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Yann Moix
Anissa Corto
roman
Le site internet de Yann Moix: http://yannmoix.fr.fm
Yann Moix a déjà
publié deux romans chez Grasset -
Jubilations vers le ciel (Prix Goncourt
du premier roman) et Les cimetières
sont des champs de fleurs. Il est l'auteur
d'un court-métrage, Grand Oral, et
prépare son premier long-métrage,
Podium.
Yann Moix est, depuis son premier livre, le
romancier de l'amour fou. Mais, de l'amour, il
se fait - dans son style ébouriffé
et classique - moderne - une idée toute
particulière, démente, voire
« proustienne ». En effet,
pour lui, et cela se vérifie dans ce
nouveau roman, l'amour est un sentiment qui,
à la limite, ne s'accomplit que dans la
seule tête de celui qui l'éprouve.
L'amour, donc, comme expérience de
l'imagination et de la solitude... Ainsi, le
narrateur de ce livre - qui incarne Donald dans
un parc à thème de la
région parisienne - aime une fille, une
beurette, rencontrée dans sa cité
du xxe arrondissement.
PREMIÈRE PARTIE
1972
1
ne
petite fille est morte dans l'eau. Ses cheveux
noirs flottaient ; toutes les vagues dans sa
bouche. C'était le vendredi 21 juillet 1972
: le monde entier avait quatre ans. On avait
ramené le petit corps inanimé sur le
sable. Je l'avais souvent croisée dans les
dunes ; je l'aimais. Le lundi suivant, Anne
n'était plus tout à fait une enfant
sous la pierre glacée, mais,
multipliée par la mort, la succession de
toutes les fillettes à venir
éclaboussées par le même flot.
Sur la mer égale à la mer
brillaient des micas qui sont les yeux de la femme
qu'on aime. Les étés de l'enfance ne
sont pas faits d'été, mais des hivers
que l'âge intercale entre le souvenir
propagé des petites amoureuses et le moment
où nous les pleurons. Nous ne retournons
jamais en 1972, parce que la tâche de
vieillir, qui travaille dans nos veines, est plus
têtue que ces instants de vacances, qui ne
savent pas durer. Le sable ridé,
l'inclinaison des pins, le soleil rouge et rond
quand les mouettes enfin tues sont des
bouées : ressassés à jamais
dans des larmes spéciales.
1972 se constituait, d'une seule coulée,
de la cavalcade des petites belles à midi,
dont les ombres ondulaient sur la dune ; elles
étaient déjà des femmes que je
n'aurais pas. Droites, fières dans leurs
petits refus, elles forçaient mes
désirs à bifurquer vers des moches.
Et les moches ouvraient pour moi des perspectives
nouvelles de bonheur où mes sentiments se
retrouvaient face à eux-mêmes,
à l'état pur, lavés de ces
beautés qui altèrent, corrompent ce
que nous nommons l'amour, mais n'est jamais que
l'appétit de la laideur pour la
grâce.
Je mis des années à comprendre que
les femmes aussi ont envie de faire l'amour.
Longtemps je n'avais approché que celles
dont nul ne voulait. Commencer par les moins belles
m'avait paru être la première
étape d'un processus qui me mènerait
aux impossibles déesses que j'admirais en
silence. Hélas, les chemins de la chair ne
sont pas ceux de l'esprit : on ne progresse pas
dans la beauté des femmes comme dans la
pensée des philosophes.
Personne n'est inaccessible à personne. La
possession des sublimes n'est fermée
qu'à ceux qui préfèrent les
livres à la vie et la mort aux
baignades.
C'était une fillette à taches roses
sur les joues. Elle aimait rire. Elle courait
jusqu'aux vagues. A quatre heures, elle sortait de
l'eau. Mouillée, elle prenait son
goûter : des langues de chat à la
fraise et des sandwiches au Nesquik. Le vent se
levait ; le cacao se dispersait dans le ciel. Anne
chocolatait mes vacances. Derrière les
rochers d'où les rats surgissaient pour
emporter un morceau de Choco BN abandonné
sur le sable, je l'espionnais. Je ne perdais pas
une miette de sa vie. Je suivais les aventures de
sa silhouette se détachant de l'horizon.
C'était un petit corps tout de vitesse et de
cris. Elle ne se doutait pas de ma passion. Elle
m'appartenait. Elle ne vivait pas pour elle, mais
pour moi. Elle était l'héroïne
du spectacle qu'elle m'offrait. Je retenais ses
instants, je les collectionnais. Je recueillais ses
cris ; ses rires me tombaient dans les mains.
C'était une pluie.
Anne s'étirait dans les remous. Ses yeux
n'étaient que deux raisins secs, les
lèvres deux pétales accolés ;
mon regard allait se perdre au large, parmi les
amoureuses dont elle était la chef. Au
soleil, les raisins avaient fini par
acquérir un regard et les pétales,
une moue.
De quelle écume fendue naîtraient nos
enfants ? Offriraient-ils avec ce pigment similaire
qui faisait rosir deux joues, la même
lumière au fond d'une même pupille ? A
l'âge du glucose et des premières
grammaires, on ne parle pas de
féminité ; mais, sous
l'exubérance naïve du petit animal
nautique, un il avisé eût
décelé la forme adulte qui se
fondrait tôt ou tard dans l'amour. Par quelle
aberration le cur sait-il s'infliger, pour la
durée d'une vie humaine, la passion d'un
visage unique et d'un unique souffle ?
Vouloir un corps, c'est épouser un avenir.
Je me ralliai à l'aventure définitive
que j'avais lue, le temps d'un éclair, au
fond de deux petits raisins noirs. Dans cette
promesse, je m'engouffrais. Cette fillette serait
heureuse à vingt ans, serrant ma main devant
Dieu, revêtue de blanc et habillée de
mon nom. La nuit je revenais sur la plage voir
l'eau dans laquelle elle avait joué
l'après-midi.
Sans elle, c'était comme de la mort. Les
lieux sont les témoins de notre bonheur ;
quand nous y retournons sans l'être
aimé, ils continuent de nous offrir sa
présence. Dans leur constance insensible,
ils nous accueillent naïvement comme jadis,
nous tendent les mêmes bras. Fatale
générosité : l'amant se
retrouve mort, un revolver sous le coude, dans la
lisière d'un souvenir qu'il était
devenu seul à partager.
Anne dans les flots brouillés, ses
mouvements saccadés. C'était donc
cette petite chose, pleine d'été, qui
ne m'aimerait jamais autant que je l'aimerais.
C'était ce corps minuscule, frissonnant dans
sa serviette de plage ou roulé dans
l'écume fraîche et fouettante, qui
refuserait de s'offrir, l'index serti d'un anneau,
au garçonnet devenu un homme. Je la revois :
elle marchait sur le sable beige ; cette sortie de
l'eau annonçait l'imminence de son
départ. Les inconnues ne partent pas : elles
disparaissent.
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