Premiers chapitres

V.S. Naipaul
Le regard de l'Inde

Né en 1932 à Trinité-et-Tobago, dans les Caraïbes, mais descendant d'immigrés indiens, Vidiadhar Surajprasad Naipaul est l'un des plus grands écrivains de langue anglaise, couronné d'abord par le Booker Prize en 1971 puis par le Prix Nobel en 2001. Le regard de l'Inde, tiré d'un ouvrage intitulé A writer's people, est inédit en français. Il vit en Angleterre, retiré dans son cottage du Wiltshire.
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Un masseur qui cherche à percer



l allait plus tard devenir célèbre et respecté à travers tout le sud des Caraïbes ; on en ferait un héros populaire, il représenterait la Grande-Bretagne à Lake Success. Mais la première fois que je le rencontrai, c'était encore un masseur qui cherchait à percer, à une époque où, à Trinidad, il y en avait treize à la douzaine.
C'était tout au début de la guerre, j'allais encore en classe. On m'avait forcé à jouer au football et, lors du premier match, j'avais reçu un violent coup de pied sur le tibia grâce auquel j'avais dû rester allongé des semaines durant.
Ma mère qui ne faisait pas confiance aux médecins n'en consulta aucun. Je ne lui en veux d'ailleurs pas ; à l'époque, les gens préféraient s'adresser au masseur sans diplômes ou au dentiste charlatan.
" Je connais l'espèce de docteurs que l'on a à Trinidad, disait souvent ma mère. Ça ne leur ferait rien de tuer deux ou trois personnes avant le petit déjeuner. "
Ce qui, en réalité, n'était pas aussi terrible qu'il y paraissait, le repas de midi portant, à Trinidad, le nom de petit déjeuner.
Mon pied était enflé et brûlant, de plus en plus douloureux. " Qu'est-ce qu'on va faire ? demandai-je.
- Faire, me répondit ma mère. Faire ? Laisse-lui encore un peu de temps, à ton pied. On ne sait pas ce qui peut arriver. "
J'ajoutai : " Je sais parfaitement ce qui va arriver. Je vais le perdre, ce foutu pied-là, tu sais bien que les médecins de Trinidad adorent ça, couper les pieds des Noirs. "
Ma mère en éprouva quelque ennui et le soir même me fit un cataplasme de boue.
Deux jours plus tard, elle dit : " I' prend mauvaise tournure. C'est-y qu'il te faudrait Ganesh ?
- Qui diable c'est ce Ganesh-là ? "
Question qu'allaient poser bon nombre de gens plus tard.
" Qui c'est, ce Ganesh-là ? reprit ma mère en m'imitant. Ce Ganesh ? Vous voyez un peu le genre d'éducation on donne aux enfants à l'heure qu'il est. Ton pied est cassé, i' te fait mal, mal, et tu demandes encore qui c'est, cet homme-là ? Quand je pense qu'il pourrait être ton père, le boug'... "
Je demandai : " Qu'est-ce qu'il fabrique ?
- Oh, il guérit les gens. "
Elle parlait avec circonspection et je sentis qu'elle ne voulait pas trop en dire sur Ganesh parce que son don de guérisseur avait un caractère sacré.
La maison de Ganesh était à plus de deux heures en voiture. Il habitait Fuente Grove, non loin de Princes Town. Fuente Grove - le bois de la Fontaine - paraissait un nom curieux pour un tel lieu. Il n'y avait nulle part la moindre trace de fontaine, pas même la moindre trace d'eau. Sur des kilomètres à la ronde, le pays était plat, dénudé et brûlant. On traversait des milles et des milles de canne à sucre ; et puis brusquement, la canne à sucre cédait la place à Fuente Grove. C'était un petit village triste, environ une douzaine de huttes au toit de chaume disséminées le long de la route étroite et cahoteuse. La boutique de Beharry était le seul indice de vie sociale ; nous nous arrêtâmes devant. C'était une bâtisse en bois ; une peinture à l'eau crasseuse s'écaillait sur les murs et le toit en tôle ondulée était gondolé et rouillé. Une petite affiche précisait que Beharry était autorisé à vendre des spiritueux. J'aperçus celui que je jugeais être cet homme privilégié, juché sur un tabouret devant le comptoir. Il portait des lunettes tout au bout de son nez et lisait La Sentinelle de Trinidad à bout de bras.
Notre chauffeur de taxi cria : " Hé ! "
L'homme baissa son journal. " Oh ! C'est moi, Beharry. " Il glissa de son tabouret et se mit à frotter la paume de ses mains sur son petit ventre. " C'est le pandit que vous cherchez, pas vrai ? "
Le chauffeur de taxi répondit : " Non. On est venu de Port of Spain pour voir le paysage. "
Beharry ne s'attendait pas à pareille incivilité. Il cessa de se frotter le ventre et se mit à rentrer son gilet dans son pantalon kaki. Une grosse femme apparut derrière le comptoir et, quand elle nous aperçut, elle ramena son voile sur sa tête.
" Ces gens-là cherchent quelque chose ", lui dit Beharry en passant derrière le comptoir.
La femme s'écria : " Qui c'est vous cherchez ? "
Ma mère répondit : " C'est le pandit, on cherche.
- Vous continuez un petit peu sur la route, dit la femme. Vous ne pouvez rater sa maison. En a un pied mango dans la cour. "
Cette femme avait raison. Nous ne pouvions rater la maison de Ganesh. Elle possédait l'unique arbre du village et elle avait l'air un peu moins misérable que les autres cabanes.
Le chauffeur klaxonna, une femme apparut, venue de derrière la maison. Elle était jeune et mince, bien que fortement charpentée ; elle s'efforçait de nous prêter quelque attention, tout en chassant deux ou trois poules à l'aide d'un balai en fibre de coco. Un moment, elle nous examina, puis elle se mit à crier : " Hé ! boug'là ! "
Elle nous considéra de nouveau avant de tirer son voile sur sa tête.
Elle cria de nouveau : " Hé ! Hé ! t'entends pas que je t'appelle ? Hé ! boug'là ! "
Une voix grêle et flûtée sortit de la maison : " Oui, j'arrive ! "
Le chauffeur arrêta le moteur et nous perçûmes un bruit de pas traînants à l'intérieur de la maison.
Peu après, un jeune homme se montrait sur la petite véranda. Il était vêtu normalement d'un maillot et d'un pantalon et je ne lui trouvai pas l'air particulièrement saint. Il ne portait pas le dhoti, le koortah et le turban auxquels je m'attendais. Je me sentis légèrement rassuré quand je le vis tenir à la main un gros livre. Pour regarder dans notre direction, il dut abriter ses yeux de l'éclat du jour derrière sa main libre, et, dès qu'il nous aperçut, il descendit en courant les marches en bois, traversa la cour et dit à ma mère : " Heureux de vous voir. Comment va, ces temps-ci ? "
Le chauffeur de taxi, d'une correction aussi soudaine qu'étonnante, avait l'œil fixé sur les vagues de chaleur qui montaient en ondulant de la route noire, tout en mâchonnant une allumette.
Ganesh me vit. " Oh, oh ! dit-il, il a quelque chose, ce ti boug'là. " Et il émit quelques bruits pleins de commisération.
Ma mère sortit de la voiture, arrangea sa robe et dit : " Vous savez, Baba, les enfants, de nos jours, on peut plus les tenir. Regardez-moi ce ti bonhomme. "
Tous les trois, Ganesh, ma mère et le chauffeur de taxi, me regardèrent.
" Je voudrais bien savoir, dis-je, pourquoi vous me regardez tous les trois comme ça. J'ai tué un prêtre ?
- Regardez-moi ce ti bonhomme, répéta ma mère. Est-ce qu'i' a l'air d'aimer les jeux violents ? "
Ganesh et le chauffeur de taxi secouèrent la tête.
" Eh bien, poursuivit ma mère, un jour, je regarde par ma fenêtre et qu'est-ce que je vois, le ti boug' qui revient en boitant. "Qu'est-ce que t'as fait pour boiter comme ça, ti bonhomme ?" que je dis. Il me répond, courageux, courageux, comme un homme : "J'ai joué au foot." Alors je dis : "T'as fait le fou, plutôt." "
Ganesh s'adressa au chauffeur de taxi : " Aide-moi à porter ce ti boug'là dans la maison. "
Tandis qu'ils me portaient, je remarquai que quel-qu'un avait essayé de dessiner un jardin dans le sol dur et poussiéreux de la petite cour, mais que rien n'en restait, hormis les bordures de bouteilles et quelques souches tenaces d'hibiscus.
Ganesh paraissait être le seul à conserver quelque fraîcheur dans le village. Il avait des yeux très noirs, une peau jaunâtre et un soupçon de mollesse.
Mais rien ne m'avait préparé à ce que j'allais voir dans la cabane de Ganesh. A peine fûmes-nous entrés que ma mère m'adressa un clin d'œil et je m'aperçus que le chauffeur de taxi lui-même éprouvait certaines difficultés à maîtriser son étonnement. Il y avait des livres, et encore des livres, ici, là, partout ; des livres empilés en désordre sur la table, des montagnes de livres dans les coins, le sol recouvert de livres. Jamais je n'avais vu autant de livres au même endroit.
" Combien ni a de livres ici, pandit ? demandai-je.
- Je ne les compte jamais ", me répondit Ganesh, et il appela : " Leela ! "
La femme au balai de coco entra. Elle avait été si vite que, pensai-je, elle devait s'attendre à ce qu'on l'appelât.
" Leela, dit Ganesh, le ti boug' voudrait savoir combien de livres en a ici.
- Attends voir ", dit Leela en accrochant le balai à sa ceinture. Elle se mit à compter les doigts de sa main gauche. " Quatre cents Everyman, deux cents Penguin... six cents. Six cents, et cent Reader's Library, ça fait sept cents. Je pense qu'avec tous les autres, en ont presque quinze cents livres ici. "
Le chauffeur de taxi émit un sifflement, Ganesh sourit.
" I' sont tous à vous, pandit ? demandai-je.
- C'est mon seul vice, dit Ganesh. Le seul. Je ne fume pas. Je ne bois pas. Mais j'ai besoin de livres. Et, écoutez-moi bien, chaque semaine je vais à San Fernando en acheter d'autres, vous savez. Quelle quantité de livres j'achète, la semaine dernière, Leela ?
- Seulement trois, n'homme, dit-elle. Mais c'était des gros, gros livres. Dans les quinze, vingt centimètres.
- Dix-sept, précisa Ganesh.
- Oui, dix-sept ", dit Leela.
Je supposai que Leela était la femme de Ganesh, parce qu'elle poursuivit avec une irritation feinte : " C'est tout ce qu'il est bon à faire. Et vous savez, je suis lasse de lui dire : "Lis pas tout le temps." Mais on peut pas l'empêcher de lire. I' lit, i' lit, nuit et jour. "
Ganesh eut un rire bref et fit signe à Leela et au chauffeur de quitter la pièce. Il me fit étendre sur une couverture posée à même le sol et il commença à me palper la jambe. Ma mère restait dans un coin, aux aguets. De temps en temps, Ganesh me bourrait le pied de coups et je poussais un hurlement de douleur qu'il faisait suivre d'un " Hum ! " pensif.
J'essayai d'oublier Ganesh et les coups qu'il m'assenait, et je concentrai mon attention sur les murs. Ils étaient couverts de citations religieuses, en hindî et en anglais, et d'images pieuses hindoues. Mon regard s'arrêta sur un magnifique dieu à quatre bras debout dans un lotus ouvert.
Quand Ganesh eut fini son examen, il se leva et dit : " Rien de grave chez ce ti boug'là, maharajin. Rien de grave. C'est l'ennui avec presque tous ceux qui viennent me trouver. En n'ont généralement rien de grave. La seule chose que je puisse dire en ce qui concerne ce ti bonhomme, c'est qu'i' n'a pas un très bon sang. C'est tout. Je peux rien y faire. "
Et il se mit à réciter un couplet en hindî, au-dessus de moi, tandis que je restais allongé par terre. Si j'avais été un peu plus futé, j'aurais prêté davantage attention à ce détail révélateur, j'en suis convaincu, des tendances naissantes de l'homme au mysticisme.
Ma mère s'approcha de moi, me regarda et demanda à Ganesh d'une voix un peu dolente : " Vous êtes bien sûr que mon ti bonhomme, i' n'a rien de grave ? Ce pied a l'air vilain, vilain. "
Ganesh répondit : " Ne vous en faites pas. Laissez-moi vous donner quelque chose qui va remettre votre fils sur pied en moins de deux. Un petit élixir je fabrique moi-même. Donnez-lui-en trois fois par jour.
- Avant ou après le repas ? demanda ma mère.
- Jamais après ", conseilla Ganesh.
Ce qui satisfit ma mère.
" Et, ajouta Ganesh, vous pouvez en mélanger un peu à sa nourriture. Incroyable le bien que ça fait. "
Après avoir vu tous les livres dans la cabane de Ganesh, j'étais prêt à lui accorder ma confiance et ne demandais pas mieux que d'absorber son breuvage. Et j'éprouvai davantage de respect encore lorsqu'il remit à ma mère un petit livre en lui disant : " Prenez-le. Je vous donne ça pour rien, et pourtant ça m'a coûté beaucoup de l'écrire et de le faire imprimer.
- C'est vraiment vous qui avez écrit ce livre, pan-dit ? " demandai-je.
Il sourit et inclina la tête.
Sur le chemin du retour, je dis à ma mère : " Tu sais, Ma, je voudrais bien avoir lu tous les livres que le pandit Ganesh a dans sa maison. "
J'éprouvai, donc, un choc et une certaine surprise lorsque, deux semaines plus tard, ma mère me dit : " Tu sais, j'ai bien envie de te laisser guérir tout seul. Si seulement tu avais été chez Ganesh avec un meilleur esprit, tu serais plus bien et tu marcherais à l'heure qu'il est. "
Finalement, j'allai voir un docteur, rue Saint-Vincent, qui d'un seul coup d'œil à mon pied diagnostiqua : " Abcès. Il va falloir l'ouvrir. " Et qui me prit dix dollars.

Je ne lus jamais l'opuscule de Ganesh, Cent une questions et réponses sur la religion hindoue ; et malgré cette terrible mixture que j'avais dû ingurgiter trois fois par jour (j'avais refusé de la prendre dans ma nourriture), je ne lui gardai pas rancune. Au contraire, je pensai souvent avec beaucoup de curiosité à ce petit homme retiré au milieu de ses quinze cents livres dans le triste et brûlant village de Fuente Grove.
" Trinidad est pleine de gens cinglés, dis-je.
- Si ça peut te faire plaisir, aboya ma mère. Mais Ganesh n'est pas le cinglé que tu crois. Le boug' i' s'rait un rishi aux Indes. Un jour, tu sais, tu seras fier de dire aux gens tu as connu Ganesh. Et maintenant, tais-toi un peu, que je puisse soigner ton pied. "

Moins d'un an plus tard, un beau matin, Trinidad découvrit en page trois de La Sentinelle une annonce publicitaire ornée d'une photo de Ganesh avec, comme en-tête, ces mots :

QUI EST GANESH ?

Les gens intéressés étaient priés de s'adresser à Fuente Grove pour obtenir un dépliant gratuit donnant tous les détails.
Le peuple de Trinidad ne marcha pas comme un seul homme, il n'y eut pas de demandes massives d'informations au sujet de Ganesh. Nous étions habitués à ces annonces publicitaires et celle de Ganesh ne provoqua que bien peu de commentaires. Nul d'entre nous n'aurait pu prévoir les conséquences extraordinaires de cet entrefilet. Bien plus tard, quand Ganesh eut acquis la renommée et la fortune qu'il méritait si bien, les gens se le rappelèrent. Exactement comme moi.
Ce fut en 1946 que la carrière de Ganesh prit une orientation nouvelle ; et, comme pour souligner ce fait, cette même année, il publia son autobiographie Les Années difficiles (Ganesh Publishing Co. Ltd., Port of Spain, 2 dollars 40). Le livre considéré soit comme une aventure spirituelle, soit comme un roman policier métaphysique rencontra un considérable succès d'estime en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Ganesh, cependant, reconnut qu'il avait commis une erreur en rédigeant son autobiographie. Aussi, l'année même de sa publication, le livre fut supprimé et la maison d'édition de Ganesh dissoute. Le vaste monde n'eut donc pas connaissance des difficultés premières de Ganesh et Trinidad lui en tient rigueur. Personnelle-ment, je crois que l'histoire de Ganesh est, en quelque sorte, l'histoire de notre temps ; peut-être certains accueilleront-ils avec plaisir cet exposé imparfait de la vie d'un homme : Ganesh Ramsumair, masseur, mystique et, depuis 1953, M.B.E. .




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