rait le fendre en deux d'un coup d'épée, il n'en jaillirait aucun cri, aucune goutte de sang.
Alouette sentait la menace. " Tu crois que ta mère n'aura pas éteint la lampe ? ", de-mandait-elle d'une voix douce. (Elle voulait marquer que lui aussi, après tout...)

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