Premiers chapitres

Meredith Norton

Drôle de mal
Comment je me suis guérie par l'humour

Meredith Norton a grandi dans la région de San Francisco, fait ses études à l'université Columbia, exercé divers métiers dans le monde de l'art, des affaires ou encore de l'enseignement, créé puis coulé sa propre boîte, hésité à reprendre ses études pour devenir ingénieur ou astronaute, et remis le cap, après son séjour parisien, sur la Californie, où elle vit actuellement avec son fils.
Chapitre 1


vant mon arrivée en France, ma santé me causait peu de soucis. Mes rares maladies étaient bénignes et bien réelles, du genre allergies, ou conjonctivite le jour où j'ai prêté mon eye-liner. Une fois, je me suis fracturé le petit doigt en refermant dessus le capot de ma voiture. Rien que de très banal, en somme. Mais dès que j'ai atterri à Paris pour devenir petite amie à plein temps dans une banlieue merdique, tout a commencé à se détraquer. Thibault, mon copain à l'époque, aujourd'hui mon mari, disait que mes ennuis étaient liés à un usage immodéré d'internet. Bien entendu, mes douleurs aux orteils n'étaient pas dues au nouveau syndrome exotique dont je me prétendais affligée, mais au fait que je me taillais les ongles et les lavais avec un soin maniaque depuis que j'avais découvert ce site éducatif croate consacré aux ongles incarnés. " Et s'il te plaît, ajoutait-il, cesse d'envoyer ces répugnantes photos d'infections fongiques sur ma boîte e-mail au boulot. Tu sais bien que je consulte mon courrier personnel durant ma pause déjeuner. "
En France, tous les deux mois, un nouveau problème me faisait franchir la porte d'un cabinet médical. La plupart du temps, il s'agissait de petits bobos que j'avais tendance à monter en épingle, comme la fois où mon nez s'est mis à siffler. Mais il y avait aussi des trucs carrément inquiétants. Par exemple, un jour, au milieu d'une phrase, je me suis jeté un verre d'eau à la figure avant de tomber dans les pommes. Quand j'ai fini par rouvrir les yeux, je n'ai pas su qui reconnaître en premier : la mère de Thibault, assise au bord du lit avec cette classe folle et parfaitement naturelle propre aux Françaises, alors qu'elle bataillait pour m'enfiler une paire de chaussettes, ou les quatre infirmiers sexy qui me contemplaient les bras croisés. Thibault se tenait à côté, l'air terrifié, jusqu'à ce que je dise en désignant l'infirmier le plus canon : " C'est pas vous qui êtes censé m'habiller, normalement ? "
A chacune de mes expéditions chez le médecin ou à l'hôpital, j'essuyais un nouvel affront. Lorsque j'ai passé une radio des poumons, la machine à rayons X était dressée face à la porte donnant sur la salle d'attente des urgences. D'abord le manipulateur en radiologie m'a demandé d'ôter mon chemisier et de me mettre torse nu, alors que justement l'intérêt des rayons X c'est qu'ils traversent les tissus. Ensuite il a refusé de verrouiller la porte, de telle sorte qu'elle n'arrêtait pas de s'ouvrir sur des gens qui en profitaient pour se rincer l'œil.
La plupart des médecins me considéraient d'un air méfiant et inventaient tout un tas d'excuses pour me dissuader de revenir, comme si j'avais parcouru des milliers de kilomètres dans le seul but d'abuser de leur système de Sécurité sociale. Leurs manœuvres tombaient à plat ; j'ai continué à me soumettre à leur cruauté jusqu'à ce que je finisse par me marier, obtenir un permis de travail et décrocher un boulot. Le défilement de ces longues journées vides, uniquement consacrées à scruter mon état de santé, a soudain cessé, de même que mes symptômes psychosomatiques bizarroïdes.
Je n'ai plus fréquenté le corps médical jusqu'au jour où je suis allée demander des compléments vitaminés pour une prégrossesse. Comme de bien entendu, le médecin m'a dit que j'étais stupide, que les Américains étaient obsédés par la nutrition artificielle et que l'acide folique ne servait à rien avant que la grossesse soit avérée. Je m'attendais à cette diatribe contre mes concitoyens. En revanche, ce qui m'a surprise c'est son mépris envers les deux articles de presse que j'avais posés sur son bureau, prônant la prise d'acide folique durant les deux semaines suivant la conception, autrement dit les deux semaines précédant le diagnostic de grossesse. Sans même faire semblant de les parcourir, il a déclaré : " Vous êtes parfaitement libre de gaspiller votre argent. "
Je détestais les médecins français. Je ne parle pas uniquement de leur attitude arrogante ou de leurs salles d'attente douteuses ; je détestais leur franchise et leur propension à vous abreuver de termes latins. Et en tout premier lieu, je détestais leur manière de vous persuader que des situations potentiellement agréables risquaient fort d'évoluer de façon désagréable.
Quelques mois plus tard, quand j'ai pris rendez-vous pour confirmer ma grossesse, je m'étais préparée au pire : " Désolé, le bébé est mort, vous voyez ici, cette petite tache, mais je n'entends pas le cœur. Tant pis. " Pourtant j'entretenais mon optimisme en me répétant que j'allais vivre une expérience positive. Assise dans un fauteuil bon marché, résolue à ne rien entendre de ce que disait l'obstétricien, je passais en revue les objets trônant dans son cabinet, comptant les plaques, les diplômes, essayant d'identifier les pièces détachées d'un modèle anatomique en plastique. Soudain, mon regard s'est posé sur la table d'examen. Pourquoi se trouvait-elle là, au beau milieu du bureau ? Pourquoi n'était-elle pas dans une autre pièce ou derrière un rideau, ou autre ? Non, on ne l'avait pas posée là en attendant de la mettre ailleurs ; un rouleau de papier était étalé dessus et à côté, bien en vue, il y avait une poubelle contenant des gants de caoutchouc retournés, des serviettes en papier et un spéculum en plastique ayant servi. Rien de commun avec les cabinets de gynécologie américains, leur atmosphère feutrée, leur absence de représentations graphiques, leurs étriers d'acier si soigneusement emmaillotés de tissu matelassé isolant qu'on se demande parfois si on est là pour subir un frottis cervical ou pour transporter des casseroles d'eau bouillante.
Voyant que je ne réagissais pas, le médecin reformula sa requête : " Défaites-vous, je vous prie, afin que je procède à l'examen.
-?Hein ? " Mes yeux restèrent collés sur le pot de gel lubrifiant de taille éléphantesque.
" Défaites-vous, je vous prie.
-?Où ? " Je regardais autour de moi, à la recherche d'une porte, d'une cabine. Peut-être allait-il se retirer quelques instants ?
" Défaites-vous, je vous prie, et allongez-vous sur la table.
-?Où ?, hululai-je à la manière d'un fantôme, houououou !
-?Meredith, enlève tes vêtements et allonge-toi ", marmonna Thibault entre ses dents, le regard braqué droit devant lui, comme s'il croyait que grâce à cette méthode, le médecin ne l'entendrait pas. J'ai aussitôt reconnu le sourire crispé qu'il arborait chaque fois que je l'agaçais. Un sourire signifiant " Très drôle, vraiment " mais qui, une fois décodé, voulait dire tout le contraire. Il n'a pas cessé de sourire ainsi pendant les trois premiers mois où j'ai été jetée en pâture à sa famille.
" Je dois me déshabiller là, devant vous ?
-?Je suis médecin, madame. Je vous assure que j'ai déjà vu des femmes nues.
-?Mais… et lui ? " J'ai désigné Thibault.
" C'est votre mari. Et les résultats de cet examen me permettent de déduire qu'il a déjà vu une femme nue, lui aussi. " Puis il s'est fourré les doigts dans le nez en me regardant dans le blanc des yeux.
Je me suis levée et j'ai commencé à dégrafer mon pantalon, plantée devant son bureau. Quant à eux, ils se remirent à discuter des papiers à remplir avant ma quatorzième semaine de grossesse.
" Puis-je avoir une chemise, s'il vous plaît ? hurlai-je presque.
-?Une quoi ?
-?Une chemise en papier, ou une couverture, quelque chose pour me couvrir.
-?Une couverture en papier ? ", demanda-t-il, abasourdi.
Je me suis couchée sur la table, toute nue. Tout en m'examinant, il continuait à converser avec mon mari, lui expliquant les bienfaits de la bureaucratie française tout en raillant la société américaine avec son puritanisme et ses inégalités, ma pudeur mal placée et mon vocabulaire limité. Sur le chemin du retour, je pleurais comme une Madeleine. Mon mari, d'habitude empathique à l'excès, se contentait de me dévisager comme si je faisais un caprice de gosse.




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