Premiers chapitres
Georges Moore
Mémoires de ma vie morte


George Moore est né en 1852 en Irlande. Fils d'un riche propriétaire terrien, il part à Paris étudier la peinture. Il se lie avec de nombreux artistes et écrivains : Manet, Zola, les frères Goncourt, Degas, Renoir, Monet, Alphonse Daudet, Mallarmé, Tourgueniev. En 1882, de retour en Angleterre, il publie plusieurs romans ainsi que son autobiographie. Il meurt en 1933.

I
Printemps à Londres


ssis à ma fenêtre un dimanche matin, je regarde nonchalamment les moineaux, agités et mouvants points noirs qui hantent le vieil arbre au coin de King's Bench Walk ; je commence à distinguer comme un soupçon de verdure parmi les branches de ce tilleul. Il y a bien, en effet, un peu de vert épars sur les branches, et j'en ressens une soudaine impulsion ; l'impulsion du printemps s'éveille, me presse les pieds, du caoutchouc est entré dans les semelles de mes souliers, et j'ai envie d'aller voir Londres. Quel charme on éprouve à traverser le jardin du Temple, à s'y arrêter ; - des pigeons s'y laissent glisser du haut des toits - à appeler un cab, et à remarquer en passant, parmi d'autres, ce jeune arbre au chevet de Saint-Clement Danes, tant est exquise la nuance de sa verdure sur le mur qu'a noirci la fumée.
Le dimanche on peut voir Londres mieux qu'en semaine : enfoncé dans un cab, on est seul avec Londres. Londres est si beau dans cette rue étroite, fameuse par sa littérature licencieuse. Un ciel bleu et blanc au-dessus d'un pignon du XVIIe siècle..., et un moment après on est dans Drury Lane, au milieu d'une population renfrognée que le beau temps a tirée du fond de ses cours et de ses allées. On ne voit que cordes à sauter qui tournent ; c'est miracle si les enfants ne se font pas écraser ; leurs mères, marchandes de quatre-saisons, sont assises, drapées dans des châles, avec l'air satisfait de lapins au bord de leur terrier, tandis que les hommes en groupes maussades, fument leurs pipes, les yeux fixés sur les portes fermées du bar. Au coin du grand théâtre un petit marchand de glaces accapare rapidement tous les sous disponibles du voisinage. De la ruelle, le cab débouche dans une rue animée, une vive rougeur semblable à celle du soleil couchant inonde la chaussée que domine un bloc de maçonnerie triangu-laire et l'église Saint-Gilles, dont le clocher monte haut et droit dans l'air d'un bleu pâle et tendre. Les clochers sont si beaux qu'on aime à penser qu'ils survivront aux croyances. Qu'on ait ou non une religion il faut à tout prix des clochers, dans les villes comme à la campagne, des clochers entrevus parmi les arbres, dressés au-dessus des repaires de la cité.
C'est le flot du printemps qui monte : les amandiers sont en fleur ; celui-ci, devant cette maison, dessine sur le mur terni un décor d'éventail japonais, et des haies épanouissent leurs fleurs dans les rues désuètes qui avoisinent Fitzroy Square. Que de verdure ! Le printemps a plus de charme ici qu'à la campagne. Il faut être à Londres pour le goûter. Il danse au loin dans Saint-John's Wood, brume et soleil jouant ensemble comme fille et garçon. Quelle douceur dans cet air, comme il vous tente, vous excite ! Il vous fond sur les lèvres en baisers tendres et vous communique une délicate gourmandise de vivre. Comme il serait charmant de voir des femmes se promener dans ce jardin, par les allées ombreuses qu'un rayon par moments éclaire, de les voir aller la main dans la main, essayant d'attraper des branches, comme font les jeunes femmes qui songent à leurs amoureux. Hélas ! ce jardin est vide ; point de femmes, rien que des narcisses : mais comme exquise est la courbe de cette fleur quand on la regarde de profil, et plus exquis encore son jaune étoilé quand on la regarde de face. Fleur antique qui fait que mon esprit se reporte en arrière (non pas toutefois jusqu'aux temps de la Grèce ; le narcisse a bien perdu de son ancienne beauté), elle me fait plutôt songer à un Wedgwood qu'à un vase grec.
Mes pensées, vagabondes, m'amusent : je les suis comme un enfant suit des papillons, et toute cette extase en moi, autour de moi, n'est que la joie de la santé, ma propre santé et celle de l'univers. Ce jour d'avril m'a mis cerveau et sang en feu, et je ne puis rien faire que rêvasser près de ce vieux canal. Il a l'air hors d'usage, et c'est charmant, car un canal abandonné est un symbole parfait de... au fait je ne sais pas trop de quoi. Un fleuve s'épanche ou se précipite, un lac, fût-il artificiel, héberge des oiseaux aquatiques, et les enfants y font naviguer leurs bateaux ; mais un canal ne fait rien.
Voici venir un chaland ! Ce canal n'a donc pas été abandonné. Je pensais que le dernier chaland y avait passé il y a bien vingt ans. Celui-ci interrompt mon rêve, et je me sens tout misérable. Le voici qui vient, halé par un maigre cheval : la corde se tend, s'étire. Il passe, lourde masse noire avec des rides à sa proue ; un homme s'appuie au gouvernail.
Un canal évoque en moi mon enfance : il n'est pas d'enfants que ne charme un canal et nous nous rappelons tous l'étonnement avec lequel nous regardions fumer la cheminée du remorqueur. Quand mon père me demandait pourquoi j'aimais mieux aller à Dublin par le canal que par la route, je ne savais que dire. Et je ne pourrais dire aujourd'hui davantage pourquoi j'aime un canal. Peut-être parce que les bateaux glissent comme les jours, et que le cheval qui peine est un symbole ! Que de mal il se donne, plaquant ses sabots sur le chemin de halage !...
Des visites à faire, trois heures y passent ; des femmes naturellement, toujours des femmes. Mais à six heures me voici libre, et je reprends, au soir tombant, le cours de mes méditations tandis que le cab roule à travers ces rues pavées de brique qui se pressent autour de Golden Square : des rues dont on rencontre les noms dans les romans d'autrefois ; des rues pleines de ces ateliers où Hayden, Fuseli et autres, piètre bande moribonde, parlaient de l'art avec un grand A, noyaient leur désespoir dans la boisson, et mouraient en se demandant pourquoi le monde ne voulait pas reconnaître leur génie. Près d'une voûte en délabre, des enfants se battent en s'efforçant d'atteindre une ancienne lanterne. L'odeur de ces rues fanées est spéciale à Londres. On y respire quelque chose de l'odeur du marais originel : cela monte du pavé et se mêle à la fumée.
La fantaisie chasse la fantaisie, une image suit l'autre, cet Arc blanc a l'air de me parler du sein du crépuscule. Je croirais volontiers qu'il a un secret à me confier. Londres se drape dans la brume : des écharpes bleues tombent et traînent. Londres a un secret. Ah ! qu'on me laisse pénétrer le visage voilé de Londres et lire ce secret. Je n'ai qu'à y appliquer ma pensée pour déchiffrer... Quoi ? Je ne sais. Quelque chose... peut-être. Mais je ne puis diriger mes pensées. Je suis absorbé tour à tour par la beauté de Marble Arch et la perspective de Bayswater road qui s'évanouit comme une apparition parmi le romantisme des grands arbres. Je me détourne. Le vent tressaille et m'oblige à presser le pas ; le rythme de mon pas même m'aide à contrôler mes pensées et je me prends à songer que je suis heureux, en somme, d'éprouver tant de sensations sans sortir de Hyde Park, quand des amis moins heureux sont obligés d'aller jusqu'en Suisse ou de grimper sur le Mont-Blanc pour éprouver la moitié de ce que je ressens maintenant à regarder, par-delà le parc aplani, le coucher de soleil, un coucher de soleil embrumé.
La dernière barre rouge du jour s'évanouit ; il ne reste plus rien que le parc gris que borne le bleu du faubourg qui s'enfonce au loin, plein de brume et de gens, lugubre et blafard, vers les vagues lumières de Kensington. La foule qui s'y presse a l'air d'un ruban noir déroulé çà et là. Près des grilles le ruban se masse en un peloton noir, et sans nul doute, la cheville sur laquelle s'enroule ce peloton doit être quelque prédicateur qui assure à la nature humaine qu'elle se délivrera du mal, pour peu qu'elle consente à renoncer au printemps. Le printemps n'en persiste pas moins, en dépit de ce prêcheur qui, là-bas, sous les branches gonflées de feuilles et toutes bruissantes de moineaux, s'emploie à exhorter les foules ; le printemps aussi est là qui exhorte les garçons et les filles, les garçons habillés de vête-ments de gros drap qui leur vont mal, des narcisses à la boutonnière, et les filles à peine moins grossières, créatures faites pour le travail, évadées pour un moment de la servitude de la cuisine, et qui, servantes du printemps sacro-saint, sont en train de faire les affaires de ce monde beaucoup mieux que le prédicateur.
Une femme, bien prise dans un tailleur vert, me dépasse et s'avance à la rencontre d'un jeune homme ; une riche fourrure lui couvre les épaules. Ils s'en vont vers Park Lane, vers ces petites maisons effrontées aux balcons bas, avec des paniers à fleurs qui se balancent à leurs façades. O petits jardins circonspects ! De ces maisons l'une a cette apparence grecque qu'on voit sur les gravures du XVIIIe siècle, et la femme au tailleur vert et à la luxueuse fourrure qui lui couvre les épaules et lui cache presque la taille, entre dans une de ces maisons. Elle est Park Lane en personne. Les soupers de Park Lane, ses divorces, sont écrits dans ses yeux et dans toute son allure. Le vieux beau qui se hâte de peur de prendre froid, la moustache visiblement teinte, la taille assurément serrée dans une ceinture, est, lui aussi, Park Lane. Et ces deux jeunes gens, qui parlent avec animation, - admirables spécimens d'Anglo-Saxons, pieds sveltes, bottines vernies, belle santé et jeunesse abondante, - eux aussi, comme ils sont Park Lane !
Ce n'était autrefois qu'un simple chemin de cam-pagne : il y a bien longtemps, à vrai dire, au lointain XVIIIe siècle ; et, parfois, un écho, rien qu'un écho, du cottage de jadis semble persister dans cette fantasque architecture qui se lance pêle-mêle et sans règle dans le " bow-window " et le balcon à vérandah, à la façon dont l'églantier persiste dans la somptueuse Gloire de Dijon. Et pourtant, si incroyable que cela puisse paraître, il y a eu des cœurs déchirés dans ces petites maisons effrontées, abris peu propices, il semblerait, aux émotions profondes du XXe siècle. Et des larmes ont coulé - j'en sais quelque chose - dans un de ces petits salons pleins de coins et recoins, un soir de juin, quand la brise d'été avec un mystérieux bruissement gonflait les rideaux de soie, et quand les silences étaient encore accrus du grincement des paniers de fleurs qui se balançaient sous la vérandah... Mes larmes, mes propres larmes !
- Si nous nous épousions, nous serions heureux... six mois.
" Six mois seulement, fis-je, admirant son cynisme. Est-il donc décrété que je vais vous perdre ? Il est décrété, sûrement, que vous ne passerez pas votre vie à me regarder faire le gros dos en me penchant sur ma table pour écrire des romans. Vous êtes créée et mise au monde pour briller dans la société, y être une lumière, avoir un salon et y réunir autour de vous des gens intelligents. " C'est ainsi que je lui répondis. " Car, Elisabeth, votre vie a son cours tracé et vous avez une destinée, tout comme moi. " Et sans oublier jamais cette différence du cours de nos vies et de nos destinées, c'est à Paris que nous déroulâmes notre aventure amoureuse.. Quelle délicieuse matinée nous passâmes sur les remparts du château de Heidelberg : nous voya-geâmes en Hollande pour y voir des digues et des tableaux, et quand, trois mois plus tard, elle revint en Angleterre, c'est à mon instigation qu'elle loua une de ces petites maisons effrontées que j'aimais : et, pendant un mois, nous restâmes assis ensemble, presque chaque soir, sur ce balcon à vérandah... Ce fut dans l'un de ces petits salons, - coins et recoins - que se joua notre dernière scène d'amour, surveillée par des bergers et des bergères en porcelaine de Chelsea, personnages heureux dans leurs petites retraites. Nous étions fort troublés, nous, mais non pas la lune qui brillait au-dessus d'un parc poussiéreux, exactement comme une lune de théâtre. Les ombres cependant semblaient s'amonceler, prendre forme, se rapprocher et murmurer que je ne la reverrais jamais plus. Et, la regardant au fond de ses yeux gris et ronds, je la suppliai de me dire à quoi elle pensait.
A la fin de ce livre, lecteur, tu retrouveras cette admirable jeune femme dans un dernier chapitre intitulé Resurgam, où je raconte mon voyage en Irlande, lorsque je m'y rendis le cœur chargé de deux lourds chagrins, et tu m'entendras évoquer des souvenirs et méditer sur les rives d'un lac embrumé parmi des êtres blafards, à demi effacés. Une lettre d'elle m'y avait suivi, me persuadant qu'il vaudrait mieux pour moi, s'il était possible, revenir en hâte à Londres y apprendre de sa propre bouche ce qu'allait être notre vie : si nous allions devenir complètement étrangers l'un à l'autre, ou si notre intimité physique devait se poursuivre. Ne m'avait-elle pas, dans cette petite maison effrontée avec son balcon à vérandah, là-bas, ne m'avait-elle pas pris la main en disant : " Maintenant jurez-moi que, quoi-qu'il arrive, nous serons toujours bons amis. " Cela avait été dit non pas évasivement, mais le plus instamment du monde ; et, impressionné par le ton qu'elle y avait mis, je jurai que rien ne viendrait jamais amoindrir ni troubler notre amitié. Et les mots et le ton me revenaient à l'esprit tandis que je me promenais en méditant et évoquant des souvenirs, aux environs de Lough Cara, et en me demandant s'il peut exister des maris vierges, ailleurs que dans les pages d'un roman français. " Sans doute, me disais-je, cela existe, mais une pareille bonne fortune ne m'arrivera pas ", et mon esprit se sentait mal à l'aise, car il me faudrait rencontrer son mari dès mon arrivée à Londres.
N'est-il pas singulier qu'on puisse ainsi se transporter par l'esprit, dans le passé : tout est pensée, tout commence en pensée, tout retourne en pensée. La vie est si illusoire qu'il est difficile de dire si nous vivons dans le passé, le présent ou l'avenir. Mais la pensée tourne ainsi qu'une girouette, et j'oublie Lough Cara et le balcon, et me voici tout à ce jour, tout à cette heure, et presque au moment même où je hélai un cab pour me faire conduire chez elle dès son retour à Londres, et je revis vraiment toutes ces pensées qui m'assiégeaient, entre le moment où j'appelai le cab et celui où j'atteignis sa porte, ces pensées vertigineuses qui couraient devant moi, inquiètes de savoir si elle serait chez elle, si elle serait assez dépourvue de tact pour lui permettre de rester, - et s'il était là, quelle allait être mon attitude ?
Mon Elisabeth ! maintenant, hélas ! une femme mariée ! je l'aperçus debout devant la cheminée. Elle me dit que son mari venait de sortir d'assez méchante humeur ; elle parlait d'un ton enjoué, mais son enjouement était factice, peut-être. J'ai pensé souvent, depuis lors, que j'aurais dû la prendre dans mes bras sans égard à son mariage, et c'est, je crois, ce qu'elle s'attendait à me voir faire ; mais on ne sait jamais. Il n'y a qu'une chose toutefois, dont je sois sûr, c'est que dans de semblables circonstances, il ne faut ni parlementer, ni parler de littérature, il ne faut parler que d'amour, il faut invoquer l'amour physique que nous ressentons pour la bien-aimée, en l'exaltant comme la plus noble des vertus et en ne prêtant aucune attention à cette phrase : " Et voilà donc pourquoi vous m'aimez ? " Phrase que tout amant doit entendre un jour ou l'autre, mais qui n'est jamais dite avec conviction, car toute femme sait bien, dans le fond de son cœur, qu'ici-bas toute son existence tient dans l'amour que l'homme ressent pour elle, et que si nous lui supprimions notre amour, elle ne serait plus, instantanément réduite et misérable, qu'un être avec des épaules tombantes, de larges hanches et, généralement, des jambes courtes. C'est notre amour qui la revêt de soie et de fine batiste, qui l'orne de dentelles, lui met des bracelets aux bras, des boucles d'oreilles aux oreilles, des perles au cou, et, trop souvent, des diamants dans les cheveux ; et si les femmes admirent les femmes, c'est que notre révélation les a montrées à elles-mêmes en ces merveilleux miroirs : Raphael, Rubens, Shelley, Tourgueneff, Chopin ; et, avec ce détachement intellectuel qui est le propre du génie, nous avons taillé dans le marbre notre rêve de la femme, nous lui avons construit des palais et de merveilleux tombeaux. Nous avons tant aimé les femmes qu'il faut vraiment que les femmes n'aillent pas se plaindre s'il se rencontre parmi nous des fous qui les poursuivent autour des meubles ; il faut qu'elles se rappellent que ces inconvénients d'un amour qui tourne à la stupidité sont peu de chose si on les compare aux bénéfices qu'elles ont tirés de l'amour lui-même, et je pense qu'il leur sied mal de louer la vertu de leur sexe qui n'a guère fait que les cruellement asservir, en les transformant en filles de cuisine, en repasseuses, en nonnes ou en épouses. Les femmes avaient un sens meilleur de l'amour, quand jadis elles formaient de longues théories qui se déroulaient parmi les bois en fleurs, pour aller suspendre des guirlandes au sexe énorme du dieu Pan.
Qu'il est facile à des pensées de vagabonder de ce balcon jusqu'à l'antique Thessalie où j'étais, il n'y a qu'un moment, étendu près d'une dryade, dans une caverne, à regarder briller les étoiles à travers les feuilles. J'aimerais savoir quelle pensée m'a conduit en Thessalie, quelle autre m'a ramené vers cette chère Elisabeth que j'aurais dû prendre dans mes bras quand elle revint à Londres après son mariage, en m'abstenant de parler de choses qui ne nous intéressaient à ce moment-là ni l'un ni l'autre, telles que la littérature et la musique. Si j'avais eu cette sagesse elle serait peut-être redevenue ma dryade-maîtresse, car elle était certainement d'une descendance de dryades. Est-ce donc que la chance m'a fait défaut ? Et je me mets à penser au va-et-vient de notre chance : car il y a une chance en amour comme aux cartes, des moments où nous ne pouvons pas nous tromper et des moments où nous agissons comme si nous étions des benêts de province, amoureux pour la première fois de leur vie. Nous butons tout à coup sur ces moments fâcheux et nous nous demandons si nous ne sommes pas devenus stupides, comme je le fis un dimanche après-midi. Je suivais en voiture des rues désertes menant vers Kensington, quand elle me croisa dans un autre cab ; elle était jeune et alerte (son bébé avait alors deux ans), la chevelure plus abondante, plus brillante, plus pareille à de l'or que jamais. Tout en lui parlant il me vint à l'esprit que nous n'étions pas loin de chez moi et que rien ne serait plus aisé que de lui demander d'y venir prendre le thé. Mais au lieu de cela, lecteur, me croiras-tu si je te dis que je lui demandai de venir faire une promenade en voiture... où cela ? Tu chercherais mille ans sans deviner ma stupidité... Je lui demandai de venir faire une promenade en voiture dans Fulham road. Pourquoi dans Fulham road ? Parce que, si la chance est contre nous, il n'est idée si bête que notre esprit n'accueille ; tous les amants auxquels il est arrivé d'être éconduits, - il y a toujours des amants errants qui cherchent une rentrée - comprendront ma bévue, et eux seuls. Je pourrais citer d'autres incidents également étranges. Un seul suffira ; au lieu de lui demander de rester à déjeuner quand elle vint me voir, je l'emmenai au restaurant. Bel exemple de sottise, et pourtant chaque amant l'a commise et chaque amant peut y rêver des heures durant, jusqu'à ce qu'à la fin il en arrive à attribuer son fiasco à quelque raison extérieure, tant il est naturel à l'homme de croire au surnaturel.
Alors même que j'attribuais mon insuccès à quelque malveillante providence, Elisabeth recommençait à s'insinuer dans ma vie. Le temps gris se prolonge, mais parfois une légère éclaircie traverse les nuages qui passent et laisse espérer une belle soirée. Très vraisemblablement ni le lendemain ni le jour suivant ne seront beaux, la température peut même n'avoir pas l'air de s'améliorer, mais les beaux jours sont plus proches qu'ils n'étaient, et voici qu'un matin nous nous promenons dans cette délicieuse chaleur qui nous surprend tout d'un coup vers la fin de mars, le vent ayant tourné pendant la nuit. " Hier c'était l'hiver, aujourd'hui c'est l'été ", nous écrions-nous, et ce fut précisément de cette façon soudaine que ma mauvaise fortune se transforma, éclatante, en une bonne fortune magnifique, à la fin d'une journée de dépression extrême, quand tout était gris en moi-même, que tout resplendissait dans la rue. Je reçus une lettre : Elisabeth m'invitait à l'aller voir à la campagne, et je me fis conduire à la gare, ravi à la pensée de la voir, mais quelque peu perplexe. Elle avait paru tellement s'éloigner de moi que tout en attendant de la revoir je me mis néanmoins à observer une femme à l'extrémité du quai, assez loin, et dont le long cache-poussière élégant, le chapeau et la voilette témoignaient si clairement qu'elle appartenait à un certain monde que je me dis : " Elle est le symbole même d'un certain genre d'existence : ses vêtements et sa démarche révèlent ses idées, ses goûts, ses occupations, ses habitudes, ses amis. " Là-dessus un petit rêve s'esquissa en moi à propos du plaisir qu'on aurait à voyager avec elle dans le train, et ce désir s'accompagnait de quelque regret en songeant que je pouvais souhaiter voyager avec quelqu'un d'autre qu'Elisabeth qui était celle que j'attendais. Cette femme élégante se rapproche... je reconnais Elisabeth ! Elle voyageait avec des amis, c'était facile à voir ; mais ce qu'on ne connaît jamais, c'est sa chance : ses amis remplirent tout un compartiment et on nous trouva des places (fut-ce simple hasard, fut-ce un dessein d'Elisabeth, je ne l'ai jamais su) précisément dans un coupé.
L'été venait, et je crois que nous fûmes frappés de la splendeur des haies, il se peut même que nous ayons parlé de la croissance du blé dans les champs, mais le moment qui m'est resté gravé dans la mémoire fut celui où, à ma grande surprise et pour ma plus grande joie, elle me laissa poser la main sur son genou. Il y a, certes, quelque chose de mémorable dans le moment où une femme vous laisse poser la main sur son genou ; et les paroles d'Elisabeth furent : " Ainsi vous m'avez donc reprise, et après toutes ces années ! "
Oui ! vraiment l'été était venu : avril a fait place à mai, juin à juillet, et juillet est suivi du poussiéreux août. Je ne l'aime pas ; rien n'y croît ni décroît. Quand août fait place à septembre on sent comme un frisson dans l'air matinal : cela se dissipe bientôt, il est vrai, et par certains jours de septembre et d'octobre l'été semble être revenu, mais il y a comme un soupçon de mort dans l'éclat du soleil, et l'on pense au petit coup de vent qui vous guette au prochain tournant... Une voix interrompt ma méditation ; un ami m'avertit du danger que je cours : " Un homme, me dit-il, un homme de votre âge, se promener dans des rues pleines de courants d'air sans pardessus ! " L'expression " de votre âge " est déplaisante, néanmoins je boutonne mon manteau et je poursuis mon chemin rapidement, cueillant, tout en marchant, cette idée que c'est la licence, et nullement l'obéissance, qui enflamme l'imagination. Toutes les femmes rêvent d'être enlevées par un chef de bandits, tous les garçons ont envie d'être pirates, et la saison qui nous attire le plus est la saison déréglée, le printemps : " Une journée de printemps ", me dis-je, " ressemble plus à Elisabeth que quoi que ce soit au monde ; cette journée-ci lui ressemble depuis le moment où je me suis mis à contempler ce tilleul qui bourgeonne au coin de King's Bench Walk. "
Le printemps pourtant a sa tristesse : les jeunes gens ne savent comment satisfaire leurs désirs, et la pensée des gens d'âge mûr retourne vers des printemps défunts. La mienne se reporte à quinze ans en arrière, vers un automne passé au Pays basque. Le printemps était au-dedans de moi, l'automne était dehors ; maintenant l'ordre est renversé. Tout l'amour qu'Elisabeth m'a donné depuis ce jour où nous voyageâmes en coupé a été plus riche, plus resplendissant pourrais-je dire, que notre premier amour ; mais dans le ciel d'automne rôde toujours le soupçon de la mort, et, dans la quiétude même, une appréhension du maigre hiver qui vient. Un amour de printemps est un frémissement, un rire, une sorte d'extase... Un amour d'automne est un amour plus profond, il est enrichi de souvenirs, la peur du maigre hiver l'exalte ; en automne, à la chute des feuilles, un homme s'agenouille auprès du lit de sa bien-aimée comme un saint à la Sainte-Table.
Notre imagination la sanctifie, l'élève, elle se transfigure, et tandis que je me hâte de parcourir Park Lane, je me sens transporté dans l'escalier d'un hôtel de Londres où j'attendais pendant des heures, fuyant dans les couloirs au moindre bruit de pas, car il fallait se cacher des domestiques. J'attendais que la femme de chambre eût quitté sa chambre. Un léger sifflement était le signal convenu.
J'entends encore le bruit doux de la porte qui s'ouvrait en frôlant le velours du tapis ; souvenir qui ne contredit aucunement un souvenir précédent, car de ce qu'une femme vous rappelle parfois une dryade, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse, à d'autres moments, vous rappeler Boucher ou Fragonard ; et cette nuit-là Elisabeth me fit vraiment penser à un Fragonard - une de ces femmes potelées de Fragonard, - assise comme elle était dans son lit, les cheveux d'or en tresses, un grand livre à la main. Je lui demandai ce qu'elle lisait, et je pus bien parler littérature pendant un moment, mais rejetant tout linge vain elle se révéla tout entière, et dans ce moment d'auguste nudité je vis à travers elle briller l'esprit éternel, comme brille une lampe au sein d'un vase d'albâtre.
Nous trouvons le divin selon le climat moral que nous apportons au monde. Il en est qui le trouvent en Jéhovah, d'autres dans le Christ, d'autres en Bouddha ; le tempérament que j'avais apporté en venant au monde me fit trouver la divinité dans la chambre à coucher d'Elisabeth, et il importe peu, après tout, où et comment nous la trouvons. L'amour est dieu. Que de fois ne l'a-t on pas dit, et que cela a été bien dit par saint Jean de la Croix qui osa parler de concupiscence de Dieu, au risque de choquer ses lecteurs, car il en est peu qui soient capables de comprendre que la concupiscence à l'égard de la divinité puisse être la fin des efforts de l'homme, comme la concupiscence à l'égard des mortels a toujours été la plus noble ambition des dieux. La révélation, qu'elle soit païenne ou chrétienne, n'a qu'une histoire à raconter : l'amour d'un dieu pour une mortelle, et mon histoire ne diffère qu'en ce qu'elle traite de l'amour d'un mortel pour une immortelle.
Tous, dans le secret de nos cœurs, nous sommes des chercheurs de divinité ; dans le secret de nos cœurs ; car un homme d'âge mûr qui marche dans Park Lane en boutonnant son manteau de peur d'attraper froid se ferait envoyer à Bedlam s'il s'en allait dire qu'une nuit, dans un hôtel de Londres, il a trouvé la divinité dans la personne de sa maîtresse. Une telle croyance ne m'est pourtant pas spéciale, tout homme la possède... mais il n'y a que moi qui ose risquer Bedlam en proclamant ma croyance dans la divinité d'Elisabeth. C'est cette croyance qui nous aide à vivre et à supporter l'appréhension des années d'hiver, tandis que des jeunes gens s'en vont chercher la divinité dans la personne d'Hélène, de Madeleine ou de Marguerite. Des jeunes gens ! Il y en a toujours dans les environs. Pas plus tard qu'hier je l'ai entendue parler d'un jeune homme qui l'intéressait. Octobre se change en novembre. Je ne suis, sans doute, qu'une fleur fanée tombée de son bouquet,

Une fleur enclose en des pages
Que n'ouvrent point les hommes sages

Quoi qu'il en soit, c'est assez me souvenir d'elle pour un soir. Me voici dans Piccadilly ; et, négligeant Elisabeth et le risque de prendre froid, je reste là en extase. Piccadilly, me dis-je, n'est pas encore devenu vulgaire, seulement un peu modernisé, un peu en désaccord avec la beauté de Green Park, de cet admirable vallon sur les talus duquel j'aimerais à voir représenter une comédie du temps de Charles II.
J'avais coutume de rester là, à ce même endroit, il y a vingt ans, pour contempler le clair de lune entre les arbres, et les ombres de ces arbres sur l'admirable vallon en songeant à la comédie de Wycherley, l'Amour au parc de Saint-James ; j'y songe encore. En ce temps-là, Argyle Rooms, Kate Hamilton dans Panton street, et le Café de la Régence étaient à la mode ; ils me plaisaient, mais Paris m'attira, m'entraîna vers d'autres plaisirs, vers la Nouvelle-Athènes et l'Elysée-Montmartre, et quand je revins à Londres, après une absence de dix ans, je trouvai un Londres nouveau, un Londres moins anglais.



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