Henry de Monfreid
L'homme aux yeux de verre
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
PREMIÈRE PARTIE
I
Zeït le berger
a mousson d'hiver,
dite assieb sur la côte d'Arabie, soufflait dans toute sa
violence sur la mer blanche d'écume.
Indifférent au sable qui crépite et flagelle, un vieil
homme, la peau tannée par le soleil et l'air marin, travaillait
torse nu sur la plage de Doubaba, en Yémen. C'était
le charpentier de marine Mohamed Abdallah.
Avec des gestes mesurés, sûrs et précis, lents
comme ceux d'un rite, il manie le kaddoum et l'archet de sa perceuse
ainsi que le faisaient ses ancêtres sabéens tandis
que son marteau frappe le bois sonore au rythme des mêmes
chants.
Sur ces rives affranchies des saisons, il semble lui aussi immuable
et sans âge, confondu en la pérennité du désert
et de la mer.
Derrière lui, dans un brouillard de poussière et de
sable, les dattiers échevelés, ployant sous les rafales,
secouaient leurs palmes en gestes fous, tandis que les cris aigus
des oiseaux de mer emplissaient le ciel d'une clameur d'apocalypse.
Ils tournoyaient là-bas sur le récif où se
brise la houle, pour happer le fretin que pourchassent les grands
carnassiers.
Tout à coup leur vol s'infléchit vers le charpentier.
Des centaines d'oiseaux le frôlent de leurs ailes pour lui
rappeler l'heure du repas où chaque jour, sans la moindre
crainte, ils lui dérobent ce qu'il porte à sa bouche.
Leurs yeux perçants ont vu venir un gamin qui, là-bas,
lutte contre le vent avec la gamelle de senounna - riz au poisson
- et le kitlé de thé sirupeux, seul et unique repas
avant la prière d'El Dor, c'est-à-dire midi.
L'enfant pouvait avoir douze ans, mais à son allure décidée,
à cet air sérieux qu'on ne saurait attendre d'un gamin
de chez nous, on lui en eût donné quinze ou seize.
Ses grands yeux noirs, limpides comme ceux des antilopes, avaient
ce regard direct et franc qui laisse pressentir la volonté
et le courage de l'homme de demain.
Il se nommait Zeït, fils unique et longtemps attendu du vieil
Abdallah qu'un ironique destin avait accablé d'une succession
de filles. Enfin exaucé au seuil de la vieillesse il pouvait
se dire comme tout bon musulman :
" Je ne mourrai pas, j'ai un fils... "
Respectueux des traditions, le brave homme avait tenté de
lui enseigner ce qu'il avait reçu de son père comme
un dépôt sacré : ce métier de constructeur
de navires, ces zarougs aux formes harmonieuses, nées semble-t-il
des mouvements de la houle.
Hélas, tout fut vain. Un irrésistible atavisme entraînait
l'enfant vers la mer avec une telle force que le père eut
la sagesse d'accepter d'emblée ce qui fatalement, tôt
ou tard, devait être puisque tout est écrit...
Le jeune Zeït embarqua donc à dix ans comme mousse sur
une zeïma de Massaoua dont le nacouda Ahmed Baket était
l'ami d'enfance de son père. Bien que de race soudanaise
comme la majorité des plongeurs pêcheurs de perles,
Ahmed Baket n'était plus esclave, mais au fond de son cur
son ancien maître Saïd Ali, le grand armateur, sultan
des îles Dahlak, était toujours pour lui le Maître.
Sa zeïma partait chaque année à la fin de mai
vers les bancs perliers de la mer Rouge avec trois pirogues montées
chacune par deux plongeurs, soudanais comme lui, mais eux toujours
en leur condition d'esclaves, n'en pouvant concevoir d'autre en
dépit de toutes les utopies humanitaires qui veulent partout
des hommes libres.
O Liberté, que de crimes... Mais laissons cette vieille histoire...
Pendant la mousson d'hiver, d'octobre à avril, où
la mer Rouge s'élève d'environ un mètre au-dessus
de son niveau d'été, la zeïma désarmait
pour attendre l'étiage favorable à la plonge.
Son équipage s'en allait alors à la pêche aux
requins. Elle se fait à l'aide d'un filet en grosse corde
de coton à très larges mailles ; il est porté
en mer à la nuit par une frêle pirogue moitié
moins longue que le squale qu'elle ira chercher le lendemain matin
avec un seul homme, souvent même un gamin de treize à
quatorze ans.
Voici comment se réalise cet incroyable tour de force : le
requin, dont la vue est mauvaise, continue à avancer en arrivant
au contact du filet, mais gêné par cette poche il vire
brusquement et son coup de queue l'entortille dans les mailles.
Dès lors immobilisé, il se noie, car le mouvement
qui fait circuler l'eau dans ses branchies est en quelque sorte
sa respiration. En moins d'une heure c'est l'asphyxie, il est noyé.
Le pêcheur en arrivant le matin n'a plus qu'à remorquer
son filet où le requin est resté entortillé.
Halé ensuite sur la grève le monstre se trouve au
sec à marée basse. Après avoir prélevé
les ailerons, la queue et les nageoires, le pêcheur l'éventre
pour ouvrir son estomac où souvent l'attendent des surprises.
J'ai conté dans L'Homme sorti de la mer comment des bracelets
d'argent trouvés dans l'estomac d'un requin permirent de
découvrir un criminel. Ceci évidemment est un fait
exceptionnel, mais très souvent un requin de trois ou quatre
mètres en renferme un autre d'un mètre, lequel porte
lui aussi de petits requins côtiers dits " chats de mer
".
Les ailerons simplement séchés au soleil sont vendus
très cher aux Chinois qui en tirent une sorte de vermicelle
très apprécié par les gourmets du Céleste
Empire.
C'est d'ailleurs la seule partie utilisable du requin. D'autres
plongeurs, à la morte-saison, trop timorés pour se
risquer à la contrebande du kat, du tabac ou des esclaves,
s'en vont à la récolte des trépangs de mer
sur les petits fonds sablonneux à demi asséchés
à marée basse.
Il s'agit d'une holothurie de la grosseur du poignet et longue de
quinze à vingt-cinq centimètres. Son nom arabe de
zob el bahar (la bienséance ne me permet pas la traduction)
fut inspiré par son aspect et son étrange comportement
au contact de la main : au fond de l'eau claire, sur le sable doré,
le zob el bahar, immobile comme un radis noir, est mou, mais à
peine l'a-t-on saisi qu'il se gonfle, se durcit et finalement dans
un raidissement de défense, une sorte de spasme lui fait
éjaculer toute l'eau qu'il contient.
Cet étrange gastéropode dûment ébouillanté
et séché au soleil se vend lui aussi aux Chinois qui
en font leur fameux potage aux nids d'hirondelles. Sur les côtes
de Chine, en effet, les hirondelles bâtissent leurs nids avec
la matière mucilagineuse de ces holothuries abandonnées
à marée basse sur les grèves.
Notre jeune ami Zeït ne s'intéressait guère à
ces pêches pacifiques, il regardait avec envie les zarougs
rapides des contrebandiers filant à fleur d'eau comme des
feuilles emportées par le vent.
De tels voyages entre le Yémen, Djibouti et Zeila ne durent
guère plus d'une nuit, mais il faut passer le terrible détroit
de Perim, le Bab el Mandeb, " Porte du Désespoir ",
où la mer en folie se dresse en lames verticales quand les
courants montent au vent. Dans le cas contraire c'est le piège
sournois d'une mer d'apparence calme où des courants rapides,
surgis en surface comme de gigantesques reptiles, se tordent en
tourbillons, saisissent le navire et tel un fétu de paille
l'emportent se briser sur une roche invisible.
Le jeune Zeït eût préféré les exploits
aventureux de cette vie souvent très rude, mais il respectait
trop son père pour refuser de lui obéir. En sa piété
filiale il n'oubliait pas l'étendue de son sacrifice quand
celui-ci renonça à lui imposer le métier de
ses ancêtres.
C'est ainsi que durant cette morte-saison Zeït devenait berger.
Son père possédait une douzaine de chameaux et une
centaine de moutons somalis à tête noire avec cette
queue en forme de sac de graisse donnée par la nature en
prévision des jours de disette.
En ces régions sans pluies régulières, les
herbivores ont à subir de pénibles transhumances sans
brouter un brin d'herbe.
Si la nature semble indifférente au sort de ses créatures,
c'est peut-être parce qu'elle les a suffisamment armées
pour les affranchir de sa tutelle. C'est le cas de l'enfant qu'on
instruira le plus souvent contre son gré pour qu'il puisse
affronter la vie quand il sera livré à lui-même.
Les moutons avec leurs queues grasses peuvent vivre plusieurs semaines
sans aucune nourriture ; de même le chameau avec sa bosse,
et son double estomac pour retenir sa réserve d'eau.
Pendant ces mois de vie pastorale, surtout à la fin de la
saison sèche, le berger conduit sans cesse son troupeau à
la poursuite des orages. La moindre pluie fait en effet pousser
en quarante-huit heures une herbe éphémère.
Les bêtes sauvages, guidées par leur instinct, accourent
elles aussi vers ces miraculeux pâturages souvent fort éloignés.
Les herbivores attirés par cette herbe tendre attirent à
leur tour les carnassiers, lions, léopards ou chacals.
Les grands rapaces, tels que les vautours, tournoient dans le ciel
en attendant la fin de la curée pour nettoyer les carcasses
abandonnées. Ainsi par la mort se perpétue la vie.
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