Henry de Monfreid
Le serpent rouge
Aventurier et écrivain français né
en 1879 et mort en 1974. En 1911, il part pour Djibouti où
il fait commerce de café et de peaux. Sa connaissance géographique
de la région s'avère une source de renseignements
utile à la France durant la Première guerre mondiale.
Commence ensuite pour lui une vie de contrebandier qui lui vaut
plusieurs séjours en prison. Il se convertit à l'Islam
et prend le nom d'Abd el Haï (" esclave du vivant ").
C'est sur les conseils de Joseph Kessel qu'il publie ses aventures.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il sert les Italiens puis, capturé
par les Britanniques, est déporté au Kenya. Il rentre
en France en 1947.
PREMIERE PARTIE
I
arembo s'arrêta
devant le fleuve et Bagora, le bel éland du Cap au poil fauve,
leva son mufle noir pour humer l'odeur de terre qui montait des
eaux limoneuses du Tana. Elles glissaient rapides et silencieuses
entre les berges rouges taillées à pic dans l'argile
par le patient travail de l'érosion et de loin en loin on
les entendait s'ébouler en flocs lourds. Ainsi les terres
vierges des hauts plateaux s'en vont vers leur destin dans l'eau
bourbeuse, qui les emporte, là-bas, à des milliers
de lieues, pour féconder les champs asservis par les hommes.
Sous l'ombre des hauts tamariniers Bagora broutait l'herbe grasse
des berges, insouciante et heureuse de la caresse de son maître,
mais Tuiti, le chacal argenté, son inséparable compagnon,
se tenait en arrêt devant les eaux sournoises. Sans doute
avait-il décelé sous leurs remous perfides un danger
que lui seul percevait. Les oreilles pointées il reculait
par brusques saccades à chaque mouvement des ombres, comme
si l'ennemi, embusqué sous l'eau rouge, eût été
prêt à bondir.
Karembo modula un discret appel et comme un écho une voix
répondit. A l'instant même Djalia parut hors de l'impénétrable
taillis où serpentent les sentiers de bêtes. Son cheval
la suivait, impatient de retrouver l'espace. En voyant Bagora il
hennit et trotta vers elle ou plutôt vers cette herbe fraîche
pour s'y rouler sans doute, mais Karembo prévoyant ce réflexe
eut le temps de le saisir et de lui ôter sa charge. D'une
claque amicale sur la croupe il lui rendit sa liberté et
la bête s'élança vers le fleuve, mais à
peine penchée vers l'eau tentatrice son instinct l'avertit
d'un danger. Elle battit en retraite en s'ébrouant et vint
se rouler dans l'herbe à côté de Bagora.
Alerté par cette méfiance et cette frayeur, Karembo
observa attentivement la fuite des eaux troubles, se doutant bien
qu'elles n'étaient pas sans cause et, tout naturellement,
il pensa au crocodile. Mais il fallait le découvrir, ce qui
n'est point toujours aisé au milieu des détritus flottants
parmi lesquels il se dissimule ou plus exactement dissimule ses
yeux. En effet, lorsqu'il ne digère pas, étendu au
soleil sur un banc de sable, à la manière d'un gros
lézard, il se tient entre deux eaux, ne laissant émerger
que les protubérances squameuses qui portent ses yeux. Par
leur grosseur et leur forme ces excroissances se confondent avec
les noix de corozo, ces fruits d'un palmier qui abonde dans les
régions chaudes. L'animal le sait fort bien, car il se tient
toujours dans les places où les contre-courants réunissent
tout ce qui flotte et plus particulièrement ces gros fruits
ligneux qui, recouverts de vase, ne diffèrent pas des yeux
de crocodile. Guidé par le regard de Tuiti toujours en arrêt,
Karembo réussit enfin à découvrir ce qu'il
cherchait et arma doucement son fusil.
Un crocodile est toujours difficile à blesser, couché
sur le ventre, ailleurs qu'aux yeux ou à l'articulation des
pattes de devant. Quand la distance est trop grande pour mettre
la balle dans une cible aussi petite, on peut le tirer en visant
au ras du sol sur la ligne où repose son corps. Avec la balle
explosible le coup est infaillible, bien entendu, mais il est encore
neuf fois sur dix efficace avec un projectile ordinaire qui ricoche
et laboure le ventre où les écailles sont négligeables.
Sur le dos, ces écailles, bien que relativement peu résistantes,
sont tellement glissantes et élastiques qu'elles font ricocher
la balle même sous une incidence voisine de quarante-cinq
degrés, incidence qui permet cependant de perforer la cuirasse
d'un rhino, si elle n'est pas mouillée.
Dans le cas présent l'animal était à assez
bonne portée pour qu'un tireur tel que Karembo pût
à coup sûr atteindre l'il. Il se mit donc à
plat ventre et son arme ainsi appuyée il visa avec soin,
mais à peine l'objectif fut-il dans la ligne de mire qu'il
s'immergea et plus rien ne révéla la présence
du saurien. Sans s'émouvoir de cette déconvenue, à
laquelle d'ailleurs il s'attendait, Karembo ne broncha pas, sachant
que le crocodile allait reparaître. Il reparut en effet au
bout d'une longue minute, mais avec tant de circonspection que sans
le mouvement de Tuiti s'aplatissant contre terre il n'en eût
pas remarqué le retour. Cette fois, la bête rassurée
par l'immobilité de ce tuyau mystérieux, il put viser
tout à son aise.
Le coup de feu fit rouler de longs échos entre les berges
et tout à coup la forêt qui semblait déserte
tressaillit dans la fuite éperdue des bêtes affolées.
Des vols d'oiseaux de toutes espèces s'élancèrent
dans le ciel et à la cime des arbres bondirent des singes
jusqu'alors invisibles, bien qu'attentifs à observer les
intrus. Dans d'assourdissantes clameurs leurs bandes s'enfuyaient
à travers des remous de feuillage, comme si un ouragan eût
secoué la forêt.
Le crocodile, après un bond de plusieurs mètres, retomba
dans une gerbe d'écume et partit en dérive comme un
tronc de palmier roulé par le courant.
Désormais le passage était libre au moins pour quelques
jours car, en ces hautes terres, les crocodiles sont peu nombreux
et presque toujours solitaires comme l'était celui-là.
En effet les régions basses, chaudes et marécageuses
où ils pullulent ne semblent pas convenir aux vieux : peut-être
avec le déclin de leurs forces les jeunes enhardis chassent-ils
ces bouches inutiles. Place aux jeunes ! C'est une loi de la nature,
et les hommes, hélas ! doivent s'y soumettre en dépit
de tous les beaux discours. Vae victis car le vieillard est toujours
un vaincu.
Ainsi frappés d'ostracisme par leur descendance ces vieux
crocodiles remontent vers l'intérieur, cherchant la solitude
et les proies faciles. Chacun se cantonne dans une partie du fleuve
et de la forêt, car le crocodile va chasser souvent assez
loin du rivage. Jamais il ne dépasse ses limites comme si,
par une sorte d'entente tacite, ils s'étaient partagé
le cours du fleuve.
Tandis que Djalia allumait un feu et préparait la cuisson
d'un quartier d'antilope, Karembo suivit la piste, ou plutôt
les pistes de bêtes qui devaient lui indiquer le gué
où, au temps des transhumances, passent les troupeaux. Il
le découvrit en effet à moins d'un kilomètre
en aval. Il semblait peu profond, à peine trente ou quarante
centimètres aux parties les plus creuses, mais sa largeur
dépassait trois cents mètres. Au milieu, un banc de
sable s'étendait dans le sens du courant et un grouillement
d'oiseaux carnassiers massés à sa pointe d'amont lui
fit penser au cadavre du crocodile. Il se réjouit à
l'idée d'en pouvoir prendre le fiel, ingrédient précieux
pour les sorciers, mais arriverait-il à temps ? Les corbeaux
à tête blanche et les vautours ne manqueraient pas
en effet de se disputer le foie que toujours ils dévorent
en premier lieu.
C'est pour cela sans doute que l'infortuné Prométhée
eut le sien dévoré par les vautours.
D'ailleurs Karembo avait hâte de revenir, craignant de laisser
Djalia trop longtemps seule sur cette rive du fleuve où il
avait repéré de nombreuses traces de rhinos et de
buffles. Le coup de feu avait certainement éloigné
ces indésirables, mais sait-on jamais s'il ne s'y trouve
pas quelque bête naguère blessée ? Dans ce cas
la détonation au contraire l'attire par désir de vengeance,
et à la seule vue d'un être humain elle entraîne
les autres à sa poursuite. Il se rassurait, la sachant attentive
comme une biche, et avec le nez et l'oreille de Tuiti resté
près d'elle, aucune surprise n'était à craindre.
Bagora d'ailleurs vint à sa rencontre, ayant senti son approche.
Un instant après il retirait la viande du feu et taillait
avec sa djembia dans la chair juteuse du cuissot d'antilope que
Djalia avait rôti sur les braises.
Le repas expédié en quelques minutes, la petite caravane
descendit le long du fleuve. Arrivé au gué, Tuiti
se lança contre les rapaces qui s'acharnaient au ventre du
crocodile, seule partie vulnérable à leur bec et à
leurs serres. Ce fut une héroïque bataille dans un tourbillon
de plumes et un assourdissant vacarme de croassements et de claquements
d'ailes, où Tuiti n'aurait pas eu la victoire sans le renfort
de son maître.
La horde croassante se tint alentour, prête à reprendre
la curée, tandis qu'une partie tournoyait au-dessus du cadavre
et harcelait les intrus. Djalia devait sans cesse crier et agiter
une étoffe en manière d'épouvantail pour éloigner
les vautours ; mais rien ne les décourageait : à la
moindre inattention ils fondaient sur elle et la frôlaient,
cherchant à l'assommer d'un coup d'aile.
Enfin Karembo trouva dans les tripailles la vésicule biliaire
épargnée par miracle. Après l'avoir liée
solidement pour ne rien perdre du précieux liquide, il la
mit avec les autres ingrédients de sorcellerie qu'il ne manquait
jamais de recueillir partout où il en avait l'occasion. Lui-même
n'en faisait pas usage, sachant trop de quoi la magie est faite,
mais il avait ainsi le moyen de se concilier les bonnes grâces
de tous les sorciers qu'il rencontrait.
La seconde moitié du fleuve franchie sans difficulté,
la petite caravane prit enfin pied sur la rive droite qu'il avait
bien cru ne plus revoir jamais.
La voie la plus courte eût été de continuer
vers la montagne en laissant le fleuve derrière lui, mais
il préféra suivre la rive tout au long de la boucle
qui la contourne. Il perdait ainsi trois jours, mais que lui importait
? Ceci n'avait pour lui aucun sens ; on ne peut perdre que ce qu'on
estime posséder, or les jours à venir ne sont point
à nous. Il faut être affligé comme nous de la
hantise du temps pour minuter notre vie, et ainsi, esclaves de l'heure,
la crainte du retard nous ôte tout repos ; il nous prive à
jamais de la joie de nous laisser vivre, quand par fortune l'instant
présent est doux.
De plus cet itinéraire avait de multiples avantages : d'abord
la berge qu'il suivrait assurait l'ombrage des tamariniers en permettant
un passage plus aisé qu'à travers la forêt vierge.
Là en effet les sentiers de bêtes, toujours très
sinueux, risquent d'égarer à la manière d'un
labyrinthe, sans préjudice de la désagréable
surprise, toujours possible, d'un tête-à-tête
avec leurs usagers. Or ce versant des montagnes était à
juste titre réputé des plus dangereux à cause
des chiens rouges, des fauves et des rhinos. Mais en suivant ainsi
la berge, Karembo pouvait chaque soir établir son campement
de telle sorte qu'il n'eût qu'un seul côté à
surveiller : celui de la forêt, les eaux du fleuve le protégeant
de l'autre.
La rive opposée, tout en prairies, eût été
infiniment plus commode à suivre sans le danger des buffles,
la bête la plus redoutable d'Afrique. Or dans ces régions
d'immenses prairies les troupeaux dépassent souvent deux
cent cinquante à trois cents têtes. Quand je dis tête
j'évoque les cornes puissantes et le bandeau osseux, dur
comme un roc, pratiquement invulnérable, qui fait de ce buffle
noir un irrésistible char d'assaut. En effet quand il charge
tête baissée ce front osseux protège le poitrail
et le défaut de l'épaule.
Ainsi qu'il l'avait prévu, Karembo, après deux jours
de marche, dut laisser le fleuve à sa gauche pour obliquer
vers les hautes terres, à travers les steppes où la
forêt vient mourir, si je puis dire, car elle semble vouloir
se prolonger en parcelles boisées de moins en moins étendues,
jusqu'à n'être plus que des bouquets d'arbres et enfin
des arbres isolés. La prairie montait en pente si douce que
l'horizon se limitait à un sommet virtuel qui toujours semblait
proche mais qu'on n'atteignait jamais. Karembo avait hâte
d'arriver au sommet pour découvrir les lointains où
selon son estime devait se trouver le domaine de Mawa. Il ne fallut
pas moins de deux jours pour atteindre le point culminant de cette
prairie déjà située à l'altitude des
genévriers. Cependant aucune vue n'était possible
encore à cause des boqueteaux qui l'interceptaient. Ce ne
fut que le soir où enfin il domina l'immensité des
prairies, mais là le contre-jour du couchant l'empêcha
de rien distinguer dans le poudroiement lumineux des lointains.
Le voisinage d'un boqueteau qui assurait le bois à brûler
décida de la halte, d'autant plus volontiers que Karembo
hésitait à avancer encore sans savoir si vraiment
il était sur le bon chemin. Il espérait qu'au matin,
avec le soleil derrière lui, il découvrirait quelques
indices de ce qu'il cherchait.
Dès l'aube il grimpa sur une termitière et attendit
le jour avec impatience pour découvrir ce que le flamboiement
du soir avait dissimulé. Quand enfin le ciel s'illumina derrière
lui, il put voir à ses pieds les steppes immenses émerger
lentement de la nuit, comme une plage d'où la mer se retire.
Au loin une fumée montait droite dans l'air calme. S'il n'y
a pas de fumée sans feu, il n'y a pas non plus de feu sans
hommes, à moins d'un incendie allumé par la foudre
ou le frottement de deux branches mortes ; mais ce qu'il voyait
était une fumée paisible, domestique si l'on peut
dire, une de ces fumées qui, le matin, filtrent à
travers le chaume des cases, à l'heure sacrée où
se cuit l'injira, le pain quotidien que naguère les hommes
simples mangeaient en remerciant Dieu. Il chercha aussitôt
alentour, anxieux de découvrir enfin un village. Quand les
premiers rayons du soleil balayèrent la plaine, une étendue
argentée surgit, comme le miroitement d'un grand lac. Un
lac ? Il savait bien qu'il n'y en avait point en dehors de la saison
des pluies. Tout à coup il éclata de rire et malgré
lui poussa un cri joyeux : " Mawa ! Mawa ! " comme la
vigie crie : " Terre ! Terre ! " Mais oui c'étaient
bien des champs de mawa (qui en souahéli signifie fleur et
par extension pyrèthre), et le domaine qui avait pris ce
nom devait être là. En quelques minutes le soleil plus
haut aviva les couleurs tandis que s'évanouissaient les ombres
qui modelaient la plaine. Alors sur la prairie délivrée
de la nuit il vit surgir d'innombrables troupeaux. A cette distance
on eût dit ces mousserons qui naissent avec la rosée
sur les cercles magiques où la nuit ont dansé les
sorcières.
Karembo courut au bouquet d'arbres où Djalia, faite maintenant
à la vie nomade, avait déjà préparé
le départ ; il lui annonça qu'on était "
arrivés " ; mais, enfant de ces terres bienheureuses
où l'espace et le temps se mesurent à une autre échelle,
elle savait ce que parler veut dire et sans autres précisions
termina les préparatifs pour la nouvelle étape.
A mes débuts en Afrique, que de fois, après quinze
ou seize heures de marche, épuisé, à bout de
force, n'ai-je pas entendu mon guide répondre à ma
question un rassurant : " C'est là ! " en me montrant
d'un geste du menton, précisé d'un coup de langue,
une montagne à gravir ; après quoi, ne voyant rien,
nouvelle question et nouveau geste vers une autre montagne...
Djalia, elle, ne s'étonna pas qu'il fallût encore camper
le soir sans que rien trahît l'imminence de cette arrivée.
Ce fut seulement dans la journée du lendemain que Karembo
aperçut un groupe de bergers armés de lances. Ils
laissèrent approcher sans crainte ce couple de voyageurs
dont l'un montait un si étrange animal. Sans doute avaient-ils
entendu les récits fabuleux qui déjà formaient
la légende de Karembo Olé Sandéou, car plusieurs
lui adressèrent de loin le salut amical. Ayant reconnu des
Massaïs aussitôt à portée de voix il les
interpella dans leur langue.
A leurs cheveux courts, à peine repoussés, Karembo
reconnut des déserteurs. N'ayant pas osé reparaître
dans les régions surveillées par la police anglaise,
ils avaient trouvé asile chez John qui mettait à profit
leurs remarquables qualités de chasseurs et surtout de trappeurs
pour la capture des animaux sauvages, en particulier des girafes
et des zèbres, qu'il expédiait au zoo de Londres.
Après les saluts d'usage tous s'accroupirent sur leurs talons
et Karembo dut donner des détails sur son voyage.
Pendant cette palabre Djalia se tenait à l'écart,
accroupie avec Tuiti près d'elle, entre le cheval et Bagora.
Aucun des bergers ne se permit une question sur cette fille au type
étrange dont la beauté sauvage et le regard farouche
les déconcertaient. Sa coiffure surtout les intriguait, n'étant
pas celle des filles de ce pays, ni d'aucune des contrées
qu'ils connaissaient.
Ce fut Karembo qui mit fin à la muette interrogation de tous
les regards en disant, au moment de se remettre en route :
- C'est ma fille...
Bien entendu nul ne pensa qu'elle pût être à
proprement parler l'uvre de sa chair, mais tous comprirent
que par ce terme il s'en déclarait le protecteur, et dès
lors personne ne se fût avisé de lui manquer de respect.
Il aurait pu aussi bien dire : " C'est ma femme ", puisque
rien en fait ne s'opposait à ce qu'elle le fût. Pourquoi
avait-il spontanément opté pour ce rôle paternel
? Ces paroles lui vinrent avant qu'il n'ait réfléchi
et il s'entendit les prononcer comme si un autre eût parlé
par sa bouche.
Sans doute fallait-il voir en cela l'intervention des esprits qui
nous mènent sur la voie de notre destin.
Bien que d'apparence sceptique à l'égard des sorciers,
un peu trop de sa famille, son âme païenne mettait malgré
lui du merveilleux à l'origine de toute chose.
Devons-nous trouver cela si ridicule ? Ne faut-il pas être
aveugle, sourd et stupide pour n'être pas à chaque
instant enthousiasmé, terrifié ou anéanti (chacun
selon sa nature) par tous les miracles qui concourent au maintien
de notre existence dans l'équilibre infiniment complexe d'un
univers non moins miraculeux ? Un sauvage ignore les mots magiques
de ce que nous appelons avec emphase et solennité la "
Science ", ces mots qui ouvrent les successifs " Sésame
" de l'Inconnaissable en nous laissant toujours en fin de compte
devant une porte close. Ce sauvage, lui, est resté devant
la première sans chercher à l'ouvrir. Est-il moins
avancé que nous ? En savons-nous davantage sur l'essence
du Verbe ?
Karembo se résigna donc à accepter ce que les puissances
occultes venaient de lui imposer pour des fins mystérieuses.
Escorté de ses nouveaux amis il se dirigea vers le village
distant de plus d'un mile de la demeure du maître, le buana
John.
Bien qu'il n'eût pas parlé de la lettre qu'il portait
tous le considéraient déjà comme un des leurs,
ne pouvant concevoir que le fils de Sandéou ne fût
pas partout accueilli avec tous les honneurs dus à son illustre
mémoire.
Aussi le mena-t-on droit à la case du sorcier Kissoï
qui était en quelque sorte le maître spirituel du domaine.
Dans leur esprit, de lui seul dépendait l'admission du nouveau
venu. Quant au buana John, tous savaient bien qu'en dépit
de ses grands airs il en passerait, comme toujours, par la volonté
de Kissoï.
Tandis que le cortège s'en va vers la farm de Mawa, disons
un mot de John Perth qui en fut le créateur, d'autant plus
que l'aventure initiale qui l'amena à se fixer en Afrique
explique le personnage et le situe mieux dans celle qui fait le
sujet de ce livre.
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