Henry de Monfreid
Le mystère de la tortue
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
PREMIÈRE PARTIE
I
on Carlos Moliner y
San Miquel y Courtalonnes était gouverneur de Tossa de Mar
en Catalogne et passait pour fort riche à la suite d'heureuses
spéculations aux îles Philippines qu'à cette
époque l'Espagne disputait aux Hollandais. Mais il était
joueur et fort prodigue. Je crois avoir déjà dit combien
le prodigue reste sans amis et sans secours le jour où sa
fortune est épuisée. Pour avoir négligé
ses intérêts au profit des parasites, il est condamné
par la morale bourgeoise qui redoute le partage comme une menace
contre les principes égoïstes où elle abrite
sa veulerie.
Celui qui a bénévolement dissipé tout son bien,
en le partageant sans calcul avec ceux qui ne possèdent pas,
est une sorte de révolutionnaire. On peut, certes, profiter
de ses libéralités, mais il convient de le blâmer
hautement après sa ruine. L'homme trop généreux
doit être condamné comme le spectre redoutable du communisme.
Il n'est dû aucune compensation, même morale, pour tout
ce qu'on a accepté de ce fou qui jetait sans discernement.
S'il est ruiné, s'il meurt de faim, c'est sa faute ! C'est
la fourmi de la fable : après avoir écouté
le chant de la cigale, elle lui conseille ironiquement de danser
quand elle mendie un peu de grain...
Don Carlos fut veuf de bonne heure et resta avec sa fille Carmen
à peine âgée de quelques années. Il se
remaria à une cigarière de Barcelone, Conchita la
Gitane, la plus belle fille de la province, paraît-il.
L'enfant fut enfermée dans un couvent de Figueras où
elle préférait passer les vacances, tant sa marâtre
la haïssait, comme une intruse.
Au moment de la guerre avec la Hollande, au début du XVIIe
siècle, don Carlos fut obligé de partir pour les Philippines
où son frère venait de mourir subitement, laissant
d'importants comptoirs et de vastes plantations.
A cette époque, de tels voyages pouvaient durer des années
et présentaient de grands risques ; aussi sa femme, la cigarière,
lui fit-elle prendre toutes les dispositions possibles en sa faveur,
cherchant à évincer cette maudite fille du premier
lit. Mais Carlos, malgré le désordre de sa vie, restait
fidèle aux traditions. Tout en disant oui pour avoir la paix,
étant de ceux qui ne savent pas dire non, il en fit à
sa tête et la majeure partie de sa fortune demeura à
sa fille. La belle Conchita en fut révoltée comme
d'une trahison, car nous avons tous une manière personnelle
de juger quand il s'agit de nos intérêts.
Sa colère tomba sur Carmen qui sortait du couvent.
La pauvre enfant n'avait qu'une confidente, sa vieille nourrice,
une esclave marocaine que Carlos avait sauvée dans le temps.
Carmen avait seize ans ; elle vivait recluse dans une de ces tours
que l'on voit encore aujourd'hui se dresser sur les remparts ruinés
de la vieille ville. Ses seules distractions étaient de filer,
de jouer de la guitare, et surtout de rêver en regardant la
mer si bleue de la Costa Brava déployer son horizon vers
cet Orient mystérieux où son père était
parti !
Sa marâtre ne tenait guère à montrer une enfant
si fraîche, si belle et si jeune, auprès de sa luxuriante
trentaine, déjà un peu trop plantureuse, comme il
arrive à toutes les femmes espagnoles, généralement
obèses à quarante ans.
La nuit, quand tout dormait dans la vieille ville, Carmen écoutait
le ressac battre sur les rochers au bas des remparts, comme si la
mer lui eût envoyé la caresse de sa brise tiède,
tandis que son invisible houle faisait onduler lentement les lumières
des barques pêchant aux flambeaux.
La Conchita avait un bel amoureux, un capitaine de dragons, originaire
d'un petit village près de Ripoll, son pays natal. Elle l'avait
retrouvé à la fête de San Feliu de Guixos, et
sa belle moustache l'avait agréablement chatouillée
en dansant une sardane.
Fort occupée de ce nouvel amour, elle se souciait peu de
sa belle-fille, la sachant bien enfermée là-haut dans
sa tour. Elle la jugeait stupide et bornée, et ne la tenait
pas précisément prisonnière, car la jeune fille,
par sa mélancolie et sa résignation, ne lui donnait
guère d'inquiétude.
Un matin, Carmen vit dans la rade un navire étranger venu
sans doute s'abriter du violent coup de tramontane qui soufflait
depuis la veille. Elle sut bientôt qu'il venait des Indes
et se rendait à Marseille. Elle supplia sa vieille nourrice,
qui faisait office de duègne, de l'accompagner au quartier
des pêcheurs, dans la ville basse, la Villavella où
demeurait un ancien sergent de son père. Cet homme était
le gardien du phare.
En ce temps-là les phares n'étaient pas les savantes
lanternes aux verres compliqués d'aujourd'hui ; c'était
un simple brasier, un feu de forge que le gardien devait entretenir
en remontant plusieurs fois dans la nuit les poids de fonte actionnant
les soufflets.
Ce vieux militaire aimait beaucoup Carmen qu'il avait vue naître.
Bien des fois, au temps où elle n'était qu'une toute
petite enfant, il avait fait fonctionner, pour l'amuser, les grandes
outres de cuir alignées dans l'ombre d'une poterne, comme
des captifs. Elle frémissait aux aspirations profondes des
bouches invisibles qui emplissaient d'air ces poitrines mystérieuses,
tandis que là-haut leur souffle faisait rage. Cet antre sentait
le cuir, la cave et le vieux bois. C'est ainsi qu'elle imaginait
l'enfer, avec des damnés enchaînés, soufflant
sans trêve sur le feu éternel.
Sa femme était une Hollandaise, restée blonde, rose
et joufflue en dépit des années et du soleil d'Espagne
; il l'avait connue dans un village des plaines de Flandres où
elle le soigna de cette grave blessure qui le laissa boiteux.
Elle excellait dans les travaux de lingerie et brodait comme une
fée. Souvent Carmen lui avait confié de petits ouvrages
et les dames de Gérone venaient lui acheter les précieuses
dentelles au fuseau.
Elle avait toujours dans le haut d'une armoire de délicates
confitures ou des conserves de fruits qu'elle gardait pour sa petite
amie Carmen. C'est par elle que la jeune fille espérait apprendre
les nouvelles du pays lointain, apportées par un navire étranger.
En entrant dans la grande cuisine un peu sombre, ses yeux éblouis
de soleil ne virent d'abord que les reflets rutilants des grands
chaudrons de cuivre, astiqués et polis comme ils le sont
en Hollande. Carmen salua de sa voix claire, heureuse de respirer
ce parfum franc de la lavande, exhalé des massives armoires.
Mais une voix cinglante l'immobilisa dès le premier pas.
Elle aperçut alors sa belle-mère en compagnie de son
galant, devant les merveilleuses dentelles que la Flamande avait
étalées sur le carrelage ciré.
A la vue de cette splendide jeune fille, le capitaine s'élança
vers elle avec cette galanterie des Espagnols et surtout des militaires
qui se savent irrésistibles.
Après avoir balbutié quelques excuses inintelligibles,
Carmen battit en retraite et s'enfuit vers sa tour comme si elle
eût été coupable d'un crime.
Conchita, cruellement blessée des galanteries spontanées
de son capitaine, fit en rentrant une scène épouvantable
à la vieille nourrice, l'accusant des pires complicités,
et finalement la chassa.
Cette implacable marâtre fit venir de son pays une vieille
mégère toute à sa dévotion. Cette fois
la pauvre enfant fut séquestrée pour de bon, et dès
lors la vie devint infernale.
Cette disparition piqua la curiosité du capitaine qui aurait
tant voulu continuer ses galanteries auprès d'une aussi jolie
fille. Les questions qu'il ne cessait de poser à son sujet
achevèrent d'enflammer la jalousie de la cigarière,
et la malheureuse recluse en subit les conséquences.
Carmen alors tenta d'écrire à son père pour
lui demander d'aller le rejoindre. Mais la lettre fut interceptée
par Conchita qui vit aussitôt combien le désir de l'enfant
était une occasion excellente de supprimer à jamais
une rivale.
Elle changea d'attitude, se fit doucereuse et larmoyante en allant
trouver Carmen pour lui montrer sa lettre. Une erreur, disait-elle,
la lui avait mise sous les yeux et elle bénissait le ciel
de ce hasard qui lui donnait enfin l'explication de sa tristesse.
Pourquoi lui témoignait-elle si peu de confiance ? N'était-il
pas de son devoir, en l'absence de son père, de veiller étroitement
sur elle ? Son affection seule était cause de la rigueur
avec laquelle elle la tenait à l'écart de toute tentation.
Cependant elle était la première à souffrir
de la vie maussade et triste imposée par sa sollicitude.
Aussi, loin de s'opposer à son projet d'aller aux Philippines,
elle prendrait au contraire sur elle l'initiative de le réaliser
sans attendre une réponse qui mettrait certainement plus
d'une année à venir.
Pour mieux affirmer ses excellentes dispositions, elle feignit de
pardonner à la vieille nourrice qui, depuis un mois errait
autour de la maison comme un chien perdu ; Carmen aurait ainsi une
servante dévouée pour l'accompagner dans ce long voyage.
La pauvre fille crut naïvement à ce miraculeux changement
et embrassa sa marâtre avec des larmes de repentir pour son
injustice envers elle.
Une flotte espagnole était en ce moment réunie à
Madère, en partance pour les Indes orientales. L'amiral,
grand ami de don Carlos, accepterait sûrement d'embarquer
sa fille.
Conchita savait que le règlement, surtout en temps de guerre,
ne permettait pas une telle faveur, mais peu lui importait, bien
certaine sans doute que Carmen n'arriverait jamais à la solliciter.
Sous prétexte d'assurer un passage à sa belle-fille
pour rejoindre la flotte en temps opportun elle s'en fut à
Barcelone à la recherche d'anciens amis du temps où
elle dansait le fandango dans les bouges du port.
Elle ne fut pas longue à retrouver un certain Pablo dit le
Caïd en raison de sa double vie à Alger et en Espagne.
Emmené à quinze ans chez les Infidèles il se
convertit à l'islam, et par ses aptitudes fort goûtées
des pirates en devint rapidement, sinon le chef, du moins le conseiller
et l'indicateur. En sa qualité d'Européen il pouvait
de temps à autre débarquer en secret en Espagne et
offrir ses services à des capitaines à court d'équipage,
à condition que la cargaison en valût la peine. Il
était en liaison constante avec ses amis barbaresques grâce
à la complicité des barques de pêche de Cadaqués
et de tous les petits ports de la Costa Brava qui achetaient ainsi
leur libre navigation.
Une fois embarqué sur un galion, Pablo ne tardait pas à
mettre une partie de l'équipage de son côté.
En ce temps-là les marins se recrutaient difficilement, aussi
un navire était-il un refuge de repris de justice et autres
individus au mystérieux passé, camouflés sous
des noms d'emprunt. Un capitaine pressé de partir devait
fermer les yeux sur la moralité des recrues que lui amenait
le marchand d'hommes.
Pablo, dit le Caïd, avait ainsi réussi à livrer
plusieurs navires aux pirates, sans coup férir. Battant pavillon
fantaisiste, leur bateau approchait avec ses batteries bien dissimulées
sous les mantelets et Pablo feignait de le reconnaître. Il
endormait la méfiance de son capitaine en se disant l'ancien
contremaître de ce paisible caboteur qui approchait sous prétexte
de donner du courrier. A une demi-encablure au vent du trop confiant
navire, le pirate montrait ses dents et hissait le pavillon noir.
A cette vue l'équipage terrorisé et déjà
endoctriné par Pablo se rendait, massacrant souvent le capitaine
s'il tentait d'opposer une résistance.
Ce Pablo, ancien amant de Conchita, l'accueillit à bras ouverts,
ayant peut-être compris que sa mise, qui cherchait à
rappeler la cigarière de jadis, n'était qu'une mascarade.
Il s'y connaissait assez en pierreries pour avoir reconnu les feux
d'un splendide diamant à son doigt. Il en avait tant coupé
pour arracher les bagues récalcitrantes ! Certes, l'idée
d'une telle brutalité ne lui vint pas, d'autant plus que
la requête de Conchita lui laissait espérer un honnête
profit.
Après les inévitables hors-d'uvre des galanteries
de circonstance, on parla affaires et à la nuit tombante
le patron d'une balancelle acceptait de prendre Carmen et sa suivante
à son bord pour les mener à Madère.
Conchita avait apporté assez d'or pour que l'affaire se conclût
rapidement, car elle avait hâte de sortir de ce milieu qui
lui rappelait par trop les misères passées où
sa jeunesse se meurtrissait à la brutalité parfois
féroce de ces hommes sans foi ni loi.
Elle avait eu soin cependant de réserver le paiement d'une
forte prime après réussite de l'affaire.
Conchita, la cigarière de jadis, se retrouva enfin doña
Conchita, bien calée sur les coussins de sa voiture qui courait
la poste vers Tossa.
Toute joyeuse, elle annonça à Carmen qu'une balancelle
voguait en ce moment pour venir la prendre à Tossa et la
conduire à l'amiral, ami de son père.
Trois jours après, en effet, le voilier entrait dans la petite
rade. Pablo était à bord.
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