Lorette Nobécourt
La démangeaison
A l'occasion de la parution d'un récit personnel,
L'usure des jours, nous rééditons son premier
livre : La démangeaison, paru en 1994 chez Sortilèges,
puis en J'ai Lu, et aujourd'hui indisponible.
I
t voilà, je
suis née paralysée. A demi. Pour moitié. C'est
la médecine qui a omis de me retourner comme il faut. Paralysée
pour moitié. On ne s'étonnera pas alors qu'ils aient
voulu me supprimer ; à ma naissance je savais tout, j'allais
tout voir, tout dire. C'est simple : ils me tuaient ou je parlerais.
Lutte à mort. Ils m'ont poussée vers les fenêtres,
les fleuves, les chaussées ; ils m'ont collé des maladies
saugrenues comme autant d'excréments de folie à vivre
sur ma peau. La mort ou la démence !
Depuis le premier jour, depuis la première heure, j'ai souhaité
renverser régulièrement le monde pour rectifier l'ordre
de mes artères. Je me suis trouvée dans la pensée
qu'il faut tordre ; tordre la pensée vers le Nord pour calmer
un peu de ce tintamarre bruyantal de mes vaisseaux à sec,
en haut, vers le cerveau. Tout le sang est resté dans mes
nerfs. J'ai dansé dessus, dessous.
Je suis l'enfant qui voit, qui sait, l'enfant témoin née
la nuit dans le drame de la difformité terrorisante, du sang
qui ne circulait pas, de la jambe raide, du cerveau fatigué,
du bras cassé. Je suis née dans la panique parentale.
Cher payée.
Mais la première heure a cessé du moment où
j'ai commencé de la dire. Et toute l'horreur noueuse qui
s'ensuit. Cette heure-là est close ; car j'ai résisté
à tous les sortilèges. On ne m'achèvera pas
les yeux gros du passé, la carcasse transie collée
au radiateur. Ah ! Leurs paupières inquiètes abîmées
dans leurs peurs, tout le gâchis en plaques dans leur mémoire.
Je suis désormais de toutes les histoires. Je suis dieu puisqu'il
m'est égal qu'il y ait un dieu. Je suis tout le monde parce
que je ne suis personne. Puisque je ne joue plus aucun rôle
; puisque j'ai cessé d'avoir une idée quelconque de
ce que je devais être, étant ainsi enfin devenue, ni
l'ange ni la bête, juste gracieusement penchée sur
l'abîme, cet équilibre vertigineux, jubilant chaque
jour, avec rage, d'appréhender l'infaillible de la joie.
La peur, hélas, ne prendra jamais fin, si bien que les rois
ont encore autant de guerres à investir que de peuples à
tyranniser. Oui, mais maintenant la joie m'occupe. Voilà,
voilà c'est l'heure !
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