Premiers chapitres
Sten Nadolny
Lui ou moi
Roman

 

Né en Allemagne en 1942, Sten Nadolny vit à Berlin depuis 1990. Agrégé d'histoire, il a publié entre autre La Découverte de la lenteur (Grasset, 1998), best-seller mondial qui obtint le Prix Ingeborg Bachmann, ainsi que Selim ou le Don du Discours (Grasset, 1993). Lui ou moi est son quatrième roman.

 

Chapitre premier

Carte-forfait

6 août, Berlin-Halensee, début d'après-midi sur le quai de la gare. Un regard un peu trop appuyé sur le mien, deux jeunes gens semblent m'avoir reconnu. Je ne leur prête pas attention et entame mes notes. (Pas un mot de politique ni d'économie !)
Au-delà des voies, on lave du gravier dans un tambour rotatif. De gros éboulis de roches boueuses transformés en ballast utilisable, processus compréhensible et productif, moulin à prières non sans résultat. Et s'il en sortait de l'or ? Mornes ruminations sur le prix de l'or.
Ici mon feutre, là le premier des six carnets achetés en dernière minute, ouvert et plié en deux dans le sens de la longueur afin qu'il loge dans une poche de veste ou de chemise. Mon feutre est inadéquat. L'encre fait buvard, sur papier humide en tout cas, je transpire trop. Je ne peux écrire qu'au recto ou au verso de chaque feuille. Peut-être devrais-je ranger le carnet dans la poche extérieure de ma « mallette de pilote ». Un engin peu pratique en plastique rigide, que j'ai acheté, je le crains, pour sa dénomination.

*


Le 6 août 1996, un homme grand et lourd, transpirant sous l'effort, déposait ses deux valises sur le quai de la gare du S-Bahn Halensee. Il porta la main droite au creux des reins, se releva en geignant, le soleil de l'après-midi lui fit cligner les yeux : il ressemblait, il n'en était que trop sûr, à l'image du gros assoiffé sur une publicité de bière en boîte. Voyant un double sourire s'arrêter sur lui, il détourna les yeux, l'air bourru. Au-delà des voies psalmodiait une sorte de lave-gravier, l'homme y attacha son regard, le bruit sembla l'apaiser. Du revers de la main, il essuya la sueur de son front, et, de la poche intérieure droite de sa veste, sortit un carnet d'écolier de couleur bleue, plié en deux dans le sens de la longueur, puis, d'une autre, un feutre : il voulait écrire quelque chose. Le carnet avait pris l'humidité, il dut le feuilleter pour trouver une page sèche se prêtant à l'écriture. Il ne cessait de regarder dans les deux sens en attente d'un train, il ne s'était donc pas encore décidé, semble-t-il, entre le sud et le nord. C'est alors que la nervosité le reprit, il se courba sur ses valises, palpa les poches extérieures de la plus petite, ouvrit la plus grande sans la mettre à plat cependant, ce qui fit surgir cravates, ceintures et manches de chemises.

*


Lorsque l'on note un fait observé, on peut prendre le JE comme sujet mais aussi un IL bien que l'on veuille dire JE. JE rend les pensées plus rapides, IL leur laisse, à cause du recul, une plus grande liberté créatrice. JE n'a pas la facilité de IL à affirmer une histoire inventée, romancée de toutes pièces. « Je suis » et « Il est » sont des vaisseaux de nature très différente. « Il est stratège et conseiller d'une clientèle notable du monde économique et politique », voilà qui éveille moins de soupçons qu'un « Je suis... » Lequel soulève aussitôt la question : Qui est-il, celui-là, pour parler ainsi de soi-même ? Est-il vraisemblable qu'un homme politique ou un homme d'affaires qui se respecte s'exprime de la sorte ? Nous disons d'un tel « je » qu'il a un style ampoulé, et savons à quoi nous en tenir. JE et IL sont des filets de deux espèces ; l'on prend avec l'un beaucoup de petits, et avec l'autre peu mais de gros poissons.
Les décisions me paraissent presque toujours prématurées - ou mauvaises, quand elles sont déjà prises. Savoir endurer sa propre indécision, voilà qui prédestine à la profession de consultant. Savoir attendre, se tenir aux aguets sans bouger, l'élément du scorpion. Attendre que le moment soit venu pour agir. La C. m'en dira des nouvelles ! J'en sais long sur elle, ses défaillances et ses faux pas - et elle n'en a aucune idée. J'ai la mémoire de tout ce qui m'a été infligé (jusqu'aux noms qui d'emblée me reviennent) et de tout ce qui pourrait servir la vengeance.
Assez ! Sinon je suis reparti à formuler pendant des heures le discours d'anéantissement de la C.

*


Voyant le train entrer en gare, le gros se hâta de remballer ses effets et referma sa valise. Le nord, donc. Pas pour longtemps du reste, il changea à Westkreuz : direction Zoologischer Garten, Friedrichstraße, Hauptbahnhof. Il avait encore l'air nerveux, semblait sans cesse pris d'accès de crainte comme quelqu'un qui serait en fuite.

*


Rien oublié ? J'oublie toujours quelque chose. Me palpe, cogite : portefeuille avec quatre cents marks, cartes de crédit, carte bleue, chéquier, carte d'identité, carte-forfait de première classe sur tout le réseau allemand, excepté hélas, les lignes de chemin de fer privées, les voies navigables et toutes les lignes de bus autres que les « omnibus de remplacement du rail ». Il y a vingt ans, je pouvais même sillonner la campagne en « autocar des Postes ». De l'histoire ancienne ! Si seulement le mot existait encore. Mais tant de choses ont sombré qu'il serait futile de s'arrêter là-dessus.
La carte-forfait a l'aspect d'un simple billet, seule la photo lui confère un reste de prestige. Elle est valable pour un mois de la mi-août à la mi-septembre 1996. Poches de pantalon : clé d'appartement, porte-monnaie, remède contre les troubles circulatoires. Mallette de pilote : dictaphone, carnets, mobile (mais pas pour le laisser en veille !), miniradio avec écouteurs, comprimés, ampoules, seringues, manuels de mnémotechnique, agenda électronique, plans et cartes, journaux. Valise à roues escamotables : ordinateur portable, adaptateur, lecteur de bandes, cigares, piles de rechange pour mon appareil auditif, cassettes, disquettes, autres livres sur la mémoire, whisky comme hallucinogène en dernière extrémité. Un pistolet aussi, pas vraiment à portée de main, mais je ne veux pas être obligé de toujours porter ma veste. Quant aux espaces restants, ils sont occupés par le menu fretin : costume, chaussettes, sous-vêtements, chaussures, sac à linge, accessoires de rasage, trousse à pansements, pyjama... je sais que j'ai oublié quelque chose, tout à l'heure au moins cela m'a traversé l'esprit mais il ne m'en reste plus rien. Comment peut-on avoir oublié quelque chose quand on a tant de poids à porter ? Pourquoi a-t-on d'autant plus à porter que l'on est moins jeune et fort ? Et pourquoi n'y a-t-il plus de domestiques ?
Ma mémoire a souffert, je pourrais la travailler un peu pendant le voyage. Car chez soi, au travail, et dans tous les endroits habituels, on devient oublieux. On pose machinalement ses lunettes quelque part, les voilà égarées, introuvables, on les cherche désespérément car on a déjà fait tant de va-et-vient, tant de gestes qu'elles peuvent être pratiquement partout. C'est pourquoi les personnes âgées devraient quitter leurs quatre murs aussi longtemps qu'elles le peuvent : dans une chambre d'hôtel, nous élisons avec circonspection une place pour chaque chose, en prenons congé d'un regard affectueux et la retrouvons à coup sûr. Sans adieu, pas de souvenir.
Changement de train, douleurs dans les genoux. Le dos se manifeste aussi, l'entreprise pourrait être de courte durée. Herbes folles sur les voies, puis un poste d'aiguillage séculaire, grignoté par la végétation (un home de retraite pour démons, c'est Berlin ça aussi). Gare de Charlottenburg. Ciel bleu, quelques petits nuages moutonnés. Sur un pont tubulaire haut perché au-dessus des voies est inscrit à la bombe le mot : bitterness. Comment peut-on taguer là-haut, et, qui plus est, d'en haut, en écriture spéculaire ?
Si je reste assis, je me retrouve à Neuenhagen. Publicité d'avant la chute du Mur : « Affûtons ciseaux & coûteaux, Neuenhagen Krüger & Co ». L'information vient d'une amie - le nom m'échappe - de ce consultant est-berlinois - le nom m'échappe - qui m'a éclairé sur les pratiques commerciales de la firme Panta Rhein. J'ai entendu le slogan au printemps 1990. Je devrais aller voir à Neuenhagen s'il existe encore quelque part. Il lui faudrait d'ailleurs un complément rimé, version ouest.
Tout cela, si je ne cesse d'écrire pour une raison ou une autre, sera l'histoire de la convalescence, voire de la réanimation d'un consultant non inconnu du public du nom d'Ole Reuter. Fils cadet de Friedhelm Reuter, le fondateur munichois de l'entreprise. Ole Reuter conseille managers et politiques.
Il faut que j'entame une liste de toutes les questions qui me préoccupent, à commencer par le résultat précis de ce voyage. Le résultat pourrait être que je retrouve mon ancienne présence d'esprit stratégique et tactique et que j'assène un coup mémorable à mes ennemis, en particulier L. et P. Dans le dos. Un homme dans ma position ne prend pas de risques.
Revenons aux questions : je les note à l'envers de tous mes carnets, je relate donc d'avant en arrière et questionne d'arrière en avant. Tout à fait indiqué par ailleurs pour un voyage en terre inconnue - c'est la première fois que je vais à l'Est. Jusqu'à ce jour, je me suis constamment fait représenter.

*


Des carnets de voyage d'Ole Reuter les observateurs futurs pourront inférer presque tout ce qu'il est advenu de lui et en lui. Au début, une poignée de petits soucis, un grand aussi, qui se réglera un jour. Les petits, il les attribue à son âge ou sa profession : il croit que sa mémoire décline, s'imagine plus malade que les médecins ne veulent le reconnaître, s'estime par trop envié et de plus mal aimé. Mais surtout, il fait de mauvais rêves, grince des dents toute la nuit et se réveille au petit matin, pris de bouffées d'angoisse. Cela passera car il s'est prescrit un mois de cure radicale : pas un mot de politique, d'économie ou de finances ! Il ne veut pas même penser à son travail. Ne serait-ce que par prudence, car qui pense prend des notes - lesquelles tombent souvent entre de mauvaises mains. Il ne notera donc rien qui permette des déductions sur sa clientèle et ses transactions. Il a annulé tous ses rendez-vous, ou presque : n'est restée qu'une allocution solennelle devant les émetteurs d'options à Francfort-sur-le-Main, il ne se surmènera pas pour ça.
En fin de voyage, il devrait être bien reposé, heureux d'une certaine manière, à moins que... ? Oui, à moins que.

*


Poursuivons : le trajet continue. Je ne capte pas grand-chose. Qui écrit en voyageant ne perçoit vraiment que toutes les deux ou trois minutes. Jusqu'à Bahnhof Zoo : pratiquement rien vu. Là je lève les yeux car la rame se remplit. Un gros, le regard perçant (me connaît-il ?) et le bras bandé (fracture ?) se contorsionne pour rentrer le ventre d'un cran, il se crispe pour bien le caler. Ce qui ne dissimule pas grand-chose - enfin, cela dépend des ventres. Je porte le mien à sa place, contenu qu'il est par des bretelles brodées, ça s'appelle porter son ventre avec contenance. Je ne peux toujours pas me retenir de lorgner les hommes de mon âge qui osent la minceur d'éphèbe. Derrière la minceur offensive, je soupçonne une forme singulièrement raffinée de lourdeur - une lourdeur intérieure ! Une bedaine signée fitness, le fruit d'une pédante morale.
Lehrter Stadtbahnhof. Je me sens observé - par qui ? Les mots « foyer de bonnes femmes » atteignent mon tympan, dans un bredouillement qui s'achève sur un soupir, « L'été est fini ». C'est ça, les appareils auditifs, ils multiplient le nombre de phrases énigmatiques au lieu de le réduire. Une femme lasse dans des vêtements las, qui regardait par la fenêtre, se cache soudain le visage dans les mains. Lorsqu'elle le libère, elle est résolue au meurtre, le regard froid, toute sa personne un donjon de vengeances.
Près du Reichstag, un pont provisoire et ses piliers coudés jetés en pattes d'araignée sur la Spree. Gare de Friedrichstraße. Echafaudages à perte de vue. Tiens, maintenant les vitres des wagons sont rayées à la pointe de diamant, un artiste du nom de KRR n'en a épargné pratiquement aucune. Hackescher Markt. Un panneau indique une exposition : « Le désert est en nous ».
Pour la énième fois je pense que la débilité me guette. Or les gens qui nourrissent cette inquiétude y sombrent très souvent, leur inquiétude est donc justifiée, ce qui ne fait que l'amplifier, ce qui, par conséquent ! - Je n'échapperai pas à la débilité.
« 
Monsieur Reuter ! dira l'infirmière sur un ton de reproche. J'ai essayé de vous lire. Pourquoi avez-vous écrit tant de choses en double, tantôt avec " je ", tantôt avec " il " ? C'est... un capharnaüm !
- C'est bien pour ça que je suis ici, répondrai-je, je suis moi-même le capharnaüm. Je ne peux pas me décider entre je et il. Une indécision à vous rendre malade. L'âne de Buridan.
- Je vois. Et une fois vous écrivez : " Je me suis donné la mort. " Pourtant, vous êtes bien en vie !
- Je ne pouvais pas faire autrement.
- Je dois le montrer au médecin de garde !
- Ça n'aurait aucun sens, répondrai-je, les médecins s'extériorisent trop peu. »
J'ai sept opérations et un contrôle fiscal derrière moi. L'âge a ses avantages. Devant un médecin ou un conseiller fiscal, on sait dans la seconde à quoi s'en tenir.
Sauf que j'ai un peu perdu pied et qu'intérieurement j'ai vieilli. On veut m'aider, les femmes surtout veulent m'aider, afin que je ne m'écroule un jour ou l'autre sous les jérémiades, la barbe de huit jours, la beuverie et les factures non payées. Elles font tout pour me préserver car j'appartiens à leur cadre de vie. Qu'elles se rassurent ! L'argent protège un bout de temps de la vérité et du bruit que l'on fait en son nom.
Le JE est source d'embarras. Devant un « J'ai perdu pied, j'ai vieilli », nous nous disons : « Le malheureux, ça ne doit pas être facile pour lui de se l'avouer. C'est courageux, d'accord, mais que répondre ? » JE ouvre le dialogue avec un TU, exige réponse. Tout JE tend à se répandre en lamentations et à extorquer notre compassion. Si nous lisons IL, nous pouvons rester sereins. « Il était une fois un homme » - tiens, l'histoire d'un homme âgé en difficulté, et alors ? Nous comparons brièvement les dates clés, et sommes en tout cas plus jeune que lui.

*

 



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