David Morrell
Disparition fatale
thriller
Traduit de l’américain par Cécilia Mashuray
David Morrell est né au Canada. Professeur de littérature
américaine à l'université d'Iowa, il est l'auteur de nombreux best-sellers,
traduits dans plus d’une vingtaine de langues. Chez Grasset, il
a publié In extremis, Démenti formel, Double
image et Le contrat
Sienna.
uand
j’étais enfant, mon petit frère a disparu. Sans laisser de trace.
Il s’appelait Petey. Ce jour-là, il rentrait à la maison à vélo,
après un match de base-ball. Il n’avait pas joué, non. Le match,
c’était pour les grands, comme moi : j’avais treize ans, et
Petey seulement neuf. J’étais son dieu : il était tout le temps
accroché à mes basques. Mais les copains se plaignaient de l’avoir
dans les pattes alors j’avais dit à Petey : « Barre-toi,
rentre à la maison. » Je me souviens encore du regard malheureux
qu’il m’avait lancé avant d’enfourcher son vélo et de s’éloigner
en pédalant, un gamin maigrichon avec les cheveux en brosse, des
lunettes, un appareil dentaire et des taches de rousseur, vêtu d’un
T-shirt sorti de son jean trop large et de baskets – la dernière
image que j’ai de lui. C’était il y a un quart de siècle. Hier.
Au moment de passer à table, ce soir-là, il n’avait toujours pas
reparu. Ma mère a téléphoné aux copains de mon frère habitant dans
le voisinage, mais personne ne l’avait vu. Vingt minutes plus tard,
mon père appelait les flics. Sa pire crainte (du moins à ce moment-là)
était que Petey se soit fait renverser par une voiture, mais aucun
accident impliquant un mineur ne s’était produit. Le policier a
promis de rappeler s’il y avait du nouveau et, en attendant, d’envoyer
des voitures de patrouille à sa recherche.
Mon père ne supportait pas d’attendre sans rien faire. Il m’a demandé
de lui indiquer le chemin qu’avait dû emprunter Petey entre le terrain
de jeu et la maison. On a refait le trajet, roulant ici et là. Le
crépuscule était tombé, et on a failli dépasser sa bicyclette avant
que je repère un de ses réflecteurs brillant dans les derniers rayons
du soleil couchant. Le vélo avait été poussé entre des buissons,
sur un terrain à l’abandon. Le gant de base-ball de Petey se trouvait
en dessous. On a fouillé le terrain, crié son nom. On a demandé
aux gens qui résidaient dans le quartier s’ils avaient vu un petit
garçon qui ressemblait à la description de mon frère. En vain. En
rentrant à la maison à tombeau ouvert, mon père avait le visage
si tendu que ses pommettes saillaient. Il n’arrêtait pas de répéter
pour lui-même : « Oh, mon Dieu, oh, mon Dieu. »
Moi, j’espérais que Petey se cachait parce qu’il m’en voulait de
l’avoir chassé du terrain de base-ball. Je rêvais qu’il allait se
pointer juste avant l’heure du coucher en disant : « Alors,
t’es désolé, hein, maintenant ? Tu vois que tu n’as pas vraiment
envie que je m’en aille ! »
C’est vrai que j’étais désolé, car je ne pouvais pas faire semblant
de croire que Petey avait balancé lui-même son vélo dans ces buissons
– il adorait ce vélo. Et pourquoi aurait-il abandonné son gant de
base-ball ? Non, il lui était arrivé quelque chose, quelque
chose de grave, qui ne se serait pas produit si je ne lui avais
pas dit de partir.
Ma mère est devenue hystérique. Mon père a rappelé la police. Un
inspecteur s’est présenté peu après, et, le lendemain, une battue
a été organisée. Le journal local (cela se passait à Woodford, aux
environs de Columbus, dans l’Ohio), en a fait son gros titre. Mes
parents sont passés à la radio et à la télévision, pour supplier
celui ou ceux qui avaient kidnappé Petey de le leur rendre. Cela
n’a servi à rien.
Il m’est impossible de décrire la douleur et les ravages causés
par la disparition de Petey. Ma mère a commencé à se bourrer de
médicaments pour tenir nerveusement. Souvent, la nuit, je l’entendais
sangloter. Moi, je ne pouvais m’empêcher de me sentir coupable
d’avoir exclu Petey du match de base-ball. Chaque fois que la porte
d’entrée s’ouvrait, je priais pour que ce soit lui qui rentre, enfin,
à la maison. Mon père s’est mis à boire ; il a perdu son emploi.
Ma mère et lui n’arrêtaient pas de se disputer. Un mois après qu’il
a eu quitté la maison, il s’est tué dans un accident : il a
perdu le contrôle de sa voiture sur la nationale, elle est partie
en tête-à-queue et a fini sur le toit. Il n’avait pas d’assurance-vie.
Ma mère a dû vendre la maison. Nous nous sommes installés d’abord
dans un petit appartement, puis chez mes grands-parents à Columbus.
Je me demandais tout le temps, dans l’angoisse, comment Petey nous
retrouverait s’il revenait à la maison.
Il m’obsédait. J’ai grandi, fini mes études, je me suis marié,
j’ai eu un fils et entrepris une belle carrière. Dans mon esprit,
Petey, lui, ne grandissait pas. Il demeurait ce gamin de neuf ans
tout maigrichon qui me lançait un regard blessé avant de s’éloigner
sur son vélo. Il me manquait. Si, en labourant, un fermier avait
déterré un squelette de petit garçon et qu’on eût identifié ces
restes comme ceux de Petey, j’aurais amèrement pleuré mon petit
frère, mais au moins, l’histoire aurait eu une fin. J’avais désespérément
besoin de savoir ce qui s’était passé.
Je suis architecte. Pendant un temps, j’avais travaillé pour un
grand cabinet de Philadelphie, mais mes meilleurs dessins n’étaient
pas assez classiques au goût de mes patrons, aussi avais-je fini
par me mettre à mon compte. J’en avais également profité pour changer
d’environnement, en choisissant non pas de m’installer dans une
autre ville de la côte Est, mais de quitter la côte Est. Ma femme
m’a surpris en acceptant l’idée avec enthousiasme. Je vous épargne
la liste des raisons pour lesquelles nous avons choisi Denver –
l’attrait des montagnes, le mythe de l’Ouest. Donc, nous nous y
sommes installés et, presque tout de suite, j’ai développé une bonne
clientèle.
Deux des immeubles de bureaux que j’ai conçus sont situés en bordure
de parcs municipaux. Ils s’intègrent dans leur environnement tout
autant qu’ils le reflètent ; leurs parois de verre et de carrelage
agissent comme d’énormes miroirs qui capturent l’image des étangs,
des arbres et des pelouses alentour. Ils ne font qu’un avec la nature.
Mais ce sont mes maisons dont je suis le plus fier. La plupart de
mes clients vivaient près de stations huppées comme Aspen et Vail,
mais ils avaient aussi à cœur de respecter les montagnes et refusaient
l’ostentation. Ils désiraient se rapprocher de la nature sans l’envahir.
Je comprenais. Les maisons que je construisais se fondaient si bien
dans le paysage qu’on ne les voyait pas avant d’être pratiquement
à l’entrée. Des arbres et des corniches les dissimulaient au regard.
Des ruisseaux coulaient en dessous. Des rochers plats devenaient
des terrasses. Des pierres devenaient des marches. Des falaises,
des murs.
C’est drôle, d’ailleurs, que ces structures dessinées pour passer
inaperçues attirent autant l’attention. Mes clients, tout en affirmant
vouloir être invisibles, ne pouvaient résister à l’envie de montrer
leurs nouvelles demeures. Des articles leur ont été consacrés dans
des revues comme House Beautiful et Architectural Digest,
même si les illustrations qui les accompagnaient ressemblaient davantage
à des photos de nature qu’à des clichés de maison. L’antenne locale
de la chaîne CBS a enregistré un sujet de deux minutes pour le journal
du soir. La journaliste, en tenue de randonneuse, a proposé un jeu
aux téléspectateurs.
— Voyez-vous une maison au milieu de ces arbres et de ces
rochers ?
Elle se tenait à trois mètres d’un mur, mais il a fallu qu’elle
le montre du doigt pour qu’on mesure à quel point la maison était
bien cachée. Ce reportage a été remarqué au siège de CBS à New York
et, quelques semaines plus tard, j’ai été interviewé pour un sujet
de dix minutes dans l’émission CBS Sunday Morning.
Pourquoi ai-je accepté d’y participer ? Je n’ai cessé depuis
de me poser la question. Dieu sait que je n’avais pas besoin de
publicité pour décrocher des contrats. Si ce n’était pour des raisons
économiques, j’avais dû agir par vanité. Je voulais peut-être que
mon fils me voie à la télé. Ma femme et lui étaient brièvement apparus
dans le cadre eux aussi, tandis que nous passions devant ce que
le journaliste appelait une de mes « maisons caméléons ».
Si seulement nous avions tous pu être aussi invisibles !
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