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Marielle Trolet N'Diaye
Le retour de la femme blanche en Afrique
e
m'appelle Madjigen. Cela signifie " Moi, la femme " en
ouolof, celle qui porte la semence.
J'ai changé de prénom avant la prière du crépuscule,
quand les Vieux du village ont célébré notre
mariage à la mosquée. Ce soir-là, ils ont été
nombreux à se lever et à prendre la parole pour bénir
l'union d'une toubab avec un des fils de leur communauté.
Ensuite, ils ont partagé les noix de kola.
Pendant ce temps, les femmes de notre maison ont préparé
le couscous de mil traditionnel que les Vieux sont venus manger
à la sortie de la mosquée.
Des dizaines de grands bols ont été posés sur
le sol. Accroupis, les Vieux ont puisé avec leurs doigts
des boulettes de mil qu'ils ont malaxées dans la sauce, puis
ils les ont mises dans leur bouche. Une fois rassasiés, ils
se sont rincé les mains, et la plupart d'entre eux se sont
retirés, laissant leurs places aux femmes.
Les femmes ont été prises au dépourvu, et elles
n'ont pas pu célébrer notre union avec le faste qu'elles
espéraient. Elles ont été très mécontentes
d'être informées tardivement de notre mariage mais
nous ne voulions pas qu'elles ébruitent l'événement,
craignant de voir débarquer la moitié du Sénégal
dans notre maison. Pourtant, elles ont rendu cette soirée
inoubliable.
1
Avant de quitter la concession où vit la famille de mon mari
pour rejoindre notre maison, je me suis assise sur une natte achetée
pour l'occasion. Une femme a ceint ma tête d'un turban spécial
béni par l'Imam puis a posé sur mes cheveux un voile
de coton écru. Elle a versé trois fois de l'eau sur
ma tête pour me purifier, puis elle a vidé une calebasse
de mil sur mon corps et elle en a rempli mes mains tournées
vers le ciel, gage de prospérité. Elle a frappé
ma tête avec des pièces de monnaie pour assurer notre
richesse, et je me suis accroupie. Elle a retiré le voile
et l'a fait passer trois fois entre mes jambes, sous mes bras, puis
m'en a frotté le ventre, en signe de fécondité.
Ensuite, les femmes ont posé la natte à l'entrée
de la concession et m'ont couverte d'un lourd pagne brodé
de fils d'or pour me cacher. J'ai ôté mes sandales
pour en chausser une paire toute neuve, et je suis sortie, prête
pour un nouveau départ, une nouvelle vie.
Une foule dense venue du voisinage, alertée par le tumulte
des djembés, s'est formée autour de moi tandis que
je faisais trois fois le tour de l'arbre sacré, demeure de
l'esprit protecteur de la famille. Les femmes chantaient, frappaient
dans leurs mains, et dansaient. J'avais légèrement
écarté un pan du pagne pour jeter un coup d'il.
Soudain, un homme a jailli devant moi, saluant mon passage en reprenant
la danse des femmes, c'était Ibrahim, le meilleur ami de
mon mari. Puis, la femme qui officiait a tiré sur le pagne
pour me conduire à travers les ruelles du village jusqu'à
notre maison.
Notre cortège s'arrêtait tous les cinquante mètres
et les femmes reprenaient en rythme un chant me dispensant des conseils
que je ne comprenais pas. A chaque nouveau départ, la foule
grossissait. Sur la place du village se déroulait un sabar
, que les femmes ont délaissé pour rejoindre notre
défilé, laissant les tapeurs jouer pour les bancs
vides.
Je ne voyais presque rien. Mes pieds habitués à faire
le trajet la nuit, sans éclairage, me guidaient plus sûrement
que les femmes qui me conduisaient en tirant sur le pagne dont j'étais
recouverte. Les joueurs de djembés nous escortaient et ma
tête dodelinait au gré de leur fantaisie et des piétinements
saccadés caractéristiques des danses sérères.
Parvenus sur la terrasse de notre maison, les percussionnistes se
déchaînèrent et entraînèrent les
femmes dans leur frénésie durant de longues minutes.
La nuit était bien avancée et j'étais fatiguée.
Tout à coup, un signal mystérieux donna l'ordre de
repli, et notre maison retrouva son calme habituel.
1
En ce deuxième jour de l'année, conduite par les femmes
du village, je suis devenue l'épouse de Tamsir Ndiaye, pêcheur
et paysan de Popenguine.
Notre mariage, peu probable a priori, n'avait rien de folklorique.
Il était l'aboutissement d'un engagement profond, presque
énigmatique, que rien n'avait pu remettre en question. Notre
union est un défi au bon sens, un coup d'audace magnifique.
Oser vivre ses choix, s'affranchir du regard des autres et du formatage
de son milieu culturel est un exploit, un sacré exploit.
Ensemble nous l'avons réussi, soudés par une indéfectible
confiance en notre étonnant destin.
Mais voici comment sept ans plus tôt tout avait commencé.
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