Henry de Monfreid
Le trésor des flibustiers
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
PREMIÈRE PARTIE
I
Engagé
ur le quai de Bordeaux,
un soir gris de novembre 17.., le vent du suroît fouette son
crachin sur les fenêtres closes et fait grincer les enseignes.
Il siffle et se lamente aux agrès des navires massés
sur le bassin comme pour leur conter tous les lointains naufrages
de la tempête qu'il mène. Là-bas, il a bouleversé
l'Océan et poussé devant lui la troupe infinie des
vagues. Lancées maintenant à l'assaut de la terre,
cabrées devant l'obstacle, leur aveugle fureur se brise et
s'écroule en écume sur les galets de la grève
immuable.
Indifférent à l'éternel combat de la terre
et des flots, le suroît poursuit sa course sur les plaines
et les champs écorchés de labours, emportant au fond
des nuits d'hiver les tourbillons de feuilles mortes.
Les rares passants se hâtent vers le logis ou le refuge d'un
estaminet, emportés, semble-t-il, eux aussi par le vent.
Une de ces silhouettes paraissait cependant indifférente
à la bourrasque, laissant fouetter autour d'elle et achever
de se déchirer une vieille cape sans couleur, toute délavée
par les intempéries des nuits à la belle étoile.
Cet étrange personnage suivait le bord du canal où
se tordaient sur l'eau noire les reflets des derniers réverbères
épargnés par le vent.
Qui l'eût approché aurait pu voir un jeune homme au
teint bronzé, un métis sans doute, et la tristesse
de son visage eût rendu pathétique cette promenade
solitaire le long de l'eau sournoise où peuvent s'engloutir
les douleurs humaines.
Ainsi songeait Louis Hennequin en regardant le clapotis de cette
eau perfide : un saut et elle se refermerait sur lui dans l'éternel
repos de l'inconscience universelle. La naissance, la mort, et tout
est effacé.
Ce vent qui hurlait sa hargne sur la ville venait de là-bas,
de cette mer des Caraïbes où baignent les îles
fortunées de sa jeunesse, les Antilles. Il revoyait le domaine
natal avec sa maison à véranda dans l'ombre légère
des cocotiers. Il croyait sentir le parfum des orangers, des pamplemousses
et des cédrats en fleurs. Il se revoyait avec la douce Lolita,
la petite esclave, l'amie d'enfance qui avait maintenant pris son
cur.
Son père, François Hennequin, apparaissait sur son
navire comme un dieu débonnaire, craint et aimé de
tous. Il le revoyait à ses retours quand sa mère,
une esclave affranchie, l'accueillait en maître et époux
bien-aimé.
Tout cela n'était plus, la tourmente avait arraché
le vieil arbre ! Le domaine brûlé, la mère égorgée,
sa petite amie Lolita et le père disparus... Plus de subsides
maintenant sur cette terre étrangère où partout
on le repoussait. Il n'était plus qu'un nègre entre
des milliers d'autres.
Il avait tout vendu, jusqu'à ses habits, et il s'en allait
grelottant sous la pluie, vêtu comme un mendiant, par la charité
- ou plutôt l'égoïsme - d'un ancien camarade qui
lui fit cette aumône pour l'éloigner à jamais.
Il n'avait plus qu'à réintégrer le troupeau,
redevenir esclave comme l'était sa mère. Mais il ne
le pouvait plus. Celui qui est né dans cette condition l'accepte
sans révolte ; avec l'inconscience il trouve son équilibre
dans une vie enfantine sans regret du passé ni souci du lendemain.
Les esclaves de cette époque, bien que captifs, ne furent
malheureux que du jour où des philanthropes le leur apprirent,
ce qui n'excuse pas pour autant la traite du " bois d'ébène
", trafic odieux de la personne humaine qui révolte
tout être civilisé. Louis, hélas, était
de ceux-là. Entre cette perspective et cette eau que la marée
élevait lentement vers lui, il n'aurait pas hésité
longtemps si, tout à coup, devant un petit escalier d'embarquement,
des hommes n'eussent surgi de l'obscurité. Un canot était
accosté en bas.
A la vue de ce pauvre hère, l'un d'eux lui dit :
- Veux-tu gagner deux sols ?
- ?...
- Reste là pour surveiller le canot.
Un autre intervint :
- Il a plutôt besoin de se réchauffer... Quel âge
as-tu ?
- Vingt ans.
- Et tu fais quoi ?
- Je cherche à faire quelque chose.
- Alors, amarre le youyou et viens boire un verre.
Ces hommes étaient des recruteurs qui embarquaient les engagés
pour la Compagnie des Indes occidentales et sans doute, dans son
état lamentable, Louis leur parut être une proie facile.
A cette époque, des compagnies de financiers exploitaient
les territoires nouveaux et pour donner à leurs colons une
main-d'uvre spécialisée, des ouvriers appartenant
à tous les corps de métier et même des chirurgiens,
barbiers ou apothicaires, on offrait des engagements à ceux
qui acceptaient de s'expatrier. Moyennant une certaine somme variant
de quinze à vingt écus, l'homme se louait ou plus
exactement se vendait pour trois ans. Il recevait un acompte minime
de cinq à six écus et le solde ne lui était
versé qu'après son temps. Ensuite, s'il ne mourait
pas à la peine, il pouvait à son tour être colon
et recevoir des engagés.
Cette condition était pire que l'esclavage en ce sens que
l'esclave a sa valeur, tout comme un bétail, ayant été
acheté et pouvant être vendu, tandis que l'engagé
ne sera payé qu'en fin de contrat. Un patron a donc intérêt
à ce qu'il meure avant ce terme, c'est-à-dire après
en avoir obtenu le travail qu'il en attend.
Les esclaves étaient cent fois moins maltraités que
les engagés.
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