Pierre Moscovici
Un an après
Document
Pierrre Moscovici est ancien ministre et co-directeur
de la campagne de Lionel Jospin.
CHAPITRE I
Le socialisme du possible
epuis
le bilan dressé par Lionel Jospin lui-même du deuxième septennat
de François Mitterrand, les socialistes, et plus largement les commentateurs
de la gauche, ont découvert le droit – ou le devoir – d’inventaire.
Cette démarche ne me choque en rien. Je la crois même saine et parfois
fructueuse : nulle action, si convaincante et sincère soit-elle,
ne doit être à l’abri de la critique. Je suis aussi persuadé que
sans appréciation juste du passé, sans lecture fine de l’histoire,
aucun dessin de l’avenir n’est possible. Encore faut-il, pour que
l’inventaire soit précis et utile, ne pas oublier les règles élémentaires
de la comptabilité qui, en politique comme dans l’entreprise, se
lit en partie double : un bilan comporte toujours un passif et un
actif. C’est cet oubli qui m’a un peu désolé à la lecture de certains
ouvrages récents, par ailleurs tout à fait intéressants, qui ont
installé, après le dogme de l’infaillibilité jospinienne, celui
de l’erreur ou de la trahison historique.
L’ancienne ministre Marie-Noëlle Lienemann a été la première à exploiter
ce filon politico-commercial, en présentant Lionel Jospin comme
un « psychorigide entouré d’autistes » doté d’un « ego hypertrophié
», sourd aux attentes du peuple et, par ailleurs, « un peu court
pour être Président (1) ». La violence de cette charge,
venant d’un ancien membre du gouvernement, qui avait d’ailleurs
manifesté un zèle tout particulier pour y entrer ainsi qu’une impressionnante
dévotion pour le candidat à la présidentielle, était trop grande
pour crédibiliser l’ouvrage. Pourtant, ce livre a en quelque sorte
installé un paysage, comme si était ainsi révélée, fût-ce maladroitement
et inélégamment, une vérité pensée tout bas par beaucoup : Jospin
s’était trompé, il avait failli, il avait succombé aux tentations
du centre, bref il n’était pas capable, notre échec était sa faute,
sa très grande faute.
Dans cette brèche se sont engouffrés des analystes plus fins, plus
articulés et donc beaucoup plus redoutables. Je pense en particulier
à Gérard Desportes et Laurent Mauduit et à leur « adieu au socialisme
(2) ». Tous deux sont d’excellents journalistes. Personne
ne peut les soupçonner d’avoir été a priori hostiles à la démarche
de Lionel Jospin : ils ont été, comme lui, militants de l’Organisation
communiste internationaliste (OCI), trotskistes, et presque à la
même époque. Cette empathie est, croient-ils, la garantie de la
sincérité de leur déception : Jospin était le gardien d’une exception
française, celle de la gauche du socialisme, sa déroute en sonne
le glas.
Au cœur de cette débâcle, ils identifient deux causes. Il y a d’abord
« le mensonge » de Lionel Jospin, militant trotskiste devenu Premier
ministre, persuadé que lui seul, « socialiste au plus profond de
ses convictions, tandis que l’époque est libérale », saura préserver
son camp. Mais aussi l’influence prédominante de ses lieutenants
« sociaux-libéraux », Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius,
« unis par un pacte : l’intelligence de la situation » et qui, à
force de « côtoyer des patrons toute la journée ont pu (...) chacun
à leur manière, apprécier le confort que procure la connivence feutrée
avec le capitalisme ». Qu’en termes élégants ces choses-là sont
dites...
Dès lors, le tour est joué : la « modernité », floue et molle, s’étant
substituée à la gauche, le 21 avril 2002 signe l’adieu au socialisme.
Le « départ consternant de Lionel Jospin » marque plusieurs symboles
: « symbole d’abord, du naufrage de la gauche, de toute la gauche,
symbole aussi d’un échec terrible, celui de cet homme tourmenté
qui, presque toute une vie, aura caché ce qu’il était ». Jospin
est bien « le passeur, celui qui fait le pont entre l’ancien et
le nouveau », mais le nouveau, c’est la disparition du socialisme,
pour lequel il se sera toujours battu ! Cette thèse, celle de la
trahison, même involontaire, surtout involontaire, vient redoubler
celle de l’échec. La défaite n’est pas circonstancielle, elle ne
n’inscrit pas dans un cycle court – normal en démocratie – d’alternance
politique, elle n’ouvre pas une nouvelle période à gauche, elle
clôt un cycle historique et signe la fin d’une idée et d’un idéal.
Une telle lecture du quinquennat jospinien est sans appel : il aura
été la chronique d’un renoncement annoncé. En somme, nous aurions
perdu parce que nous n’avons pas été assez à gauche, et la seule
issue pour le mouvement socialiste serait le retour aux sources,
c’est-à-dire au marxisme.
Cette analyse, habile parce qu’elle présente la trahison supposée
de Lionel Jospin comme un drame intime, celui du socialiste le plus
authentique, parce qu’elle évite donc la caricature médiocre du
procès en incapacité, m’a semblé mériter quelques développements.
Elle constitue en effet la colonne vertébrale du discours de tous
ceux qui, à gauche, refusent le réformisme, d’une extrême gauche
qui ne peut se construire que sur les décombres du Parti socialiste,
ou de ceux qui, dans ses rangs, éprouvent l’envie de faire table
rase de son histoire ou ressentent la nostalgie d’un vieux monde.
Elle pose le débat essentiel pour la gauche demain : faut-il revenir
à une radicalité proche de la pureté des origines mais incapable
d’agir sur le réel, ou assumer le réformisme et bâtir une gauche
européenne ?
Dans ce choix, la lecture du « jospinisme », au pouvoir entre 1997
et 2002, mais aussi en gestation auparavant, pèse lourd. Selon que
l’on pense qu’il fut une tentative honnête, couronnée de certains
succès et échouant finalement faute d’être allée jusqu’à son terme
et d’avoir conduit la rénovation jusqu’au bout, ou que l’on estime
au contraire qu’il s’agissait d’un intermède, d’une rustine ou d’une
demi-mesure, les conséquences à en tirer sont évidemment très différentes.
Dans le premier cas, il faut aller jusqu’au bout de la définition
d’un « réformisme de gauche », entamée par Lionel Jospin, dans l’autre,
il faut tourner le dos à une pensée et une pratique étrangères à
l’essence du socialisme.
C’est pourquoi il faut en revenir à l’inventaire, ou plutôt à son
détournement. Échec, trahison : ces évaluations ont depuis un an
créé le climat en donnant une version unilatérale, partielle et
partiale, et donc fausse de la défaite de la gauche. En négligeant
tout ce que nous devons à Lionel Jospin, tout ce que nous avons
fait avec lui, elles ne lui rendent pas justice, elles contribuent
à nous discréditer auprès des nôtres au moment même où la droite
s’installe, elles ne nous permettent pas de tirer de notre expérience
au pouvoir des leçons utiles pour demain. Sans ignorer telle ou
telle notation juste, sans même négliger la validité de telle ou
telle analyse, il me paraît plus élégant, plus honnête et plus utile
de jeter sur cette période un regard plus large et plus équilibré.
Ce qui exige un peu de recul.
La chute de la maison Mitterrand
Car l’« échec », la « trahison » ne peuvent se mesurer qu’au regard
de l’histoire même du mouvement socialiste en France. « Un homme
n’est pas ce qu’il cache, il est ce qu’il fait » : Lionel Jospin
aime, paraît-il, cette phrase de Malraux. Il y a là, bien sûr, une
part de vérité, un morceau de la condition humaine – et en même
temps une assertion profondément discutable. Je serai plus banal
: un homme est ce qu’il est et il fait ce qu’il peut, tout simplement.
Et on ne peut pas comprendre ce qu’est Jospin, ce qu’il a fait,
ce que nous avons fait avec lui, sans prendre la mesure de l’espace
et du temps, de l’histoire et de ses contingences, dans lesquelles
il a inscrit son action. Oui, Jospin est bien un homme du passage.
Mais pas du passage entre la gauche du socialisme et le social-libéralisme,
entre la conviction et la trahison. Du passage entre le xxe
et le xxie siècle. Du passage entre deux époques
– celle de la guerre froide, celle de la paix chaude. Du passage
entre deux conceptions de la gauche – le socialisme surplombé par
le marxisme et confronté au communisme, la social-démocratie livrée
à elle-même dans un monde où le marché triomphe. Du passage, enfin,
entre deux étapes dans la vie du Parti socialiste, construit dans
les années 70 autour de François Mitterrand, arrivé au pouvoir avec
lui dans les années 80, le quittant dans la douleur dans les années
90.
Jospin est l’héritier de cette histoire. Elle le produit. Il s’y
construit. Il en tire les leçons et en perçoit les contradictions.
Sans analyse du mouvement socialiste pendant la chute de la maison
Mitterrand, la suite n’est pas intelligible. Pour comprendre 2002,
il faut se souvenir d’abord de notre cuisante défaite aux législatives
de 1993, du surprenant rétablissement opéré en 1997 ensuite, de
ses limites enfin.
Mars 1993 : il y a dix ans déjà, dix ans seulement. Le septennat
« actif » de François Mitterrand s’achevait sur une débâcle sans
précédent. Le Parti socialiste, après cinq ans de pouvoir aux côtés
du Président de la République, rassemblait péniblement 19 % des
voix au premier tour, la gauche 41 % au second. Cinquante députés
socialistes étaient élus à l’Assemblée nationale pour faire face
à plus de 500 députés de droite. A côté de cet effondrement et si
l’on s’en tient à la seule dimension électorale, notre résultat
de juin 2002 fait figure de triomphe... Fort de cette majorité écrasante,
appuyé sur un RPR dominant, abritant son « candidat naturel » Jacques
Chirac, Edouard Balladur s’installait à Matignon en majesté.
Pour tout observateur lucide, le doute n’était pas permis : la parenthèse
socialiste était refermée, le fleuve avait rejoint son lit, la droite
était de retour pour dix ans au moins, et sans doute davantage.
Déjà candidat, pour la première fois, dans la quatrième circonscription
du Doubs, j’avais la sensation de m’engager dans une longue marche
qui m’amènerait, peut-être, à devenir député en 1998 et, qui sait,
à d’autres destinées un jour. Et pourtant, quatre ans plus tard
– si vite – la gauche plurielle emportait les élections législatives
anticipées du fait de la dissolution surprise de cette chambre introuvable
par Jacques Chirac. Pendant cinq ans, nous avons ensuite dirigé
le pays, non sans commettre d’erreurs, mais sans jamais déchoir.
Et puis est arrivé le 21 avril 2002. Au cœur de ce raccourci historique,
à l’origine de cette action, il y a Lionel Jospin.
La défaite de la gauche en 1993 n’a que peu de traits communs avec
celle de 2002. D’abord, elle fut celle des socialistes, et non de
leurs partenaires. En 1993, le Parti communiste et les Verts, contrairement
à ce qui se produisit l’an dernier, totalisèrent autant de voix,
réunis, que le Parti socialiste. Celui-ci n’était plus dominant
à gauche, il était au contraire contesté par ses propres électeurs.
Alors que l’extrême gauche restait embryonnaire, les écologistes,
qui nous avaient jusqu’à quelques jours du scrutin talonnés dans
les intentions de vote, apparaissaient comme la force montante,
voire comme la force alternative parmi les progressistes, alors
que le PCF stabilisait son déclin. Les conditions d’un dialogue
différent étaient donc posées : l’organisation de la gauche ne pouvait
plus se résumer à un tête-à-tête entre socialistes et communistes,
de nouveaux partenaires émergeaient. La tentation de l’hégémonisme
nous était désormais interdite.
Cette défaite était aussi celle de la morale. Nous n’avons pas,
en 1993, été seulement abandonnés par une fraction de notre électorat
réfugiée dans l’abstention faute d’être satisfaite, ou par crainte
de la cohabitation comme ce fut le cas en 2002. Nous n’avons pas
seulement été victimes, comme le 21 avril 2002, d’une dispersion
des suffrages de gauche confrontés à une pluralité de candidatures,
inorganisée et traversée d’hostilités mutuelles. Nous avons été
sciemment, vigoureusement sanctionnés par le « peuple de gauche
» : la droite n’a pas gagné par défaut en 1993, elle a totalisé
son plus grand nombre de voix au cours de la décennie passée, nourri
par le ralliement de beaucoup de nos électeurs en colère.
Le récit du deuxième septennat de François Mitterrand est connu,
ne le refaisons pas. Mais il faut bien expliquer pourquoi en cinq
ans les socialistes et la gauche sont passés de la réélection triomphale
du Président d’alors à l’enfer des législatives de 1993. Deux mots
y suffisent : reniements et errements.
La gauche avait reconquis le pouvoir en 1988 parce que les Français
avaient été déçus de la gestion libérale de Chirac et Balladur entre
1986 et 1988, et parce qu’ils avaient fait confiance aux qualités
d’homme d’État de François Mitterrand, qui avait emporté haut la
main la bataille de la première cohabitation. Il ne s’agissait pas,
loin s’en faut, d’un chèque en blanc – l’acquisition par la gauche
d’une simple majorité relative lors des législatives de 1988 l’avait
clairement signifié. En réalité, notre contrat comportait deux obligations
: réformer le pays et la société, combattre efficacement le chômage.
Passé les grandes réformes des premiers mois – la création du RMI,
celle de la CSG, la revalorisation de la condition enseignante...
– la gauche s’est enfermée dans la gestion, et repliée sur une politique
économique extrêmement orthodoxe.
Les résultats en termes d’emplois – bien sûr attribuables en grande
partie à des facteurs internationaux, mais faiblement contrebalancés
par une politique excessivement rigoureuse – furent terribles :
la France comptait près de trois millions de chômeurs en 1993. J’ai
la conviction que ce ne fut pas tant ce chiffre – désastreux, et
traduisant une crise profonde, touchant chaque famille française
– qui nous a été reproché, mais au moins autant la sensation que
nous nous étions résignés au chômage et ralliés au libéralisme :
la phrase prêtée à François Mitterrand – « contre le chômage, tout
a été essayé » – symbolisait cette impuissance reconnue, assimilée
par beaucoup à un reniement.
Cette thèse de la trahison – déjà – se nourrissait du constat, incontestable,
de nos errements politiques. Le nouveau septennat avait mis fin
à la cohabitation entre la gauche et la droite, il en fit naître
une autre, interne à la famille socialiste, entre le Président et
le Premier ministre qu’il avait choisi en 1988, Michel Rocard. Celui-ci
fut-il appelé, comme on l’a dit, pour « lever l’hypothèque » et
interdire à ce compagnon/concurrent la succession ouverte en 1995
? Je ne peux l’affirmer, mais tout se déroula comme s’il en avait
été ainsi. Jamais n’exista pendant ces années un lien de confiance
entre l’Elysée et Matignon. Chausse-trappes d’un côté, prudence
excessive de l’autre, tel fut au contraire le positionnement des
deux hommes et de leurs entourages dans cette véritable guerre de
tranchées. Tout cela se termina par le limogeage sans ménagement
d’un Michel Rocard qui avait eu le front de ne pas s’effondrer.
Divisés au sommet de l’État, les socialistes l’étaient aussi dans
leur parti. Dès le lendemain de sa réélection en 1988, le Parti
socialiste avait échappé à François Mitterrand. Celui-ci avait éloigné
Lionel Jospin – il est vrai avec le consentement de l’intéressé,
lassé par un septennat à la tête du Parti socialiste – en le nommant
numéro deux du gouvernement Rocard, ministre de l’Education nationale.
Il voulait confier les rênes du parti à son « fils préféré », Laurent
Fabius, l’ancien « plus jeune Premier ministre donné à la France
», qui avait réussi à Matignon entre 1984 et 1986. Cette volonté
avait sans doute sa logique. Elle semblait organiser le « triangle
des héritiers » : Rocard Premier ministre, Jospin théoriquement
en situation de lui succéder, Fabius à la direction du parti, tout
allait pour le mieux dans le meilleur des mondes mitterrandiens.
Mais Michel Rocard et Lionel Jospin vivaient l’arrivée de Laurent
Fabius rue de Solférino comme un fait du prince, donnant à celui-ci
un rôle à la fois valorisant et prééminent. C’est pourquoi ils ne
consentirent pas à cette volonté, et portèrent Pierre Mauroy à la
tête du parti.
Le reste de la législature fut constamment pollué par les divisions
des socialistes et par les « affaires ». Le congrès de Rennes en
1990, sans comporter de vrai débat de fond, fut une tragédie. A
l’issue d’une violente bataille, presque physique, dont n’émergèrent
aucune majorité ni ligne politique claire, les dirigeants du parti
furent incapables de produire une véritable synthèse : les antagonismes
de personnes avaient pris le pas sur le débat d’idées, des fractures
humaines s’étaient créées dont les séquelles sont, aujourd’hui encore,
lourdes. Le Parti socialiste avait été riche de sa diversité, mais
il a depuis Rennes bien du mal à l’exprimer avec sincérité et clarté,
tant est forte la crainte chez les militants des conséquences de
l’affrontement. Pierre Mauroy, confirmé sans être conforté, laissa
sa place à Laurent Fabius en 1992. Mais celui-ci arrivait trop tard
à la tête d’un Parti socialiste traumatisé, traversé de profonds
antagonismes et déjà délaissé par les citoyens.
La séquence qui s’ouvrit alors, entre 1992 et 1993, fut un long
cauchemar, un vrai chemin de croix. Les débâches électorales – régionales
et cantonales de 1992 – accompagnaient la chronique des affaires.
Affaire Pechiney, affaire Pelat, affaire Urba... tout se mélangeait,
réelles dérives et suspicions injustifiées. Les socialistes se battaient
dos au mur, sans que la vérité arrive à faire le tri entre les problèmes
de système – l’absence de clarté sur la législation relative au
financement des partis politiques – et les comportements incertains.
Les socialistes avaient, en tout cas, perdu le sens d’un rapport
sain au capitalisme et à l’argent.
La présence de Bernard Tapie au gouvernement, pendant quelques mois
de 1992, fut le symbole de cette déshérence. L’homme possède au
plus haut point la capacité, par son style, par son vocabulaire,
de se rendre populaire – ce qu’on appelle le charisme. Mais ce n’est
pas de cela qu’il est question : Bernard Tapie, de par la nature
de ses activités, du fait de sa relation approximative avec la règle
et l’argent, qui confine parfois à l’aventurisme, ne pouvait et
ne devait tout simplement pas appartenir à un gouvernement de gauche
!
Car la gauche, si elle ne doit être ni moraliste ni sectaire, si
elle ne peut ignorer l’entreprise et les entrepreneurs, se définit
toujours comme une éthique. Y avoir ainsi dérogé était le signe
d’un dévoiement et d’une perte des repères les plus élémentaires.
Lionel Jospin le souligna : il fut malheureusement très seul sur
cette ligne, peu soutenu et mal compris par la plupart des responsables
socialistes, subjugués par le charme « tapiste » ou craignant d’indisposer
le Président de la République, qui s’en était entiché.
On comprend donc le rejet dont nous fûmes l’objet en mars 1993,
victimes à la fois de nos échecs, de nos divisions et des manquements
de certains des nôtres à la morale. Le suicide de Pierre Bérégovoy,
soupçonné d’avoir bénéficié d’un prêt personnel dans des conditions
délictueuses, la mort de cet homme honnête et scrupuleux dont nous
n’avions pas compris la détresse causée par une petite bêtise, marquait
la fin dramatique de cette période. A son issue, tout – notre idéal
et nos rêves, notre vivre-ensemble et nos amitiés, notre savoir-faire
politique et notre volonté réformiste – avait été mis à bas.
En mars 1993, le vocabulaire le plus rebattu avait un sens : la
gauche, le socialisme français étaient bien un champ de ruines.
Seul subsistait, assistant à la chute de la maison qu’il avait contribué
à bâtir puis à détruire, François Mitterrand à l’Élysée pour deux
ans encore, arbitre de la querelle des droites et acteur des convulsions
socialistes.
1. Marie-Noëlle Lienemann, Ma part d’inventaire, Ramsay,
2002.
2. Gérard Desportes et Laurent Mauduit, L’adieu au socialisme,
Grasset, 2002.
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