Photo : Jerry Bauer

Premiers chapitres

Gregory Norminton

Des choses sérieuses

Diplômé d'Oxford, Gregory Norminton est passionné de théâtre. Il est l'auteur de deux romans très remarqués par la critique, La nef des fous (Grasset, 2002) et Monts et merveilles (Grasset, 2006).

Site Internet : www.gregorynorminton.co.uk

A Emma

as besoin d'être petit pour passer inaperçu. Une forte corpulence est aussi un bon moyen de se dissimuler : on peut y enfouir son enfance. Les autres y voient une disgrâce, rien de plus. Ils vont passer au large dans le bus, détourner le regard comme s'il s'agissait d'une tare et se tortiller dans le métro aux heures de pointe pour éviter le moindre contact avec ces chairs encombrantes. Les gens âgés déplorent l'uniforme qu'impose le passage du temps, ce gris qui les réduit à une masse terne et négligeable. C'est pareil pour nous, les gros. Nous cessons d'être des individus. On nous voit trop. Nous sommes en quelque sorte l'illustration d'un échec national et l'anonymat est notre lot.
Je n'ai pas toujours été en surpoids et je préférerais de beaucoup être différent. Une fois, pourtant, mon embonpoint aurait pu me servir. En cette occasion (une secousse sismique du cœur que même l'observateur le plus attentif aurait été incapable d'enregistrer), je l'aurais apprécié. Mais le fantôme de l'ancien Bruno Jackson a été reconnu et quand la voix familière s'est élevée pour m'accueillir, j'ai replongé instantanément dans un univers de souffrance.
L'invitation m'était venue d'une vieille amie de l'université, Fay Corcoran, qui célébrait ses fiançailles dans l'appartement londonien qu'elle partageait à Maida Vale avec son compagnon riche et désinvolte. C'était par un torride après-midi d'été et au-dehors, un groupe de gamins massacrait un ballon de foot, ce qui donnait à l'enfilade de maisons en stuc blanc bordée de sorbiers fatigués une ambiance de township. Après avoir quitté le ministère en toute hâte et bravé la fournaise et les embardées du bus 16, j'avais pu me rafraîchir dans le sanctuaire immaculé de la salle de bains de Fay, mais je ne me présentais pas sous mon meilleur jour - tout relatif - quand Anthony Blunden me découvrit en train de musarder près de la bibliothèque, un verre à la main, dans le living-room étouffant.
" Bruno ? Ça alors, je n'en crois pas mes yeux ! Ça doit bien faire treize ans. "
J'eus un moment d'absence, comme lorsqu'on s'endort au volant, et quand je repris mes esprits, je cherchai désespérément du regard un endroit où me réfugier. Des effluves d'after-shave me chatouillaient les narines. Il s'était coupé le menton en se rasant. Une Indienne au teint pâle se tenait à ses côtés, prête à le tirer par la manche, et me dévisageait avec ses yeux sombres.
" Tu te souviens de moi ? "
C'était de la provocation. Comment même imaginer que j'aie pu oublier ? Anthony, néanmoins, souriait comme s'il ne s'était rien passé d'extraordinaire entre nous. " Ainsi, tu connais Hugo.
- Fay. Euh... c'est Fay que je connais.
- Moi aussi. Dipali et elle étaient camarades de classe, comme toi et moi. Hé ! " C'était presque un jappement. Anthony saisit le bras de l'Indienne et la poussa en avant. " Bruno, je te présente Dipali, ma tendre épouse. " Je reconnaissais bien sa façon anachronique de s'exprimer, affirmée, mais peut-être inconsciente. Dipali Blunden souleva ses paupières, qu'elle avait lourdes et luisantes. Son regard reflétait une certaine réticence et un sous-entendu sexuel dont pour ma part, je n'étais destinataire que par politesse. " Imagine-toi que Bruno était mon meilleur ami à Kingsley ", disait son mari.
Je sentis qu'Anthony suivait des yeux la main qu'elle me tendait. La paume était désagréablement sèche, les tendons fuyaient sous la pression. " Vous n'êtes pas dans la finance comme tous les autres ? interrogea-t-elle avec un sourire.
- Bien au contraire ", dis-je. Perplexe, elle fronça ses sourcils sombres, soigneusement disciplinés. " Je travaille au ministère des Transports. "
Anthony Blunden, dont je n'étais pas encore parvenu à m'accoutumer à la présence physique, fit un pas en avant. " Tu peins toujours ? C'était ton truc, n'est-ce pas ? Tu étais doué, d'ailleurs, si ma mémoire est bonne. Tu passais ton temps dans la section d'arts plastiques. " Il était près de moi, trop près, et je tremblais à l'idée de croiser son regard noisette auquel autrefois, à l'école, le pull-over qu'il portait donnait des reflets verts. Quand nos yeux se rencontrèrent, toutefois, les siens étaient un peu dans le vague à cause du champagne. Je retrouvais chez lui la folle hilarité que j'avais pu prendre pour du génie à l'époque.
" J'ai étudié l'économie à l'université ", dis-je à Dipali ; mais elle s'était tournée vers son mari, dans l'attitude du peintre qui prend du recul pour juger de son œuvre. " C'est comme ça que je suis devenu ami avec Fay. Elle a toujours eu l'esprit d'entreprise, mais pour ma part j'ai préféré les ministères.
- Ferais-tu partie des gourous ? lança Anthony.
- Evidemment pas.
- Conseiller spécial, alors ?
- Je suis fonctionnaire. Je planche sur la politique tarifaire des péages. "
Anthony recula légèrement, à moins qu'il n'eût vacillé. Sans transition, il me tapota le ventre. " On dirait que tu t'es un peu arrondi, non ? Remarque, je ferais mieux de me taire ! " poursuivit-il en caressant une brioche imaginaire.
Sa main était maintenant sur mon bras. Sa silhouette s'était étoffée, en hauteur et en largeur. Sa chevelure blonde ébouriffée était toujours aussi abondante, surtout à côté de ma calvitie naissante, et la barbe roussâtre qui naissait à peine la dernière fois où je l'avais vu ombrait désormais son visage. Il entrouvrit ses lèvres pleines aux coins légèrement tombants - héritage de générations de fermiers habitués à observer le climat -, révélant des incisives pointues, seul détail peu civilisé dans un visage par ailleurs adapté aux faux-semblants de la vie en société.
" Tu te souviens de Proctor ? " Il se tourna vers sa femme. " Cette brute en a fait voir de toutes les couleurs à Bruno pendant des années, jusqu'au jour où on lui a rendu la monnaie de sa pièce, expliqua-t-il. Je l'ai un peu fréquenté à Oxford. Eh bien, crois-moi si tu veux, mais il a changé de sexe. Pour de bon ! Il y a un mois, dans le métro, je me suis retrouvé nez à nez avec lui. Que dis-je, avec elle. Une bonne femme boulotte, tout sourire. Pendant quelques instants, je me suis demandé si ce n'était pas une erreur de jeunesse qui me tombait dessus. Mais non, c'était bien ce foutu Proctor. Devant moi, comme je te vois. "
Dipali Blunden, résistant à la bousculade des invités autour d'elle, pinça ses lèvres maquillées avec un gloss aubergine. " Tu ne m'as jamais raconté cette histoire, Anthony.
- C'est que ce nom ne t'aurait rien dit. Bruno, lui, comprend. " Anthony me pressa l'épaule comme pour me solliciter, puis faute d'encouragement de ma part, se lança dans l'évocation d'élèves et de membres du personnel de l'école, sans prononcer le seul nom qui comptait vraiment.
Dipali, momentanément ignorée, rengaina son sourire. Je vis ce petit bout de femme tourner le dos aux remémorations de son conjoint et se fondre dans la foule qui entourait Fay Corcoran.
" Tu te rappelles cette pauvre Miss Hartnoll ? poursuivit Anthony. Et l'épisode de l'électricité statique ? Bon Dieu, quelle bande !
- Quelle bande de quoi ? " Hugo, le fiancé de Fay, nous avait rejoints et se mêlait à la conversation.
" De criminels ", répondit Anthony sans la moindre hésitation.
" A propos... " commença Hugo, et en quelques secondes, je cessai d'exister. Hugo Wilcox et Anthony Blunden - deux ex-élèves de public schools, sûrs d'eux, beaux mecs et grandes gueules - se mirent à parler haute finance, évoquant le succès fulgurant de telle ou telle entreprise et le léger décrochage sur le FTSE d'une compagnie dans laquelle, en tant que juristes corporate finances, ils avaient l'un et l'autre des intérêts, quoique travaillant pour des boîtes concurrentes.
J'en profitai pour filer en douce vers la chambre.
Là, devant un entassement de vêtements et de sacoches d'ordinateurs portables, j'hésitai quelques secondes. Mon départ soudain risquait-il de vexer Fay ? Sans doute ne le remarquerait-elle-même pas. Je fis un saut dans la salle de bains pour m'éponger le front avec du papier hygiénique et laver mes mains tremblantes, puis m'apprêtai à gagner la porte d'entrée. Trois mètres seulement m'en séparaient, mais les époux Blunden attendaient de prendre ma suite et me bloquaient le passage.
" Aïe ! " fit Anthony, comme si nous étions entrés en collision. Je sentis mon visage déjà brûlant devenir écarlate. " Où vas-tu comme ça ?
- Euh... Je dois partir. "
Anthony se tourna vers sa femme, puis vers moi. " Laisse-nous au moins ton numéro de téléphone. "
Un instant, j'eus envie de donner un faux numéro. Anthony tapotait ses poches de pantalon, mais Dipali fouilla dans sa pochette à sequins et en sortit un étui rose contenant un mobile, qu'elle tendit à son mari. L'haleine d'Anthony sentait la cigarette et l'alcool. Son pouce long, terminé par le croissant féminin d'un ongle couleur ivoire, libéra le clavier.
Coincé, j'avais tout du jeune Hollandais qui tentait de boucher le trou d'une digue avec son doigt.
" Je t'écoute ", dit Anthony.
Je n'eus pas le courage de mentir, et pourtant j'avais été complice de cet homme dans une énorme, une terrible fourberie dont sa femme ne pouvait avoir idée. (Ou bien savait-elle ? Lui avait-il tout raconté et fondé leur mariage sur sa confession et le pardon de Dipali ?) Je débitai le numéro de mon domicile. Vraiment, je devais m'en aller, dis-je. Anthony fut sur le point de me donner l'accolade, mais y renonça en voyant mon regard.
Je déboulai hors de la maison dans la touffeur du soir et une circulation d'enfer, puis me précipitai vers le caniveau où je fis d'inutiles efforts pour vomir.



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