Henry de Monfreid
La perle noire
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
e toutes les mers qui
baignent les cinq continents, la mer Rouge n'est certes pas la plus
vaste, mais si la place qu'elle occupe sur la mappemonde est petite,
celle qu'elle tient dans l'Histoire est grande. Son nom évoque
l'épopée biblique avec la magistrale figure de Moïse
et ce mont Sinaï qui dresse son sommet déchiqueté
dans les flamboyantes aurores des golfes de Suez et d'Akaba.
Là vraiment le soleil est roi quand il émerge de la
sombre montagne et fait surgir à sa lumière l'immensité
des déserts, ces immuables solitudes où les tombeaux
des pharaons, à demi ensevelis par les sables, semblent jalonner
le cours des millénaires et retenir aux arêtes de leurs
pyramides les lambeaux de l'éphémère histoire
des monarques oubliés qui se crurent des dieux.
Au temps de l'Empire romain et jusqu'au début de notre ère
chrétienne, la mer Rouge fut la voie maritime des épices
venues de l'Inde mystérieuse que trois siècles avant
notre ère Alexandre visita jusqu'au nord du golfe Persique.
Les Sabéens, c'est-à-dire les Arabes du Yémen,
au sud de la mer Rouge, avaient seuls le secret de l'alternance
des moussons, ces vents qui soufflent en contournant la péninsule
arabique du golfe Persique à la mer Rouge pendant six mois
d'hiver et inversement pendant six mois d'été. Les
voiliers en ce temps-là ne naviguant que par vent arrière,
les navires pouvaient donc aller de Suez aux côtes de l'Inde
et en revenir.
Les Romains, qui ignoraient ce retour régulier du vent favorable,
perdirent toutes leurs flottes à cause de l'énorme
houle de l'océan Indien et de la violence de la mousson d'été
qui effraya les équipages.
Ceux-ci n'ayant vu que la Méditerranée aux vagues
courtes se révoltèrent pour imposer le retour à
leur capitaine. Manuvre fatale à des voiliers gréés
avec des voiles carrées. C'est seulement en l'an 50, sous
le règne de l'empereur Claude, qu'un esclave affranchi, Plaumacus,
envoyé pour prélever l'impôt des Sabéens,
découvrit par hasard leur secret.
Abandonné sur une épave de son navire désemparé
par une tempête au moment où il s'apprêtait à
remonter la mer Rouge, il fut emporté par la mousson d'été
en plein océan Indien. Sans eau ni nourriture, précurseur
de Bombard, il réussit à subsister en mangeant du
poisson cru. Leur chair en effet, ainsi que celle des crustacés,
tels que les crabes, est très peu salée et le jus
qu'elle rend permet de supporter très longtemps le manque
d'eau. Plaumacus n'avait rien pour récolter le plancton comme
l'illustre naufragé volontaire mais dans les mers tropicales
on rencontre une espèce de poissons appelés rémoras
qui se fixent à la coque des navires en bois et en général
sur tout ce qui flotte par une large ventouse placée sur
leur tête. Les jours de calme, des pêcheurs endormis
dans leur pirogue sont quelquefois entraînés par ces
poissons qui, en nageant, déplacent leur point d'appui.
Notre Romain Plaumacus put donc aisément saisir ces poissons
obstinément accrochés à son épave et
ainsi il put arriver vivant pour s'échouer sur une plage
de l'île de Ceylan.
Le pauvre homme croyait bien ne plus jamais revoir sa patrie. Jamais,
pensait-il, aucun navire ne réussirait à remonter
ce vent furieux qui, depuis deux mois, soufflait sans arrêt.
L'île lui parut un paradis terrestre par la quantité
de fruits succulents que les arbres semblaient lui offrir en inclinant
vers lui leurs branches, mais rien ne le consolait de son exil et
chaque jour il faisait des sacrifices et implorait les dieux pour
retrouver sa femme et ses enfants.
Quelle que soit la religion, la foi et la prière donnent
le courage et la force de surmonter l'adversité et ainsi
Plaumacus, au lieu de s'abandonner au désespoir, s'ingénia
à réparer de son mieux son épave, ne perdant
pas l'espoir d'être entendu des dieux. Un soir, de gros nuages
montèrent à l'horizon où le soleil se lève
et dans la nuit un terrible orage et un violent vent d'est secouèrent
les cocotiers dont les noix jonchèrent le sol. Dès
lors, le vent d'est s'établit et les vagues de l'océan,
dociles à ce maître de la mer, se mirent à courir
vers l'ouest exactement en sens inverse de celles qui avaient emporté
l'épave quelques mois avant.
Plaumacus n'hésita pas et mettant toute sa confiance en ce
vent qu'il croyait envoyé par les dieux, il chargea son épave
de noix de coco, car il était dégoûté
du poisson cru et se laissa emporter au milieu des solitudes de
l'océan.
Fidèlement, la mousson d'hiver le ramena à la mer
Rouge au point d'où il était parti et de là
il put enfin revenir à Rome.
L'empereur écouta son histoire et le nomma amiral pour qu'il
conduisît une flotte à Ceylan par les mêmes moyens
qui avaient si bien réussi à une simple épave.
La route des Indes était désormais ouverte...
Mais, me demandez-vous, d'où vient ce nom de mer Rouge ?
Son eau est pareille à celle de toutes les mers. Oui, elle
est bleue ainsi que l'ont vu les passagers des paquebots qui suivent
son axe. Mais les premiers navigateurs qui n'avaient pas de machines
pour remonter le vent, devaient suivre les côtes où
la mer est plus calme à cause des récifs qui arrêtent
les vagues. Ce ne sont pas des rochers ordinaires, mais du corail
qui pousse dans l'eau à la manière d'une plante. Il
est produit par un petit animal qui ressemble à une fleur,
il ne vit qu'une saison mais sur son squelette, le germe qu'il a
produit éclot et fleurit à son tour. Chacun de ces
squelettes, selon la variété, a des formes différentes
et leur superposition donne les diverses espèces de corail.
Ce n'est pas ce petit corail rouge en branches qui sert à
faire des bijoux mais une matière blanche comme la pierre
dont l'enchevêtrement qui monte du fond de la mer, arrive
en surface et fait des îles. C'est donc ce corail qui constitue
les récifs tout le long de la côte d'Arabie car celle
d'Afrique en a moins, sans doute à cause des courants qui
y sont plus forts.
C'est donc dans ce chenal naturel que les premiers navigateurs s'aventurèrent
et là, sur l'eau plus calme, on voit à certaines époques
une poussière rouge qui fait sur l'eau comme une large traînée
de sang. C'est une algue microscopique qui vit en surface et qui
serait invisible, mais sous l'action d'une légère
brise et des courants, elle s'accumule et donne alors ces étendues
d'un rouge sombre comme des flaques de sang. C'est en réduction
le même phénomène qui, dans l'Atlantique, fait
la mer de Sargasse.
On comprend que les premiers navigateurs nommèrent cette
mer El bahar el ahmar, c'est-à-dire la " mer rouge ".
On pourrait aussi trouver là une étymologie du mot
" Arabie " en se rappelant que les marins de ces parages
disent aussi en parlant de ces traînées rouges el dam
ar Rabi (le sang du Créateur), mais ceci n'est peut-être
qu'un calembour...
Cette mer que beaucoup, en voyant la carte, imaginent un long canal
dont on peut voir les deux rives, est cependant large de plus de
250 kilomètres, c'est-à-dire à peu près
la distance de Paris à Bruxelles et comme les vents la parcourent
en suivant sa longueur de plus de 1 400 milles les tempêtes
y sont redoutables.
Or c'est en mer Rouge que débuta la pêche des perles
en raison de la curieuse particularité d'une marée
annuelle indépendante de la marée ordinaire comme
elle se règle dans les océans. Je veux dire que pendant
l'été le niveau baisse de près d'un mètre
sur celui de l'hiver et ainsi des récifs apparaissent, mettant
pendant trois mois toutes les richesses de la mer à portée
de la main. C'est là que les premiers hommes, sur de simples
radeaux, trouvèrent aisément les huîtres perlières
à peine couvertes de quelques centimètres d'eau.
Cette marée annuelle résulte de l'action du vent,
la mousson, qui pendant les mois d'été souffle du
nord et pousse les eaux de la mer Rouge vers l'océan. On
voit alors le détroit de Perim, appelé par les Arabes
Bab el-Mandeb (Porte des larmes ou de la désespérance),
bouillonner comme un torrent de part et d'autre de l'îlot
qui est en son milieu. En hiver, c'est le contraire, l'océan
se précipite dans cette mer dont le niveau a baissé.
Alors, le pauvre voilier qui veut en sortir doit se morfondre pendant
des semaines, souvent même des mois, et bien heureux si les
vagues furieuses ne le jettent pas sur les rochers, en cet endroit
menaçants comme des monstres.
Tout est noir sur la côte : ce sont des coulées de
laves venues des volcans éthiopiens qui se sont figées
brusquement au contact de la mer, cabrées en sinistres falaises,
sans aucune végétation ni rien qui ressemble à
la vie. A leur pied, qui tombe droit dans les grands fonds de 500
mètres, les énormes vagues venues de l'océan
Indien frappent de plein fouet et éclatent en cataractes
d'écume dans un grondement de tonnerre.
Aucun abri sur ces rivages désolés, sauf pour les
petits voiliers qui peuvent, si la mer n'est pas trop mauvaise,
trouver un précaire mouillage contre de toutes petite plages
de sable noir, car le basalte ne donne pas de sable blanc.
|