Premiers chapitres
Pierre Moussa
Notre aventure humaine

Né en 1922, agrégé de Lettres, major de l'Inspection Générale des Finances, Pierre Moussa est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Les Etats-Unis et les nations prolétaires (Seuil, 1965), La Roue de la Fortune : souvenirs d'un financier (Fayard, 1989) et Caliban naufragé, les relations Nord/Sud à la fin du XXème siècle (Fayard, 1994).
CHAPITRE 1
Races ?


ouvenir : Lyon, lycée Ampère, janvier 1929. Je n'ai pas encore sept ans. Pour la première fois, j'assiste à une leçon de catéchisme. L'aumônier me demande mes nom et prénoms. Moussa, Pierre, Louis. Tout près de moi, deux autres garçons commentent : " Encore un Juif ! " Quelques heures plus tard, j'interroge ma mère : " Qu'est-ce qu'un Juif ? " Je ne me rappelle pas la réponse. " Suis-je un Juif ? - Non, tu n'es pas juif. "
Je mis quelque temps à comprendre que si, selon toute probabilité, je n'étais juif à aucun degré, j'étais tout de même sémite par une proportion minoritaire mais assez élevée de mon ascendance. Mon père, en effet, était égyptien, et issu d'un village à majorité arabe du delta du Nil appelé Bahada. Les Arabes, qui sont entrés en Egypte il y a un peu moins de quatorze siècles, sont, comme les Juifs, des Sémites ; les Egyptiens d'avant l'arrivée des Arabes (disons : les Egyptiens préarabes), qui depuis bien des millénaires constituent la majorité de la population égyptienne, ne sont pas sémites. Mes ancêtres du côté paternel sont probablement pour la plus grande partie arabes, pour l'autre partie égyptiens préarabes.
Les Sémites sont supposés descendre de Sem, fils aîné de Noé 1. Les Nord-Africains d'avant l'arrivée des Arabes, Egyptiens, Numides, Berbères (Kroumirs, Kabyles, Chleuhs…) sont appelés Hamites parce que censés descendre du deuxième fils de Noé, Cham 2. Le troisième fils de Noé, Japhet, est souvent tenu pour l'ancêtre des Indo-Européens 1 (dont la famille de ma mère, française, originaire du Charolais, faisait partie). L'origine de mes gènes est donc, selon toute vraisemblance, indo-européenne, sémitique et hamitique suivant un ordre d'importance décroissante dans mon patrimoine génique.
Descendre de Noé par les trois branches ne me causait, bien entendu, aucune fierté. J'aurais de beaucoup préféré tenir mes gènes d'ascendants exclusivement japhétiques comme la plupart de mes camarades afin d'être, comme eux, un Français incontestable.
Il me souvient qu'en 1941, pour être autorisé à passer la ligne de démarcation entre la zone libre (ma famille était à Lyon) et la zone occupée (l'Ecole normale supérieure, où j'avais été reçu en 1940, était à Paris), j'eus à répondre à un questionnaire de la préfecture du Rhône envoyé par la poste, qui me demandait en particulier : " Etes-vous aryen ? " Catholique alors très convaincu et très scrupuleux, je ne voulais en aucun cas mentir. J'écrivis donc à la préfecture : " Aryen veut-il dire non juif ? " (Ma mère, quand elle connut cet échange de lettres, fut très inquiète et me trouva insensé : " Tu n'avais qu'à répondre oui. Tu vas t'attirer des ennuis. ") La préfecture répondit ; le verdict était écrit à la main en cinq mots dans un coin de ma propre lettre (le papier était rationné, comme à peu près tout à cette époque) : " Aryen veut dire non juif. " Je pus donc rejoindre Paris et la rue d'Ulm.

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