Alain
Nadaud
La fonte des glaces
roman
Alain Nadaud est né à
Paris en 1948. Romancier, on lui doit
Archéologie du zéro (1984)
et, chez Grasset, Le Livre des
malédictions (1995, Grand Prix du
roman de la SGDL) et Auguste fulminant
(1997, Prix Méditerranée). Il est
actuellement attaché culturel au consulat
de France à Québec.
Avant-propos
ès
réception du télégramme qui
m'annonçait son décès, j'avais
sauté dans l'avion du soir et
débarqué le lendemain de bonne heure
à Paris, juste à temps pour prendre
le premier train à destination du
Tréport. Après avoir longé le
quai, et accompagné du chant tourbillonnant
des alouettes, j'avais emprunté la petite
route qui monte à l'assaut de la falaise.
Les pluies de l'hiver en avaient effrangé le
goudron et libéré le gravier sur tout
le bas-côté. Arrivé au sommet,
j'avoue que j'avais hésité avant de
m'engager sur le sentier douanier qui serpente
entre les buissons de ronces et de genêts. Je
n'avais pas oublié qu'il lui arrivait de
déboucher sans prévenir sur
l'à-pic de la falaise : à perte
de vue, et dans un éblouissement qui
empêchait de prêter attention où
l'on mettait les pieds, la mer se découvrait
dans son immensité tranquille et
scintillante...
La maison de ma grand-mère était
située à l'écart, au creux
d'un léger vallon. On l'atteignait par un
chemin de terre, bordé de bosquets de
prunelliers. Dissimulées derrière des
haies de troènes qu'on avait
négligé de tailler pendant l'hiver,
les taches vertes des pelouses s'étendaient
jusqu'aux murs des villas aux volets clos. A
travers les trembles s'apercevaient leurs
encorbellements de tuile rouge. En ce début
de saison, la campagne était encore
silencieuse.
De même, après que j'eus franchi le
perron de la grande maison, où j'avais
surtout eu pour habitude de séjourner
pendant l'été, je constatai qu'aucune
agitation ne provenait des étages :
point de ces hurlements d'enfants cramponnés
à la rampe, ni de cavalcades dans le massif
escalier de bois sombre. Et, une fois sur le
palier, non plus de ces comptines lancinantes qui,
durant les soirs de juillet, montaient de la dalle
en ciment qui jouxtait l'escalier de la cave et
où, tracés à l'aide de gros
morceaux de craie arrachés à la
falaise, se superposaient des dessins de marelles,
avec, comme dans la vie, le ciel en haut,
inaccessible, et l'enfer à nos pieds. De
l'autre côté, le jardin était
en friche, l'herbe n'ayant pas encore
été foulée par les rondes et
les interminables parties de cache-cache.
Jadis, on avait eu soin de l'entourer par un
grillage tendu entre des poteaux de béton.
Aujourd'hui relâchée, et même
gondolée par les chasseurs qui l'avaient
à maintes reprises enjambée, la
clôture demeurait en partie enfouie sous des
buissons d'orties ; à ses mailles
rouillées s'entortillaient le
chèvrefeuille vorace, un lierre malingre et
des élancées de liserons... Il me
faut avouer qu'il ne se sera pas passé un
seul été sans que ma
grand-mère ait vécu dans la hantise
de la tentation que représentait pour nous
la proximité immédiate de la falaise.
C'est comme si nous avions habité dans le
voisinage d'un monstre redoutable, invisible et
cependant omniprésent. Afin de ne pas
l'affliger de craintes inutiles, enfants et
petits-enfants s'efforçaient d'afficher un
désintérêt manifeste ;
mais notre attitude, si elle l'abusait un temps,
était loin de la rassurer. Notre insouciance
au contraire lui paraissait trop artificielle pour
n'être pas suspecte. Aucune autorité,
autre que celle de l'amour que nous lui portions et
de la confiance qu'en retour elle-même
faisait semblant de nous accorder, n'aurait
été en mesure de nous dissuader
d'approcher des parois de ce gouffre, dont nous
savions les abords pourtant friables et
traîtres.
Le corps de ma grand-mère reposait dans
l'une des chambres du premier étage.
C'était là, malgré
l'humidité et l'inconfort de cette vieille
maison, mais à cause de la vue sur la mer,
qu'elle avait décidé de finir ses
jours. Il est vrai que je lui avais toujours connu
la phobie des pièces sans fenêtres,
des endroits sombres et confinés. La
contemplation de l'horizon constituait l'unique
remède à son âme
meurtrie ; et toute cette lumière,
disait-elle, était comme un baume à
sa mélancolie.
A cause de la toilette mortuaire, à laquelle
plusieurs femmes du village étaient
occupées, on ne m'avait pas permis de la
voir aussitôt. Pour me faire patienter, la
garde-malade m'avait invité à prendre
place dans le petit salon attenant, qui faisait
office d'antichambre, et dont je m'étais
empressé de tirer les rideaux. Le manque de
sommeil me piquait les yeux. Encore étourdi
par le décalage horaire et le brusque
changement de climat, je m'étais
allongé sur le vieux canapé de soie
à larges rayures jaunes et bleues. A de
légers bruits, on devinait que
c'était presque l'été. Par la
fenêtre entrouverte, on entendait le ressac
sur la grève et, loin là-bas,
porté par les sautes de la brise, le
cliquetis d'une drisse contre le mât en
aluminium d'un voilier à l'amarre dans le
port de plaisance. Quelques mouches tournoyaient,
sans jamais se heurter, sous le plafonnier de
paille tressée où s'étaient
incrustées de minuscules touffes de
poussière. Le plancher, que le sable
déposé par les espadrilles avait
poncé et blanchi, libérait
l'humidité qu'il avait emmagasinée
pendant l'hiver : il s'en dégageait une
entêtante odeur de bois.
Vers la fin de l'après-midi, la
garde-malade, qui avait eu la bienveillance de me
laisser dormir, me secoua par
l'épaule : je pouvais entrer dans la
chambre. Malgré ses quatre-vingt-cinq ans,
grand-mère Thureau était encore
très belle. Seuls ses yeux cerclés de
noir et ses narines pincées trahissaient les
récents ravages de la maladie qui l'avait
contrainte de garder le lit. Ses paupières
étaient si fines que j'avais l'impression
qu'il ne tenait qu'à elle de les soulever
pour me regarder et me prendre la main.
- Elle a demandé après vous, me
chuchota la garde-malade. Elle a souvent
répété que vous étiez
celui de ses petits-enfants qui ressemblait le plus
à son premier mari. Elle a passé les
quelques jours qui ont précédé
son décès à vous écrire
une lettre, qu'elle m'a chargée de vous
remettre en main propre.
Je m'installai dans le fauteuil en velours rouge,
qui était dans l'angle du mur, près
de la tête de lit, et décachetai
l'enveloppe.
Mon cher Philippe,
Cette fois, je sais que je m'en vais... Ces
derniers jours, j'ai beaucoup écouté
la radio. En Russie, ils disent qu'un certain
Mikhail Gorbatchev a entrepris nombre de
réformes. Si les circonstances continuent
à lui être favorables et à
condition que tu en aies le temps, ne pourrais-tu
te rendre là-bas pour essayer de savoir ce
qu'il est advenu de ton grand-père et
où il est enterré ? En
même temps, tu rapporteras un peu de la terre
de cette vieille Russie, que tu mélangeras
à celle de ma propre tombe...
Dans la pénombre de la chambre, tout
était silencieux. La garde-malade avait
à demi refermé la porte
derrière elle. Ma grand-mère reposait
en paix, ses cheveux blancs étalés
sur les immenses et frais oreillers ornés de
dentelles... Je n'osais bouger, dans la crainte
absurde de la tirer du sommeil où elle
paraissait ensevelie. A côté d'elle,
sur la table de nuit, dans un petit cadre en bois
était placé le portrait de Xavier
Thureau : de trois quarts, cheveux
gominés et plaqués en arrière,
fine moustache, il avait l'élégance
énigmatique de ceux qui ne livrent pas
facilement leurs secrets.
Tu es le seul à avoir appris le russe, tu
es donc le mieux placé pour effectuer ce
voyage. J'y serais volontiers allée
moi-même si j'en avais eu la force. Pour peu
que les langues se délient, tu auras
peut-être la chance de rencontrer des
témoins. Je t'ai laissé un peu
d'argent sur un compte d'épargne :
n'hésite pas à y puiser, pour le
voyage ou les besoins de tes recherches, et aussi
pour mettre les gens en confiance... Dans la
commode, tu découvriras aussi un dossier,
où j'ai rassemblé des papiers
contenant des indications qui te seront utiles,
ainsi qu'une sacoche où sont rangés
quelques livres. Ils sont en fort mauvais
état. Le papier en a jauni, et les
couvertures n'ont pas résisté. Ce
sont les derniers exemplaires de ceux que ton
grand-père a autrefois écrits et
publiés : il y en a en français,
d'autres traduits en russe. Tu les liras, si tu en
ressens le besoin, pour te faire une idée...
Emporte-les avec toi et, si tu as une
étagère où les ranger,
fais-leur quelque part une place au sein de ta
bibliothèque : c'était le
rêve de Xavier que de les voir finir ainsi.
Moi, ils m'ont bien tenu compagnie ces derniers
temps : c'est parce qu'ils contiennent encore
sa voix. Après sa disparition, voilà
tout ce qui m'est resté de lui. Il m'aura
quelquefois suffi, le soir, d'en lire un paragraphe
ou deux. C'est comme s'il était venu
s'asseoir près de moi, sur le rebord du
lit : je perçois ses intonations, son
sourire même, et presque son visage... Comme
il est étrange que cette chose, finalement
impersonnelle dès qu'elle est
imprimée, et en apparence silencieuse quand
elle est enfermée dans un livre, garde en
mémoire la trace physique, vivante et
chaude, de l'être qui lui a donné la
vie...
Je relevai la tête. Au nom de la
mémoire de Xavier Thureau, et même si
elle n'était plus là pour prendre
connaissance des résultats, elle me priait
de pousser mes recherches jusqu'à leur
terme. Et, de la même façon qu'elle
venait d'évoquer son mari disparu, dans les
tournures de sa lettre j'entendais distinctement
les inflexions de sa voix. Elle avait gardé
de son séjour en Russie cet accent
inimitable, un peu rauque, qui faisait chanter la
fin de chacune de ses phrases. Sa présence
impalpable, peut-être parce qu'elle flottait
encore entre les murs de la chambre, se donnait
corps à travers les mots que je lisais,
comme dans ces films d'amateur, à l'image
tressautante et mal cadrée.
Et tout à coup je la revois, comme je
l'avais aperçue, un certain soir de juillet,
par la fenêtre de la cuisine. Après
avoir fini de laver la vaisselle, elle
s'était essuyé les mains à son
tablier, qu'elle avait suspendu à un clou
près de la porte. Puis elle nous avait
appelés alors que, étrangement ce
soir-là, nous demeurions en silence, assis
sur le muret en ciment qui borde l'escalier
descendant à la cave. Elle nous avait
ensuite attendus sur le perron, en
s'efforçant d'attacher ses cheveux, qu'elle
avait relevés en chignon, à l'aide
d'un gros peigne en écaille. Puis, son
châle rajusté sur les épaules,
elle nous avait pris par la main. Cependant, au
lieu de se diriger vers le petit bois de pins
situé à l'intérieur des
terres, elle avait traversé le jardin de
devant. Lorsqu'elle poussa le battant du petit
portillon en fer, la transparence du jour finissant
m'apparut sans limites. La mer en miroir
réfléchissait le ciel, qui
était en train de virer du mauve au bleu
sombre avec, en son centre, une mince tache orange,
ultime vestige d'un soleil déjà
depuis longtemps basculé sous l'horizon.
A cause de la proximité de la falaise, elle
savait que, malgré toute notre bonne
volonté, nous n'aurions pas
résisté à la tentation d'aller
en contempler le fond. Elle avait donc
résolu de satisfaire notre curiosité,
mais sous sa surveillance. En nous tenant
solidement par la main, elle avait coupé le
sentier douanier et continué à se
frayer un passage entre les herbes rêches et
les chardons. Elle ne s'arrêta qu'au bord de
l'arête extrême qui donne sur le
précipice. Là, le ventre noué
par la peur, nous avions écouté
monter de l'abîme le caverneux grondement des
vagues roulant sur les galets. En nous penchant
encore, et à mesure que nos yeux
s'habituaient à l'obscurité, nous
avions entraperçu leurs crêtes
successives, frangées d'écume.
Nous l'avions alors suppliée de reculer d'un
pas. Pour ma part, je craignais que le pan de terre
en surplomb, d'où sortaient, blanches et
grasses, les racines des végétations
qui seules semblaient encore le rattacher à
la paroi, ne s'effondrât sans prévenir
et ne nous emportât avec lui dans sa chute.
Le vertige qui nous parcourut la colonne
vertébrale du coccyx jusqu'à la base
de la nuque nous dissuada à jamais de
revenir nous y frotter. Mais, chez ma
grand-mère ce jour-là, j'avais
pressenti combien la fréquentation de ces
abîmes ne lui était finalement pas si
étrangère.
Comment dès lors aurais-je eu à
cur de ne pas répondre au vu de
cette femme intelligente, dynamique, toujours
prête à venir en aide aux
autres ? J'avais bien entendu dire que, pour
sortir mon grand-père des geôles
soviétiques, elle avait bravé mille
dangers. Dans la famille, une légende
prétendait qu'elle avait même
été jusqu'à tenir tête
à Staline. L'épisode était-il
resté pour elle trop douloureux ? Sur
ce sujet, elle avait toujours refusé de
répondre à nos questions ; et,
quoiqu'elle se fût remariée, elle ne
s'était jamais consolée de la
disparition de Xavier Thureau, dont elle avait eu
un fils, prénommé André :
mon père, hélas aujourd'hui
décédé lors d'un accident de
voiture, et à qui cette disparition avait
donné un perpétuel air d'enfant
taciturne.
J'ai aimé ton grand-père, nul ne
le contestera, même si je n'ai jamais su,
pendant les douze années qu'aura duré
notre mariage, qui il était au juste et pour
quel bord il travaillait. C'est d'ailleurs cette
ignorance qui m'a permis de voler à son
secours. J'aurais pu le sauver en effet, c'est du
moins ce qu'on a essayé de me faire croire,
comme si l'on avait instillé en mes veines,
et pour le reste de mes jours, le subtil poison du
remords. Si je suis arrivée trop tard, c'est
plutôt à cause de la quantité
de démarches qu'on imposait aux femmes de
détenus. Pour faire bonne mesure, on a
également tenté de me persuader qu'il
m'avait trompée sur la fin, avec une
chanteuse, et j'ai bien cru en devenir folle. Mais,
après tout, cela n'a rien d'étonnant.
Chacun sait que, un jour ou l'autre, les hommes
s'en vont. C'est plus fort qu'eux, aucune femme ne
devrait ignorer cela. Pourtant, si l'on m'en a
fourni de vagues preuves, à force d'avoir
retourné cent fois
l'éventualité dans ma tête,
aujourd'hui je n'en suis plus si sûre. Je me
suis même laissé dire que
c'était cette femme qui m'avait sauvé
la vie, dans des circonstances dont, hélas,
à cause de l'état de faiblesse
où j'étais alors, je ne me rappelle
plus rien. Même en admettant que cette
histoire soit avérée, qu'est-ce que
cela change ? Il est mort depuis longtemps, et
dans des conditions tellement atroces. N'a-t-il pas
droit à la paix ? Là-haut,
peut-être me sera-t-il donné de
m'expliquer avec lui sur ce point...
Contrairement à mon attente, elle ne rouvrit
pas les yeux, ni ne me prit la main en m'attirant
vers elle pour un dernier baiser. Elle reposait,
cette fois pour de bon, dans son immobilité
infaillible et glacée. C'est la femme de
ménage qui entrebâilla la porte pour
m'inviter à gagner la cuisine, où
l'on avait gardé mon dîner au
chaud.
|