Premiers chapitres
Malika Mokeddem
La transe des insoumis

roman

Malika Mokeddem, née dans le désert algérien, vit à Montpellier. Elle a déjà publié Le siècle des sauterelles (Ramsay, 1992), L’interdite (Grasset, 1993), Des rêves et des assassins (Grasset, 1995), Les Hommes qui marchent (Grasset, 1997) et La nuit de la lézarde (Grasset 1998).
 
Ici

l est parti ce matin. Je suis seule dans le lit. Seule ce soir dans notre odeur. Pourtant les draps ont été changés. Mais l’odeur est bien là, dans la fibre du tissu. Dans la mémoire du lit. Dans nos dix-sept ans de corps, de souffles enchevêtrés. De serments, de rêves en lacis. Mes insomnies endiguées par son repos profond, à lui. Mes doutes réfugiés contre ses convictions. Dans notre peau à peau, je peux lire longtemps. Jusqu’à ce que tombe le sommeil et tombe le livre. Peau à peau avec les mots
Il ne dormira plus avec moi dans ce lit. Je suis encore anesthésiée par la brutalité de cette certitude. Je suis comme un amputé au réveil d’une opération. Quand la douleur est encore absente. Elle viendra lorsque l’absence aura pris corps. Avec la pleine conscience de la mutilation.
Je me tourne, me retourne dans le lit. J’ai beau me dire que tout ça n’est que dans ma tête, des bouffées sourdent des draps, submergent ma respiration. Au moindre mouvement. Je n’éteins pas. Je ne lis pas le livre ouvert. Je fixe, hébétée, la place désertée. J’écoute le silence de la maison dans le raffut de la tramontane.
Il a fait ce lit de ses mains. Des lames de parquet et quelques chevilles. À la tête du lit, un large montant borde des traverses de chevet. C’est l’espace réservé aux livres, aux revues.
Recroquevillée sur le côté, j’ai tout à coup l’impression de m’agriffer à un radeau pris dans la tourmente. La tramontane, forte ce soir, l’alcool, le somnifère, la tragédie du pays... Ce silence en moi énorme. Les éléments, les humains déchaînés autour. Tout ça. Oui.
Je m’arrache à l’odeur, au lit, claque la porte, traverse la maison vers l’aile opposée, la partie ancienne. Un mazet de campagne à l’origine. Un escalier en colimaçon mène à la chambre d’amis. Je m’arrête devant cet autre lit. Non. Je ne peux pas dormir là non plus. Je m’en détourne, dégringole les marches sans m’attarder sur les raisons de ce refus. Je n’en ai ni la force ni l’envie.
Une grande mezzanine au-dessus du salon me tient lieu de bureau. C’est là que j’écris. J’ai commencé à écrire là. L’Algérie. Bien sûr. Et l’Algérie pour moi c’est d’abord le désert. J’ai écrit le pays après des années de rupture. Dans l’endroit suspendu de l’écriture.
Un lit Empire à une place y occupe un coin contre le conduit de la cheminée. Je m’y pelotonne. La tête vide, un crabe dans le ventre, je prête l’oreille à la tramontane. Les hurlevents fouettent les chênes verts, griffent les amandiers en fleurs, les micocouliers encore dénudés.
Je pense toujours au vent de sable dans la tramontane. Surtout en cette saison, la sienne. Ce soir de début mars 1994, le vent, l’errance entre les lits, la solitude peut-être me ramènent au désert. Là-bas, le sirocco donne au printemps une odeur de poussière. L’amour entre hommes et femmes n’existait que dans les chansons, les contes et les livres. Là-bas, je n’avais eu un lit que bien tard. Là-bas, j’avais conquis de haute lutte le droit de dormir ou plutôt de veiller seule. Le droit à l’insomnie rivée aux livres, emportée par leurs ailleurs. Dans des couchages improvisés, menacés, nomades, l’insomnie, la solitude et la lecture avaient été mes premières libertés.



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