Malika Mokeddem
Je dois tout à ton oubli
Malika Mokeddem, née dans le désert algérien, vit à Montpellier.
Elle a déjà publié Le siècle des sauterelles (Ramsay, 1992),
L'Interdite (Grasset, 1993), Des Rêves et des assassins
(Grasset, 1995), Les Hommes qui marchent (Grasset, 1997),
La nuit de la lézarde (Grasset 1998), La Transe des insoumis
(Grasset, 2003) et Mes Hommes (2005).
Ce vent hanté
a main de la
mère qui s'empare d'un oreiller blanc, l'applique sur le
visage du nourrisson allongé par terre auprès de la
tante Zahia et qui appuie, appuie. Cette main qui pèse sur
le coussin et maintient la pression. Les spasmes, à peine
perceptibles, du bébé ligoté par des langes
qui le sanglent de la racine des bras à la pointe des pieds.
Le cri muet des yeux de Zahia qui semble tout figer.
Selma frissonne. Est-ce un cauchemar ? Se serait-elle assoupie,
elle, l'insomniaque ? Après ce qu'elle a vécu dans
l'après-midi ? D'où sort cette vision démoniaque
? Elle se cabre, écoute la tramontane mugir dans les chênes,
regarde les flammes s'affoler dans la cheminée, se lève,
y rajoute une bûche, se sert un whisky, tente de se calmer.
Plus tard, elle prendra un somnifère.
Sur le qui-vive, elle se perche sur l'accoudoir d'un fauteuil. Aussitôt,
l'assaut de la mère munie du coussin blanc, le tressaillement
du petit corps bandé, l'expression du regard de la tante
Zahia lui reviennent. Ils sont d'une netteté, d'une acuité
étonnantes. Le champ de la scène s'agrandit. Un poêle
noir ronronne. Le sol est en terre battue. Le vent fulmine, crible
la porte, infiltre du sable par toutes les fentes des planches.
Il est âcre.
Selma écarquille les yeux, regarde sa cheminée en
fonte qui ronfle de concert avec la tempête de la nuit, entend
le vent de sable rugir dans la tramontane. " C'est grave
Est-ce que j'ai des bouffées délirantes ? " Pourquoi
se sent-elle à ce point affectée par la perte de cette
patiente ? Certes, les circonstances de cette mort sont accablantes.
L'image de la femme, vivante, lui procure une brève accalmie.
Selma la revoit dodue, joyeuse. Elle entend le mari l'appeler "
ma caille ". Caille lui va à ravir, s'était dit
Selma en observant son dandinement d'une jambe sur l'autre.
La consultante lui avait été adressée pour
une syncope survenue quinze jours auparavant. Le docteur Selma Moufid
lui avait posé un Holter la veille qu'elle devait lui retirer
aujourd'hui. Ses antécédents familiaux étaient
alarmants : deux frères morts brutalement autour de la quarantaine,
loin de Montpellier, de façon inexpliquée. Jusque-là
négligente, la femme avait fini par obtempérer aux
injonctions de son médecin. Mais elle avait d'emblée
écarté la perspective d'une hospitalisation immédiate,
subordonnant celle-ci aux résultats des premiers examens.
L'électrocardiogramme n'avait montré qu'un sus-décalage
du segment ST et un bloc de branche droit. L'échocardiographie
n'avait rien révélé de bien inquiétant.
Cependant, l'enregistrement de l'activité cardiaque durant
un nycthémère, le cycle biologique des vingt-quatre
heures, s'impose en pareil cas. Il permet de déceler d'éventuels
troubles du rythme qui, pour transitoires qu'ils puissent être,
ne représentent pas moins un pronostic préoccupant.
Quelle ne fut pas la stupéfaction du docteur Selma Moufid
de se trouver, en début d'après-midi, face au mari,
seul, la mine sombre, les yeux rougis, l'appareil dans les mains
: " Docteur, ma femme est morte cette nuit. Le médecin
du SAMU a dit qu'avec ça, vous, vous pouvez me dire ce qu'elle
a eu. " Pétrifiée, Selma Moufid avait bégayé
: " Mais, comment ? Comment ? " Avant de fixer l'appareil
avec répulsion. Si la cause du décès est cardiaque,
alors oui, son explication est là dans le boîtier.
Au comble des affres, Selma Moufid n'avait pas tardé à
comprendre que son Holter, à visée diagnostique, avait
peut-être contribué à perdre la patiente.
Réveillé dans la nuit par un " ronflement anormal
" de sa femme, le mari s'était abstenu de la secouer,
d'actionner l'interrupteur de sa lampe de chevet. " A cause
de son appareil. Pour ne pas interférer, modifier le tracé
de son repos. " A l'évidence, si le ronflement l'incommodait,
il le rassurait aussi. Sa femme était si tranquille que rien,
pas même le harnachement des électrodes, ne gênait
son sommeil. Elle dormait plus profondément que jamais. Alors
l'homme s'était levé, était allé fumer
une cigarette dans le salon, y avait regardé la télévision
durant une vingtaine de minutes. De retour dans la chambre, la teneur
du silence lui avait paru suspect. Il avait fini par allumer. Sa
femme ne respirait plus.
Le médecin du SAMU ne pouvait qu'arriver trop tard.
Tandis que l'homme se perdait en lamentations, le docteur Selma
Moufid avait extrait avec fièvre l'enregistrement, l'avait
visionné et découvert les salves d'extrasystoles ventriculaires
fatales. La mort enregistrée. Un syndrome de Brugada, à
n'en pas douter. Ce que le mari avait pris pour un ronflement anormal
était un souffle d'agonie. La femme aurait-elle été
sauvée si le mari s'en était rendu compte sur-le-champ
? L'aléatoire de l'urgence en cas d'arrêt cardiaque
quand il n'y a pas un défibrillateur à proximité
Dans un sanglot étouffé, l'homme avait sorti son portable,
l'avait ouvert et tendu au médecin : " Regardez, c'est
après sa toilette, tout à l'heure
Dans sa robe
de mariée. " A la vue de la photo, une main glacée
s'était refermée sur le cur de Selma. Elle s'était
sentie défaillir, s'était retenue à son bureau,
hypnotisée par la photo : la robe était un fourreau
qui s'évasait à partir des genoux. Mais le bas avait
été enroulé autour des jambes et rabattu sur
les pieds. De sorte que la défunte, certainement plus enveloppée
que lors de ses noces, y paraissait sanglée. A l'instar des
nourrissons dans leurs langes blancs que Selma avait vus quand elle
était petite, là-bas dans le désert. Avec de
surcroît, ce visage poupin, ces cheveux fins, courts, l'analogie
était saisissante. C'est à cette évocation
que soudain quelque chose avait basculé en Selma. Hypnotisée
par l'image, elle était restée incapable de s'expliquer
son vertige.
La veille au soir, Selma s'était efforcée de ne pas
perdre patience devant les multiples albums de famille que lui avait
assenés l'une de ses consurs. La foison de clichés,
par contraste, lui avait fait mesurer que hormis les portraits de
son père et de Farouk, tous deux disparus, elle n'avait guère
de photo de ses vingt années de vie en Algérie. S'y
était-elle jamais prêtée à un objectif
? Après mûre réflexion, Selma avait fini par
dénombrer deux photographies restées chez la mère.
L'une durant l'enfance, certainement nécessaire à
l'établissement de quelque pièce d'identité
pendant la guerre. La seconde, lors de l'inauguration de son lycée,
juste après l'indépendance de l'Algérie. Selma
y figure en compagnie de Ben Bella " descendu " dans le
désert à cette occasion. Habillée aux couleurs
du drapeau algérien, elle était la seule fille devant
la masse des garçons.
Selma avait détaché les yeux de la panoplie du passé
de sa consur. Dans une tentative désespérée,
elle s'était hasardée à la relayer par des
visages de son enfance et de son adolescence. Mais ils lui avaient
paru sombres et flous. Un paysage humain rendu douteux par l'ardente
lumière du désert. Ou par le veto du souvenir. Selma
s'était hâtée d'effacer ce désagrément
de sa mémoire.
S'arrachant à la photo, le regard de Selma s'était
porté sur l'appareil Holter posé sur son bureau. D'un
geste d'exaspération, elle l'avait balayé hors de
sa vue. Cet instrument de malheur avait l'air d'émettre des
ondes funestes.
Puis elle avait contourné son bureau, s'était laissée
tomber dans son fauteuil, avait fixé la fenêtre. Seul
le haut du bâtiment d'en face et le ciel s'y encadraient.
Pas d'arbre, aucune végétation, rien n'indiquait les
hurlements du vent.
Quand le docteur Selma Moufid constata que la défunte avait
dix ans de moins qu'elle et à la pensée que depuis
sa syncope la femme avait dormi chez elle sans surveillance aucune
et s'était réveillée chaque matin " comme
un charme " au dire du mari, un frisson l'avait parcourue.
Il avait suffi que la femme vienne la consulter, qu'elle reparte
avec des électrodes sur le cur pour qu'une mort subite
la fauche en plein sommeil. Selma ne pouvait se défendre
de voir dans cette mort une mise en accusation de la corporation
: pourquoi cette femme n'avait-elle pas été vue avant
le cap de la quarantaine, fatidique à ses frères ?
C'était une négligence du corps médical.
Cependant, sauf à la brancher immédiatement à
un scope, la garder à l'hôpital n'aurait peut-être
pas suffi à la sauver. De graves troubles du rythme durant
le sommeil, de nuit, dans une chambre individuelle, et sa mort n'aurait
été découverte qu'au matin. Sans compter toutes
les ruses, les sophistications qu'adopte la mort pour piquer son
dard dans la baudruche de l'ego médical. Au milieu de l'enceinte
de l'hôpital. En plein cur de son arsenal.
Ce soir en quittant l'hôpital, Selma avait renoncé
à l'habituelle longue marche qui la décharge du poids
de la journée. Les yeux levés vers le ciel, elle y
avait cherché son bleu du désert, sans le retrouver,
l'abîme par-dessus les sables. Ce n'était pas de la
nostalgie. Pour rien au monde, Selma ne retournerait vivre au désert.
N'était-ce pas par crainte de voir des rafales d'antan déferler
sur elle ? Le souffle coupé, elle avait dû rassembler
toute son énergie et était allée puiser, loin,
très loin, un peu d'air pour se reprendre.
Mais l'indéfinissable malaise de Selma avait persisté,
lui enjoignant de courir se calfeutrer dans le silence de sa maison.
Arrivée chez elle, elle avait ranimé le feu. Elle
était prostrée devant la cheminée lorsque la
vision s'imposa brutalement.
Dans une ultime tentative, Selma essaie à nouveau de se
rappeler le regard pétillant de la patiente. La photo du
portable l'éclipse aussitôt, se superpose au flash
du bébé dans ses langes. Alors repasse encore et encore
ce film muet : la main de la mère, son attaque, les soubresauts
du nourrisson, la détresse des yeux de Zahia. Leur enchaînement
cloue Selma sur place. La main de la mère prend l'aspect
de ces grosses araignées annonciatrices du vent de sable.
Autrefois, leur brusque apparition sur la chaux du mur produisait
le même effet sur Selma.
Comment a-t-elle donc fait pour oublier cette scène pendant
tant d'années ? La question l'effleure à peine. Selma
est déjà emportée par ce qu'elle avait enfoui
et qui ressurgit soudain dans toute sa violence.
***
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