Peter Moore Smith
Los Angeles
Peter Moore Smith est l'auteur des Ecorchés (Grasset 2001 )et de nouvelles qui ont été sélectionnées pour le Pushcart Prize et la collection " Best American Mystery Stories ".
Chapitre un
y repenser, je suis pris de terreur - une terreur totale, absolue - comme si je vivais une de ces séquences familières de violence en direct aux infos. Mais ce jour-là, à cet instant, j'étais dans ma cuisine, les pieds nus sur le dallage frais, enveloppé dans mon peignoir de bain anthracite, en train de siroter mon cocktail quotidien de café et de psychotropes. J'avais pour une fois remonté le store vénitien parce que je cherchais la chatte. Elle avait miaulé dehors toute la nuit, comme un bébé qui pleure, et maintenant, alors que je me décidais à aller la voir, elle était bien sûr partie. Probablement sous l'effet des médicaments, je me sentais comme hypnotisé par la luminosité, si peu familière pour moi, celle de six heures du matin, fasciné par le soleil qui se réverbérait sur les carrosseries déglinguées des bagnoles et des 4x4 garés dans le parking en bas. La scène me paraissait étrangement composée. Les jeux de lumière subtils sur les jacinthes bleues et blanches du jardin luxuriant du vieil homme, à côté, les durs rayons qui se reflétaient sur les feuilles vernissées de son laurier, tout semblait pensé, réfléchi, comme mis en scène par quelque génie du cinéma. Dans le léger bruissement des branches en surplomb, il m'avait même semblé entendre le réalisateur chuchoter " Action ".
Brisant ma rêverie, le téléphone sonna.
J'attendais un appel du bureau de l'avocat de mon père car je venais d'avoir un problème chez Vons avec une de mes cartes de crédit. J'avais laissé un message à l'un des assistants pour qu'il s'en occupe. Ma seule pensée en décrochant fut : pourquoi appellent-ils si tôt ?
Je fis " Allô ? "
Elle dit mon nom.
Puis, clic.
C'était elle, c'était Angela, pas de doute là-dessus.
Contrairement à la chatte, Angela avait été absente toute la nuit. J'étais resté éveillé longtemps après l'heure à laquelle elle rentrait d'habitude puis, gagné par l'ennui d'attendre, j'avais mis à profit ce temps libre pour récrire quelques pages de mon scénario avant d'avaler une paire de Restoril et de me traîner au lit.
Je raccrochai, pensant qu'elle allait me rappeler d'une seconde à l'autre. Elle voulait probablement m'expliquer où elle avait passé la nuit, et avait été coupée, c'est tout.
Je regardai à nouveau par la fenêtre. Un homme que je n'avais jamais vu auparavant sortait de mon immeuble et se dirigeait vers sa voiture. Il enleva son veston gris et le déposa soigneusement sur le siège du passager avant de faire démarrer sa vieille Honda et de s'éloigner. J'essayai d'imaginer l'endroit où il travaillait - un bureau, un ordinateur, un gobelet plein de crayons, peut-être même une plante en pot aux vrilles bouclées.
Trop de temps passa, trop de minutes bleues inscrites sur le cadran digital bleu de la machine à café. Je n'arrêtais pas d'y penser, quelque chose n'allait pas. Elle aurait déjà dû rappeler. Je décrochai à nouveau, fis * - 69 et écoutai la douce voix électronique de l'opérateur-robot me donner le numéro du dernier appel reçu. Ne perds pas les pédales, me disais-je. Je pensais, Reste calme, concentre-toi. Je notai le numéro du mobile d'Angela sur une vieille ordonnance vierge et le composai immédiatement. Cinq sonneries impersonnelles, puis ce fut son message enregistré : " Salut, c'est moi. " Trop chaleureuse, trop spontanée. C'était une annonce de répondeur qui ne reflétait rien de sa personnalité. " Laissez-moi un message, je vous rappellerai. "
Cela n'avait pas de sens. Si Angela venait de m'appeler de son mobile, pourquoi ne me répondait-elle pas maintenant ?
Je replaçai à nouveau le téléphone sans fil sur son socle et pris ma tasse de café pour une dernière et grumeleuse gorgée.
Je baissai les stores.
Je collai mon oreille au mur mitoyen de nos appartements.
J'allai sur le palier et frappai à sa porte, même si je savais qu'il n'y aurait pas de réponse.
Je réfléchis à la façon dont elle avait dit mon nom, au ton de sa voix, et attendis, un peu moins calme.
A chaque seconde qui passait, j'étais moins calme.
Je refis son numéro, laissant cette fois un message. " C'est moi. " J'essayai de donner à ma voix un ton détaché. " Au fait, qu'est-ce que tu voulais ? " Mais comme je n'avais encore parlé à personne de la matinée, ma voix se cassa.
Je laissai s'écouler une dizaine de minutes, puis rappelai.
" Est-ce que tout va bien ? " Je parlai beaucoup plus clairement. " Angela, qu'est-ce qui se passe, merde ? " Toujours le répondeur.
Je raccrochai. Puis composai le 911.
" Une femme, ma voisine. " Je savais que c'était un peu alarmiste, mais je commençais à paniquer.
" Qu'y a-t-il à son sujet, monsieur ?
- Quelque chose lui est arrivé. Elle a peur.
- Pouvez-vous être plus précis ? "
Je donnai à l'opérateur de police secours l'adresse d'Angela ; qui, sauf le numéro de l'appartement, était aussi la mienne.
...
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