MALIKA MOKEDDEM
La nuit de la lézarde
Malika Mokeddem est
née en Algérie en 1949. Elle vit
à Montpellier, où elle partage son
temps entre l'exercice de la médecine et
l'écriture.
Elle a déjà publié Le
Siècle des sauterelles (Ramsay, 1992),
L'Interdite (Grasset, 1993), Des rêves et des
assassins (Grasset, 1995), Les Hommes qui marchent
(Grasset, 1997).

assi El Ghazi, le puits d'El Ghazi, du nom de
l'homme qui l'avait découvert, est en
réalité une source, nichée
dans une gorge béante de quatre à
cinq mètres de profondeur. Auparavant, une
douzaine de femmes pouvaient se tenir à son
bord et, tout en piaillant, y jeter leur seau.
Puis, mains tendues, l'effort entrecoupant leurs
conversations, elles haletaient, les yeux
rivés sur le récipient qui remontait,
droit, plombé.
Peu à peu, l'eau s'est faite moins
abondante. Les seaux se sont écrasés
au fond du puits. A en racler la terre, la
mélanger en boue. Hissés, ils
avançaient par grandes saccades,
balançaient, s'entrechoquaient,
emmêlant leurs cordes. Et les causettes des
femmes ont tourné en disputes.
Après maintes tergiversations, les hommes
sont allés quérir un puisatier :
- L'eau était là depuis toujours...
Elle ne peut pas être bien loin. Elle a
simplement dû emprunter un autre boyau dans
le ventre de la terre. Trouve-la, tu seras
récompensé.
Un pendule à la main, l'homme s'est
concentré. Il a arpenté les environs,
en vain. Chaque fois qu'il s'arrêtait, l'air
perplexe, les ksouriens accouraient :
- Tu crois qu'il faut creuser là ?
Excédé par leur impatience et
pressentant qu'ils ne lui concéderaient
aucun droit à l'erreur, l'homme a
jugé bon de déclarer forfait. Pour
parer à leurs remontrances, il a
argué :
- Je ne crois rien du tout. L'eau ne répond
pas. Quelle idée, aussi, d'appeler puits une
source généreuse ! Vous avez fini par
la dégoûter. Elle a sans doute
préféré aller se perdre dans
l'aridité plutôt que de continuer
à abreuver des ingrats !
- Mais elle s'appelle comme ça depuis la
nuit des temps. Peut-être est-ce El Ghazi
lui-même qui l'a nommée ainsi. Nous
n'y sommes pour rien ! s'est lamenté Oualou,
traduisant l'impuissance et le désarroi de
tous.
Par une habitude devenue quasiment réflexe,
l'assemblée s'est tournée vers
L'Explication. Qu'allait-il encore leur professer ?
Ce dernier, puisant dans leurs superstitions, a
bombé le torse et murmuré,
péremptoire :
- Quelqu'un a dû offenser El Ghazi en
souillant la source, ou en proférant des
propos irrévérencieux à son
égard. Sinon, franchement, c'est qu'on nous
a jeté un sort !
Sachant que, lorsqu'il se laisse aller à
élever le ton, sa voix suraiguë pouvait
ruiner le sérieux de ses
déclarations, L'Explication s'est contraint
à susurrer en ponctuant ses mots. Mais de
toute évidence, son entourage est
persuadé qu'il ne s'agit là que d'une
tactique, destinée à accroître
l'intérêt de son auditoire. Une
aubaine pour l'homme qui s'enorgueillit du silence
précédant ses prises de parole comme
d'une marque de respect. Cette fois, cependant,
rires et quolibets ont fusé de
l'assemblée. Il n'empêche que le jour
même, les habitants se sont
hâtés de sacrifier un mouton et
d'ânonner des versets du Coran pour
sanctifier El Ghazi et se purifier de fautes
hypothétiques ou du mauvais il. On ne
sait jamais.
L'Explication n'a pas caché sa satisfaction.
Encore une fois, " franchement ", même ceux
qui, avec un certain dédain, le traitent de
raisonneur se sont ralliés à ses
arguments.
Le puits n'a pourtant pas retrouvé son
débit habituel. Le tintamarre des seaux et
les acrimonies des femmes ont continué
jusqu'à ce que la mairie,
assiégée de doléances, se
décide enfin à intervenir en
dépêchant un groupe de
spécialistes sur les lieux. Les hommes des
eaux et sables ont foré davantage. Sans plus
de succès. Alors, pour tenter de mettre un
terme à la bataille des seaux, ils ont
installé une pompe sur le bord, fait
descendre un tuyau pour sucer la source, et
instauré un système de rationnement
si compliqué qu'il a envenimé les
querelles au lieu de les atténuer.
A partir de ce moment, le déplacement de la
population, envisagé de longue date, est
devenu une urgence. Les départs ont
commencé. Nour et Sassi, refusant de quitter
le ksar, ont hérité de la pompe et de
la garde du puits.
Il restait encore quelques familles quand Nour et
Sassi se sont attelés à leur projet
de jardin. Un groupe d'hommes, parmi ceux qui
étaient déjà relogés,
est venu leur prêter main-forte pour
retourner la terre et planter les roseaux, en
dérisoire rempart à l'invasion des
sables.
Nour observe le jardin. Elle se rappelle avec
émotion sa joie à la vue des premiers
plants perçant la terre. Un tour
d'inspection lui dicte la nécessité
du jour : par endroits, le sable forme
déjà de petites dunes et menace de se
déverser de l'autre côté des
briques de terre. S'il parvenait à s'y
infiltrer au point de combler la rigole qui les
nourrit, comment l'extraire de la trame
serrée, tissée par les rhizomes ?
Nour et Sassi n'ont que leur entêtement pour
lui disputer leur capital de survie.
- Si tôt au travail ? Aurais-tu fait un
cauchemar ?
La canne de l'aveugle rencontre la brouette. Il
tend les mains à la recherche de son outil
de travail.
- Oui, un cauchemar de cauchemar. Heureusement,
cette nuit, son horreur a été
effacée par un rêve.
- Dis d'abord le cauchemar, qu'on n'en parle
plus.
- Depuis quelque temps, c'est toujours le
même qui me poursuit. Un grondement de
tonnerre assourdissant. Le bleu du ciel vole en
éclats, brisé comme une vieille
porcelaine. La lumière devient de fer. Les
dunes se soulèvent, montent,
déferlent avec furie sur tout le pays.
- Calamité, toi aussi tu voudrais nous
exterminer !
- Je n'achève jamais que mon sommeil.
Même les ruines du ksar ne me
protègent plus.
- Dis voir le rêve, maintenant.
- Un rêve éveillé. J'avais
encore dans les oreilles les échos de
métal cassé et de sable en crue de
l'orage, quand mon aimé a poussé la
porte et refermé ses bras sur moi. J'ai
enfoui mon visage dans son cou et aussitôt me
suis endormie.
- Il n'y a pas de doute ! Tu es forte, très
forte ! Un petit coup de tragédie au milieu
de la nuit, juste pour te permettre de retrouver le
sommeil dans les meilleures conditions. Et le
comble, c'est que tu trouves le moyen d'être
au travail avant moi qui n'ai presque pas
fermé l'il.
- Assez glosé, allez ! Au sable !
- " Nous sommes aux sables et aux sables nous
retournerons. "
Ils se mettent au travail. La pelle est pour Nour,
le seau pour Sassi. Lorsque la brouette est pleine,
l'aveugle la pousse jusqu'à ce que la roue
se bloque, cent mètres plus loin, contre le
monticule déjà déplacé.
Il la vide là et revient. Ils reprennent les
mêmes gestes, s'adressent d'autres boutades.
Quand, en un endroit, il ne reste plus
d'amoncellements maniables à la pelle, Nour
fait comme Sassi et continue, à mains nues,
jusqu'au plan dur de la terre. Nour et Sassi ne
comptent pas le temps. Pas même celui
passé à cette lutte contre ce sable
qui, au moindre souffle d'air, crépite de
nouveau dans les roseaux. Tombe contre la
butée de briques, à leurs pieds. Et
tout est à recommencer.
Nour et Sassi ne cessent de se comparer. De se
conter. De se contrer. A l'évidence, c'est
leur façon d'apprivoiser leur
singularité et leurs tourments. Et s'ils se
reconnaissent différents à bien des
égards, plusieurs traits de caractère
les réunissent : la même application
aux tâches les plus banales du quotidien, la
même aptitude, presque juvénile,
à transposer le fastidieux en ludique,
à déjouer la tristesse. Pantins d'un
manège fantomatique, rythmé par le
silence et les vents, ils bravent leurs angoisses
avec vaillance et bonhomie. Ils ont appris à
composer avec leur vulnérabilité et
puisent leur force dans leur complicité.
Après ce début de matinée de
labeur acharné, Nour se laisse tomber sur le
sol :
- Il commence à faire trop chaud pour ce
travail de fourmi. Nous finirons demain à
l'aube.
Dégoulinant de sueur, Sassi s'obstine un
moment encore à remplir le seau, et à
le vider dans la brouette pour aller grossir
l'autre tas de sable, érigé plus
loin. Nour le suit des yeux.
- Toi, tu es une grande fourmi rouge. De celles qui
possèdent des ailes lie-de-vin et voltigent
en se prenant pour des papillons. Moi, je suis une
petite noire besogneuse, toujours à
trébucher, le nez dans la
poussière.
Sassi s'assied contre la brouette, essuie son
visage avec son chèche.
- Les fourmis ont un avantage sur nous : elles sont
parfaitement silencieuses. Je préfère
encore un silence total à trois petits
bruits répétitifs qui te grignotent
l'imagination comme des rats. Des rats,
voilà ce que nous sommes !
- Fourmis ou rats, qu'importe. A cette heure,
même Smicha doit être à l'ombre.
Le soleil est à présent aux serpents.
Je dégusterais bien un dernier verre de
thé avant d'aller au marché.
- Je vais t'en préparer. J'ai laissé
une bouilloire pleine sur la braise. Allons-y.
Nour ne bouge pas.
- Que se passe-t-il ?
La femme ne répond pas. Sassi adopte un ton
réconfortant :
- Il viendra peut-être aujourd'hui.
N'obtenant aucune réaction, il laisse libre
cours à son exaspération :
- Je parie que tu es encore en train de scruter le
reg !
Nour demeure muette. L'aveugle tend le bras en
direction de l'horizon, hache ses mots :
- Même les fantômes ne peuvent hanter
que le voisinage des vivants. Qu'attends-tu de ce
monde de sables et de pierres ? C'est du village
qu'il arrivera, ton amoureux, quand il sera
rentré. Tu vas finir par devenir dingue avec
cette histoire !
Accroché aux lointains, le regard de Nour
est empreint de douceur. Des larmes mouillent ses
yeux. Au soupir de Sassi, elle les tarit avec un
sourire énigmatique. Comme elle voudrait le
tranquilliser, lui assurer qu'elle n'est ni en
passe de devenir folle, ni même
chagrinée. La peur qu'un trémolo de
sa voix ne trahisse ce pleur réprimé
la retient. Du reste, elle serait bien en peine
d'expliquer ces accès. Elle ne sait
même pas d'où ils sourdent. Elle a
seulement conscience d'en être, de plus en
plus fréquemment, la proie. Sont-ils dus
à ces nouvelles macabres qui chaque jour
s'abattent sur eux ? A cette solitude,
portée à son comble ? Ou à de
moindres faits : la vue de Smicha, ses rapports
avec ses trois enfants, un mot de Sassi, la
complicité d'un travail accompli avec lui,
les nuances des teintes sur les dunes ou le reg qui
prennent un relief exquis, la submergeant
d'émotions ? Aux élancements des
douleurs occultées, dans lesquelles
s'enracine sa volupté de vivre ? A leurs
résonances avec le chaos du monde actuel ? A
la confrontation de sa nature exaltée et de
ce ksar, devenu thébaïde face aux
immensités du désert ? A son
désir d'amour tellement sublimé qu'il
palpite en elle avec une ardeur jamais assouvie
?
Parfois, Nour est tentée de qualifier ces
états de sensiblerie, tout en sachant que ce
n'est qu'une façon de s'esquiver. Le plus
souvent, elle ne cherche pas à
élucider ce trouble. La confusion lui semble
une protection. Elle ignore contre quoi.
Résigné à son silence, Sassi
maugrée :
- Tu l'as dit, le soleil est aux serpents
maintenant. Je vais aller préparer du
thé. Rejoins-moi quand tu en auras assez de
regarder le vide du vide.
Il se redresse. Cherche le seau et enfile son anse
dans l'un des bras de la brouette. Renverse
celle-ci contre la butée de briques, appuie
la pelle contre elle. Tâtonne en cherchant sa
canne, la découvre et rouspète encore
:
- Les clients ont beau apprécier nos
légumes, ils ne nous attendront pas une
éternité au marché.
Il lui tourne le dos et s'en va. Nour guette le
bruit de sa canne, qui s'amenuise, et pense : "
Elle grignote les cailloux comme un petit rat.
"
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