Louis Nucéra
Mes ports d’attache
Louis Nucéra a obtenu le prix Interallié en 1981 avec Chemin de la Lanterne. En 1993, c’est l’ensemble de son œuvre qui a reçu le Grand Prix de littérature de l’Académie française. Il est décédé à l’âge de soixante-douze ans le 9 août 2000.
Qu'il me soit permis d'exprimer ma reconnaissance aux écrivains dont les livres m'ont accompagné et m'accompagnent dans la vie. Ainsi se fait-on des amis parfois plus vieux que nous de quelques siècles. L'amour de la littérature m'est vital. Il explique le nombre de citations qui étoilent ces Mémoires. Je n'ai pas trouvé d'autres moyens pour mieux dire une foi qui ajourne le scepticisme navré qui guette.
L.N.
nfant, j'aimais entendre les grands raconter. Quatre de mes oncles parlaient de leur guerre. L'aîné ne cachait pas l'étendue de son héroïsme. Ce courage, qui savait congédier la témérité, se manifesta, dès 1914, en Artois, dans le désordre d'une retraite qui me serrait la gorge plus qu'elle ne me faisait serrer les poings. Les hommes sentaient cette force. Quand sous-officiers et officiers étaient hors de combat, ils se regroupaient autour de ce tonton indomptable et rassurant par son sang-froid. En Champagne, sur les rives de l'Ailette, dans l'Oise, en Picardie, dans les Ardennes, ses pieds de nez au pire se succédèrent. Sedan le vit résolu puis terrassé : il arracha un blessé à la mort ; un éclat d'obus faillit le rendre infirme pour la vie. Il en gardait un trou dans le dos, à deux centimètres de la colonne vertébrale, mais aucune gêne. Sa constitution clouait le bec à l'adversité. Il en tirait fierté. S'il prêchait un évangile, c'était le sien.
Les trois autres appréciaient moins de se remémorer les jours terribles. De bravoure, il n'était pas question. De loin en loin, cependant, comme on se délivre d'un trop-plein en libérant une soupape, leur frêle odyssée dans l'universelle tourmente animait leurs propos. Chacun possédait un souvenir marquant. Pour l'un, le repliement en Salonique. Une patrouille amie l'avait ramassé dans ce qu'il nommait, avec de l'infini dans le regard, le désert des Dardanelles. Le sol brûlait : une plaque de fer rouge. De la lave tombait du ciel. Autour de lui, on avait cessé d'agoniser. Il n'éprouvait même plus la douleur née de l'assurance de ne plus revoir les siens. Seule l'habitait l'envie d'être l'oiseau qui passait et repassait au-dessus de sa tête. Oiseau et envie s'évanouirent. Dans un hôpital de fortune, si l'on peut dire, il revint à la vie. Que d'eau il avait bue ! De ce calvaire, il ramena un paludisme qui l'assaillit jusqu'à son dernier jour. Quand la fièvre le saisissait, il tremblait, suait, gardait la chambre. La quinine l'aidait à se rétablir. Les mots « paludisme », « malaria », « quinine », « anophèle » demeurent pour moi chargés de mystère. Comment un homme vigoureux, sportif, pouvait-il, par intermittence, subir des crises qui le mettaient sur le flanc avant qu'un antique fébrifuge les atténue puis les mate ? Sur son avant-bras droit, une ancre était tatouée. Vaillance et orgueil n'avaient pas plus bel emblème.
Le deuxième, soldat dans une unité de génie, avait été pris dans une explosion. Sa guerre des Gaules s'arrêterait-elle sous un amas de terre, de poutres, de tôles, un matin d'automne 1916 au bord de la Somme ? Au-dessus, des chars damaient le sol. Qui, dans l'assaut ou la retraite, se donnait le temps de penser qu'il existait un ou plusieurs survivants au fond de la galerie écroulée ? Ce n'est pas le hasard qui interrompit sa descente aux enfers mais sa passion de vivre. Il maîtrisa sa peur, creusa, s'exhuma. Il n'oublierait jamais le moment où un bout de ciel lui apparut. Au diable les abominations qui l'attendaient chez les vivants ! Pour quelque temps encore, il accompagnerait de son pas la marche du monde. L'ensevelissement lui avait laissé des yeux affolés. Il les roulait comme si l'horreur continuait et lui imposait d'être sans trêve sur le qui-vive.
Le dernier songeait à ce compagnon de souffrance et de fermeté qui se portait volontaire s'il s'agissait de nettoyer les tranchées. Il n'était pas plus mauvais bougre qu'un autre. Plus émotif même lorsque grelottait une mandoline ou geignait un accordéon. Il larmoyait. Mais quand arrivait l'heure d'occuper un boyau ennemi et d'achever au poignard les ultimes récalcitrants, il répondait « présent ». S'interrogeait-il sur sa conduite ? Qui voit clair en lui-même ? Mon oncle se demandait ce que le nettoyeur de tranchées était devenu dans le civil. La plainte d'un accordéon le remuait-elle toujours ? Regardait-il sa femme, ses enfants, son père, sa mère avec ses yeux d'avant ? Quelles sanglantes visions assiégeaient son esprit ? Connaissait-il le remords ou était-il homme à rester à la surface des choses ?
Ma mère, si peu loquace, se laissait aussi aller à évoquer la guerre ou plus exactement mon père. Revenu amoindri de la tuerie, il cessa, au bout de quinze ans, de résister au mal qui le minait. Le 25 mars 1933, il partit rejoindre des hommes morts avant lui dans le carnage de Craonne, les suffocations et les vésications de Langemark et d'Ypres. Il avait trente-cinq ans. Il fut plombier. Comme explication à son absence, on m'annonça qu'il travaillait sur un lointain chantier. « Pour longtemps ? » demandai-je. « Très longtemps », répondait ma mère levant les yeux vers le ciel et soudain vieillie par l'irréparable. Quand la vérité ne me fut plus cachée, elle me confia qu'il était mort enragé de nous abandonner. « Comment vas-tu élever seule ce petit qui n'a pas cinq ans ! » lui répétait-il après des moments de sommeil jamais vierges de cauchemars. Il montrait une photo sur la table de chevet : elle, lui et moi à Monte-Carlo au Grand Prix Automobile, pendant les jours heureux. Il la touchait. Il lui restait cette image de son fils. On m'avait éloigné. De ses poumons atteints, on pouvait redouter la contagion. Il chérissait cette photo. Je ne l'ai jamais revue. Il l'a emportée avec lui.
J'entends ma mère le raconter : n'était moi, elle eût appartenu à une tombe. Il détestait la guerre. Il regrettait de ne pas avoir obéi à son désir de déserter au lieu de se joindre au troupeau. Il admettait que l'on se batte. Défendre les siens allait de soi, mais non s'incliner devant la raison d'Etat et se plier aux ordres de gouvernants drapés dans leur livrée de redresseurs de torts, avocats d'un bon droit dont ils s'arrogent en tout pays le monopole. Que lui avait fait l'homme sur lequel il tirait ? Peut-être avait-il tué une âme sœur qui portait un uniforme ennemi ? Ainsi pensait sa conscience. Il l'avait étouffée pour se soumettre aux directives d'un pouvoir dont il méprisait les critères. L'homme doit-il payer tribut et sacrifier sa vie à ceux qui nuisent à son bonheur ? Et puis, soudain, un sourire d'une tendresse insoutenable éclairait son visage de martyr : « Mais si j'avais déserté, je ne t'aurais pas connue. » Et il baisait la main de sa femme, penchée vers lui.
J'écoutais… J'écoutais… Ce goût ne m'a jamais quitté. Il s'est même intensifié quand, à mon tour, je fus une grande personne, ce qui est façon de parler. Est-ce à lui que je dois ces bonheurs qu'offre l'amitié ? Est-ce en partie à lui que je dois de ne pas connaître l'ennui ? L'attrait de l'autre n'a pas démoli en moi le discernement ; il l'aiguise plutôt. Comme de bons livres, il m'a aidé à mieux me promener dans la nature humaine, à mieux percevoir le silence des cœurs, les ruptures et les réconciliations de l'âme et de la chair, à faire éclore des virtualités latentes enfouies en ma personne, à me méfier des opinions tranchées (j'y fus longtemps enclin), à « traverser les apparences », comme eût dit Virginia Woolf. J'écoutais, j'écoute, guettant toujours quelque annonciation, la grandeur à l'état brut. Mes yeux se dessillent. J'en tire profit. « Se donner le droit de se lier à n'importe qui à condition que ce n'importe qui t'intéresse. » C'est le conseil dont me gratifia une nuit Joseph Kessel. Il ajouta : « Ne consens à aimer que ce que tu aimes vraiment. » Ce fut sa manière de me mettre en garde contre les modes promptes à nous arracher à nous-mêmes, contre l'esprit moutonnier de ceux que les vérités élémentaires offusquent. L'originalité n'est pas chez qui croit la détenir.
Je n'avais pas trente ans quand je rencontrai Kessel pour la première fois. Depuis ma seizième année — quelques mois avant même — je travaillais dans une banque, rêvant obstinément d'y échapper. Les exemples de Guillaume Apollinaire et de Jean Giono m'y autorisaient. Giono n'avait-il pas fait ce métier pendant dix-huit ans ? L'écriture l'en avait sorti. Pourquoi pas moi ? La prétention ne me faisait pas défaut. Le jour, je soustrayais, additionnais, multipliais, divisais, classais, pointais, reliais, tamponnais, dactylographiais et observais ; le soir, je lisais, écrivais, courais la ville à la recherche de personnages dont je ferais mes délices, entêté à peu laisser perdre de ma vie dans l'espoir de la traduire en phrases. « On n'a jamais peint qu'avec des mots. Les mots vont dans la profondeur », affirme Chardonne. Oui, la vocation d'écrire me tenait. Qui pouvait être plus grand qu'un écrivain, avoir plus de force d'âme ? Le don d'admirer me possédait. Un exemple ? Tant qu'il vécut à Nice et se présenta au Comptoir national d'Escompte (j'y avais débuté en avril 1944 comme téléphoniste ; Giono, en 1911, était entré, comme chasseur, à l'agence de Manosque de la même banque), je n'abandonnai à nul autre le soin de servir Roger Martin du Gard. Je le voyais — grand, lourd — traverser le hall, et, avant qu'il n'arrivât au guichet, je bondissais afin de lui éviter d'attendre. Sauf mon ami Frank, autre fou des livres, tous s'étonnaient de cet empressement. Un Prix Nobel de littérature ne les impressionnait pas.
Je savais Roger Martin du Gard attentif, enclin à comprendre son prochain, incapable de méchanceté, essayant de voir sous l'écorce des êtres. Je savais aussi qu'il avait conseillé à son cousin Maurice de déplaire : « C'est dans la mesure où vous déplairez que vous serez vraiment quelqu'un », lui avait-il dit un soir de l'été 1919, se baladant de Saint-Germain-des-Prés à Montmartre. Un quart de siècle plus tard prenait-il, pour son compte, la recommandation à la lettre ? Jamais il ne me sourit. Jamais la malice ne brilla dans son œil las. Jamais il ne tenta de lier conversation. Où était l'homme aimable, curieux, que d'anciens articles décrivaient ? Ma fidélité à l'auteur des Thibault n'en fut pas affectée. Je continuai à le servir ; il continua à ne pas s'extraire de sa tour d'ivoire. Plus tard, Cocteau me parla de la timidité qui le freinait et voilait sa bonté. Plus tard, aussi, je devais lire cette explication chez Maurice Martin du Gard : « C'est pour fuir toute tentation et pouvoir travailler en paix que Roger s'oursifie comme Flaubert. Il a besoin d'une retraite et d'être lui-même ignoré. » Je conserve de ces contacts une dédicace laconique sur le premier tome des Thibault.
Qu'en serait-il de Kessel ? Tout en travaillant à la banque j'effectuai, dès 1954, mon apprentissage de journaliste. En cette qualité, je me rendis un soir à l'hôtel Ruhl, sur la Promenade des Anglais. Kessel y recevait afin d'aider au lancement de l'adaptation par le cinéma soviétique du roman de Dostoïevski, l'Idiot. Un de ses amis s'était chargé de l'exploitation du film en France. Entreprise hardie ; le prestige de Kessel diminuait le risque.
Après la projection de l'après-midi, à laquelle je n'avais pu assister — la banque ne me lâchait pas comme ça —, j'arrivai au moment où Kessel, dans un salon, serrait des mains, répondait aux questions. Dostoïevski, comme Tolstoï et Shakespeare, l'inspirait.
Vint l'heure du buffet ; des apartés. Je le vis qui discutait avec Pierre Rocher, écrivain, homme de théâtre, scénariste, journaliste à Nice-Matin. Ce Normand, fils d'un cordonnier, était un fervent de la Provence et du comté de Nice. Imprégnées de cette ferveur, ses chroniques plaisaient. Son sens de la justice s'était publiquement manifesté lors de « l'affaire Garola », à la fin des années trente. Une malheureuse Dame Garola avait été assassinée dans le Paris-Vintimille. Le juge d'instruction persécutait un employé de la Compagnie des chemins de fer PLM qu'il considérait comme coupable, et il ordonna son incarcération. Convaincu de l'innocence du cheminot, Pierre Rocher prit sa défense. La controverse fit grand bruit. Le réprouvé se morfondait dans sa cellule. Rejetée par le voisinage, sa famille se désespérait. Jusqu'au jour où, à Toulon, un truand avoua le crime. Sans doute Kessel connaissait-il cet épisode de la vie de Pierre Rocher : il lui manifestait de l'estime, l'interrogeant, évoquant des souvenirs.
L'heure tournait. La timidité œuvrant, il me semblait de moins en moins possible d'approcher l'auteur de Fortune carrée, de l'Equipage, du Tour du malheur, ce cycle romanesque dont il traça la première ligne après avoir relu plus souvent que Tolstoï ne le récrivit Guerre et Paix — Léon Nicolaïevitch, aidé de sa femme pour la copie, le récrivit sept fois.
Brusquement, je l'entendis demander à son interlocuteur : « Où peut-on aller à Nice la nuit ? Il y a si longtemps que j'ai quitté la ville ! » Pierre Rocher haussa les épaules, eut une moue dépitée et, la voix morose, annonça que Nice était ville morte quand s'allument les étoiles. « Alors, devait raconter Kessel plus tard, je vis un homme jeune s'agiter, lancer des signes de dénégation et promettre, en avançant les paumes de ses mains et en hochant la tête, qu'il suffisait de le suivre pour comprendre l'aveuglement de mon interlocuteur. » Ce mime, c'était moi. La réception terminée, nous partions tous deux pour l'aventure.
J'emmenai Kessel chez Raymond Moretti dont l'atelier se situait au flanc de la colline de Cimiez, à côté d'un autre atelier, celui de Gaston Vincke qui avait vécu à Cayenne, y avait peint et en avait rapporté des portraits de vieux bagnards recuits de haine ou de duplicité, aux traits de suppliciés parfois : certains êtres ne connaissent jamais la paix.
Enfiévré par son art, mêlant la réclusion que le travail impose à un grand appétit de vie, doté d'une foi en lui-même et d'un amour de soi tuant toute atteinte à sa détermination, Moretti, selon moi, ne pouvait que plaire au vieux lion qui, à l'époque, était plus jeune que je ne le suis aujourd'hui. Je ne me trompais pas. Il y eut coup de foudre réciproque.
En 1969, Kessel retraça cette rencontre. « Quand je quittai l'atelier, écrit-il, j'avais découvert un artiste étonnant, un monde clos et magnifique et — chose à mon âge très rare et très précieuse — un ami. » Dans le même texte, il exprima la qualité de cette amitié. « Le temps coulait, disait-il. Comme à l'ordinaire, il semait ses rides et ses cendres sur les événements, les paroles, les gens à qui l'on avait tant voulu, tant aimé croire. Il craquelait et fissurait le fard sur des visages qui avaient semblé nobles, purs, intègres. Et sur leur chétive substance apparaissaient les stigmates du mensonge, de la fausseté, du reniement. Mais à l'image, à la personne de Raymond Moretti, la durée ne faisait que donner force, profondeur et richesse. Le regardant mûrir, il me semblait assister à la croissance, à l'épanouissement d'un arbre rugueux d'écorce, puissant de sève, qui étendait toujours davantage ses ramifications et portait toujours plus haut son chant secret, sacré, tandis que ses racines s'incrustaient, se répandaient, toujours plus avant, dans la vérité de la terre. Et l'amitié — sans qu'il y eût besoin d'un mot qui la consacrât — suivait cette démarche. »
La conversation à trois se prolongea jusqu'à l'aube, cette nuit-là. Dans l'atelier, au restaurant, dans un bar, en voiture, le long de la côte (de Nice aux remparts du Fort Carré d'Antibes puis au pied de la citadelle de Villefranche), rares furent les moments de silence.
Parfois, les histoires que Kessel racontait étaient si éloignées de nous dans le temps et l'espace qu'elles relevaient de la légende. Nous le retrouvions comme dans ses livres sans trop savoir si les êtres et les choses étaient tels qu'il les décrivait ou s'il les réinventait. Il parla d'un éléphant condamné à mort aux Indes — il avait tué son cornac — et acquitté juste avant l'exécution de la sentence car le tribunal — un vrai tribunal — eut la preuve que le cornac le maltraitait. Il évoqua une nuit de frayeur en Assam. Il roulait à bord d'une jeep que pilotait un vieux guide pour qui la brousse n'avait nul secret. Un arbre couché au travers de la piste les immobilisa. Le véhicule ne pouvait avancer. La jungle se faisait menaçante. Impossible de rejoindre un village à pied : trop distant. Alors, de la forêt la plus opaque, les deux hommes virent sortir des bûcherons qui libérèrent la voie. « Partout il y a des amis », commenta le vieux guide aucunement surpris. Kessel rapportait-il l'anecdote afin de nous édifier ? Nous étions si heureux que le monde entier ne nous semblait peuplé que de bienveillants visages.
Quand je pénétrai dans le hall de la banque, le matin, à huit heures, et retrouvai la machine Burroughs sur laquelle je tenais les comptes courants, je volais. L'euphorie domptait la fatigue. J'avais dormi deux heures.
Je dois beaucoup à Joseph Kessel. Lui qui disait : « Tout jeune, j'étais passionné par Dostoïevski. Ce qui me fascinait en lui c'était la déchéance, la destruction d'une personnalité par une grande passion, un grand vice. Ma vie s'est construite autour de ça », ne se fit jamais l'avocat de pernicieuses outrances. S'il buvait, il n'incitait pas son entourage à boire ; s'il lui arrivait de céder aux séductions de l'opium, il ne me convia jamais à en fumer. Etait-il différent quelques années avant ? Henry Torrès, Anatole Litvak, Claude Dauphin, Pierre Brasseur (un incitateur lui était-il utile ?) me le laissèrent entendre au cours d'épisodiques rencontres. Henry Torrès employa même les mots violence et tyrannie. Il feignit de raviver de vieilles révoltes, mais ni fiel ni ressentiment n'imprégnaient ses propos. Au contraire, tendresse et nostalgie les nimbaient.
A notre endroit, à peine l'ai-je vu agressif un soir près d'un village nommé Enfer, dans le Vexin. Nous étions, Raymond Moretti, Raph Gatti, André Asséo (deux autres amis niçois), lui et moi, dans un restaurant tenu par un Monsieur Proust. Jef décida tout à coup qu'il convenait d'abandonner le voussoiement. Pour nous y aider : vodka ou calvados ! Malgré l'alcool nous hésitions : le « tu » s'arrêtait aux bords de nos lèvres. Kessel saisit un verre, le cassa, brandit le tesson et nous menaça d'utiliser cette arme si nous n'obtempérions sur-le-champ. Il n'avait pas l'air de blaguer ; il ne restait qu'à se soumettre.
Sur le chemin du retour, en voiture, aucun barrage de police n'interrompit nos zigzags et nos rires. D'autres anges gardiens, accordés au ciel, veillaient sur nos joies déchaînées.
Je m'endormis en pensant à Dostoïevski, à l'âme slave, à la phrase de Céline : « Pour les Russes, Raskolnikov c'est Bouboule. »
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