|
Dominique Missika
La guerre sépare ceux qui s'aiment
1939-1945
essai
Entretien avec
Dominique Missika
Dominique Missika est éditrice
et rédactrice en chef de la chaîne
de télévision Histoire.
Elle a publié un livre consacré
aux enfants juifs pendant l'Occupation, Le
Chagrin des Innocents (Grasset 1998).
Que mes rimes aient le charme
Qu'ont les armes sur les larmes
Louis Aragon, Art poétique
e
sont les derniers beaux jours. Et la fin d'une
romance.
Brest, août 1939. Elle a dix-neuf ans, lui
trente-cinq. Il est la séduction même,
une séduction naturelle, sans affectation.
Elle incarne la fraîcheur, la
naïveté vraie, la beauté
à l'état pur. Ils ne se cachent plus
ce qu'ils sont l'un pour l'autre, et ils ne se
cachent plus aux yeux du monde. Ils laissent
éclater leur bonheur au grand jour, se
promènent dans Brest, parcourent la
campagne, s'arrêtent dans une auberge ou
s'allongent sur le sable d'une plage. Un couple
comme un autre. Comme s'ils n'étaient pas
Jean Gabin et Michèle Morgan, le couple le
plus célèbre du cinéma
français, en train de tourner Remorques.
Comme s'il n'y avait pas de rumeur de guerre 1.
3 septembre 1939. En plein tournage du film, les
sirènes retentissent. C'est la guerre.
Ils rentrent à Paris. Jean Gabin revêt
son uniforme de premier maître des fusiliers
marins, col bleu, béret à pompon
rouge et galon plat sur la manche. Sa feuille de
route en poche, direction Cherbourg, il passe
embrasser Michèle Morgan sur le plateau du
tournage que Jean Grémillon tente de
reprendre, bien que chaque jour quelqu'un manque
à l'appel. Jean Gabin s'en va « comme
les copains ». Et à celle qui
l'aime et s'étonne de lui dire ainsi au
revoir devant tout le monde, il répond :
« Ça vaut mieux. Souris-moi.
»
La « drôle de guerre »,
puis la débâcle, précipitent
leur rupture. Quelques semaines leur sont
accordées miraculeusement en mai et
début juin 1940 pour mener à bonne
fin le tournage de Remorques, qu'ils vivent
pleinement, peut-être parce qu'ils
pressentent qu'elles sont les dernières de
leur histoire. Néanmoins, l'incertitude et
l'inquiétude troublent les sentiments et
donnent un goût fiévreux aux moments
partagés.
Tout est encore possible.
Arrive l'exode, et chacun part de son
côté. Michèle emmène sa
famille à La Baule, où elle vient
d'acheter une maison. Elle n'a pas osé
demander à Jean de la suivre. Elle sait
qu'il est un marin en permission, mais encore
mobilisé, et qu'il n'a pas fini de
post-synchroniser Remorques. Qui plus est, il a une
épouse, Doriane, une maison à
Sainte-Gemme, près de Dreux, des affaires
à régler. Certes, il est en instance
de divorce, mais il n'entend pas abandonner sa
femme à qui il doit protection.
La guerre tombe mal, les sépare au pire
moment. Leur rencontre ne résiste pas
à un conflit qui brusque les êtres et
brouille les relations, ne leur laisse pas le temps
de mesurer à quel point ils tiennent l'un
à l'autre, à quel point leur passion
n'est pas passagère. Alors qu'il est
à Saint-Jean-Cap-Ferrat, elle est au Grand
Hôtel de Cannes, et elle le croit à
Paris. Il l'imagine à La Baule
Sans
nouvelles de lui, elle accepte de partir pour
Hollywood où l'attend un contrat. Deux jours
avant son départ, enfin, il lui fait signe.
Trop tard. Il l'accompagne à la gare
Saint-Charles, à Marseille, lui
achète des journaux et des bonbons, installe
ses valises dans le filet. Ils se disent au
revoir.
« Mademoiselle Jacqueline se marie ! Venez
vite ! » A La Charrière, un
petit village près de Niort, la nouvelle
court de maison en maison, les cloches de
l'église sonnent à toute
volée. Avec cinq jours d'avance, ce 25
août 1939, Mlle Jacqueline de La
Rochebrochard, vingt ans, épouse Joseph de
l'Orne d'Alincourt, vingt-huit ans 2. En raison de
la mobilisation, le marié,
élève officier à l'Ecole
d'artillerie de Poitiers, doit rejoindre le jour
même son régiment à Toul. La
veille, à 21 h 15, l'adjoint au maire,
Maxime Cottreau, les a mariés. Ce matin,
à 9 heures, le père Pointecouteau, le
curé du village, les a unis. Les habitants
de La Charrière et des alentours se sont
précipités pour assister à la
cérémonie et féliciter les
mariés. A peine le curé les a-t-il
bénis, Joseph quitte son uniforme de
cérémonie et monte dans la voiture
qui doit le conduire à la gare de Niort.
Jacqueline, encore dans sa robe de mariée,
est assise à ses côtés. Ils ont
juste le temps de s'étreindre avant le
départ du train.
Partout on se hâte. Quand on ignore de quoi
les lendemains seront faits, déclarer son
amour, se fiancer ou se marier donne des forces. On
promet de s'attendre, de ne pas s'inquiéter,
de s'aimer pour toujours.
La mobilisation se déroule sans joie, mais
sans réticence non plus. Les gares et les
casernes se remplissent sans bousculade ni
affolement. Dans une ambiance de corvée, la
France rappelle ses réservistes.
Au total, le 4 septembre 1939, cinq millions de
Français sont sur le pied de guerre.
Brutalement, la guerre divise la vie en deux :
l'avant et l'après.
Le départ pour l'armée rompt les
couples, disloque les habitudes et rappelle
à l'ordre les deux sexes. Chacun à sa
place : les hommes au front, les femmes à
l'arrière.
A Vienne, dans l'Isère, Odette, jeune
mariée, s'affaire en silence dans la maison.
La voilà qui sort l'uniforme de son mari
d'un carton bourré de naphtaline. Il sent
tellement mauvais qu'elle l'a suspendu à un
arbre du jardin, et de temps en temps elle va le
battre avec une tapette d'osier.
L'atmosphère est tendue. Son mari, officier
de liaison auprès de l'armée
britannique, ne cesse de lui répéter
qu'il veut lui faire un enfant. Mais elle ne le
comprend pas. Comment souhaiter mettre au monde un
enfant en de pareilles circonstances 3 ?
Les épouses accomplissent
mécaniquement les gestes habituels en temps
de guerre, obéissent aux consignes et se
plient aux exigences, tout en redoutant
secrètement les combats. Des objets de
toilette, des chaussettes de laine, des pyjamas et
des caleçons, des saucissons, du fromage et
des litrons de rouge sont enfournés dans les
musettes et les valises en carton, pleines à
craquer.
Partout en France, les mêmes
préparatifs se répètent
à l'infini.
Elles sont des millions à accompagner
l'élu de leur cur jusqu'à la
gare. Les mêmes images qu'en 1914, l'humeur
cocardière et la fleur au fusil en moins.
Vingt ans séparent la « der des ders
» de ce nouveau conflit. Les
mêmes combattants sur les mêmes champs
de bataille ! Comment échapper aux souvenirs
de la Grande Guerre quand, dans chaque village et
chaque ville, les monuments aux morts, les veuves
et les mutilés les rappellent sans cesse ?
Le retour d'une pareille boucherie inspire
l'horreur, mais en 1939 la guerre est une
tâche à accomplir, doublée de
l'idée qu'il ne faut pas laisser les «
Boches » en faire à leur
guise.
Parfois, avant le départ, toute la famille
se rend chez le photographe pour immortaliser
l'instant. Le moment de la séparation
approche, et un cortège de robes claires,
comme autant de gerbes de fleurs, accompagne
l'appelé à la gare ou à son
centre de mobilisation. Même s'ils ne sont
pas tous en uniforme, les partants,
encombrés de valises ou bardés de la
sempiternelle musette, se repèrent
aisément. Malgré le chagrin qui les
étreint, leurs compagnes, jeunes ou moins
jeunes, ont cherché le moyen de se faire
belles afin de laisser d'elles un souvenir heureux.
Toutefois, derrière les sourires
crispés une question lancinante se presse
sur toutes les lèvres : « Quand nous
reverrons-nous 4 ? »
Les hommes au front qui ne se battent pas, les
femmes à l'arrière qui se
débattent pour vivre. Comment avoir des
nouvelles ? Le courrier revêt une dimension
quasi vitale. Or, dans un sens comme dans l'autre,
il arrive mal, en retard ou pas du tout. Des
lettres s'égarent, sources
d'inquiétude et de malentendu. Les familles
se plaignent, la presse s'en fait l'écho. Le
téléphone demeure
réservé à des
privilégiés et, malgré tout,
seuls les cartes postales, les billets, les lettres
permettent de communiquer avec l'être
aimé. Comment livrer les secrets de son
cur ? A l'encre noire, bleue ou violette, sur
une page blanche, jaune ou bistre, il faut coucher
les mots d'une main tremblante ou impatiente.
Ecrire de belles lettres d'amour n'est pas
donné au premier venu. La peur des
expressions maladroites, des tournures malhabiles,
des mots mal choisis empêchent certains de
confier au papier les sentiments qu'ils ressentent.
Ils savent que chaque ligne est
décortiquée, chaque passage relu des
dizaines de fois. A force de craindre d'enjoliver,
ou au contraire de noircir la situation, le silence
derrière lequel certains appelés se
retranchent pèse lourd.
Ecrire donne pourtant dans bien des cas l'occasion
d'une déclaration d'amour en bonne et due
forme que l'éloignement déclenche,
favorise et amplifie.
Comme tous ceux qui s'aiment et que la guerre
sépare, Paul Nizan et sa femme Henriette,
qu'il surnomme Rirette, s'écrivent : «
Mon chéri. Il n'existe pas de femme plus
heureuse que moi. Tu m'écris des lettres
d'amour qui me rendent légère et
gaie. Il me semble que si j'avais ce que les gens
appellent des soucis, des tracas, des
difficultés, je ne m'en apercevrais
même pas, tant ton amour est ma bonne chose
5. »
La censure veille au grain, mais ils s'en fichent.
Incapable de se résoudre à la
séparation, le couple Nizan s'écrit
des lettres enflammées en faisant
ouvertement un pied de nez à « ces
messieurs du contrôle postal ».
Estimant, ma foi, qu'il ne commet aucune faute
à écrire à sa femme qu'elle
lui manque, Paul Nizan exprime son désir :
« J'ai une terrible envie de coucher avec toi
: il faut dire les choses comme elles sont. Moi qui
ai une mauvaise mémoire, j'ai de toi des
souvenirs d'une étonnante précision
que je ne développerai pas, bien que le
contrôle postal n'en soit pas à couper
le courrier par souci de pudeur et de la
moralité. Je t'embrasse avec un manque
parfait de décence. »
Rirette ne s'embarrasse pas plus de
périphrases pour répondre à
son mari : elle l'aime, cela, il le sait, mais elle
lui promet à son retour de lui faire «
gratuitement » et aussi longtemps
qu'il le souhaitera, « toutes les fantaisies
possibles »
. Et petite sur
des pauvres et sainte Thérèse sur les
remparts, et tout et tout. « Moi,
ajoute-t-elle sur le même registre, je te
demanderai de bien me baiser, solidement et
longtemps. Que veux-tu, je suis une classique.
»
D'une missive à l'autre, les formules se
ressemblent, seuls changent les noms et les lieux.
Regretter l'absence de l'être retenu au loin,
lui demander des nouvelles de sa santé, de
son moral, et en retour confier à quel point
le vide est grand laissé par son
départ, décrire la solitude, la
tristesse, et la longueur de l'attente. En
revanche, le mieux est de passer sous silence le
moral qui baisse, les pleurs impossibles à
retenir, l'impatience à contenir, le
désir d'une étreinte, le souvenir des
baisers.
L'absence de l'être aimé renforce
l'amour : combien de jeunes filles sacrifient-elles
leur avenir parce qu'elles sont assoiffées
de romanesque ? Elles aiment des garçons qui
sont au front, qu'elles idéalisent faute
d'avoir eu le temps de vraiment les
connaître. Voudront-ils d'elles quand ils
rentreront ? De nombreuses marraines de guerre
croient que l'« adoption morale »
d'un soldat doit automatiquement déboucher
sur un flirt plus ou moins poussé. Certaines
se sont engagées à envoyer des colis,
à correspondre régulièrement,
à condition que leur soldat soit
célibataire et sans attache sentimentale,
avec l'arrière-pensée de trouver
l'âme sur.
Parfois, la relation épistolaire tourne mal.
La pauvre Pierrette en sera victime 6. Avec ses
copines Yvonne, Nicole et Sabine, elle tricote des
chandails, des chaussettes, des écharpes,
vide sa bibliothèque de tous les romans
policiers qu'elle peut y trouver, pétrit des
galettes et du pain d'épices, puis remet le
tout aux dames de bonne volonté qui se
chargent à leur tour de « distribuer
entre soldats sans famille les offrandes anonymes
». Après cinq mois de
résistance, Pierrette cède à
l'insistance de ses amies et prend en charge un
filleul dont elle ne sait rien, si ce n'est qu'il
s'appelle Robert et qu'il est « dans
» la DCA avec l'un des filleuls de
Nicole. Orphelin depuis l'enfance, il a perdu peu
de temps avant la guerre la vieille parente qui
l'avait élevé. Il est seul au
monde.
Quand la première permission s'annonce, il
avoue dans une de ses lettres, gentiment
tournée, son embarras. Il n'a nulle part
où aller ni personne pour lui envoyer un
certificat d'hébergement. Alertés,
les parents de Pierrette lui offrent naturellement
l'hospitalité pour les dix jours de sa
permission. « Oh, qu'il est moche !
» se dit Pierrette en ouvrant la porte
à Robert. Tant pis ! A défaut de
plaire immédiatement à Pierrette, il
séduit ses parents. Robert est
gâté, choyé, dorloté
pendant toute la durée de la permission.
Quand il repart, Pierrette et Robert
s'échangent un baiser d'amoureux en guise
d'adieu. Par lettres, l'idylle se poursuit. Tant et
si bien qu'il lui promet que, dès qu'il aura
du travail, il la demandera en mariage. Elle
accepte. Quelle jeune fille ne serait pas
flattée de se voir proposer le mariage aussi
promptement ?
Vient l'été 40. Robert,
démobilisé, trouve à
s'employer et passe tous ses dimanches
auprès de Pierrette. Par une chaude
journée de juin, ils vont se baigner et elle
lui cède. Or Pierrette est tout à
fait consciente de ne pas aimer son « filleul
» autant qu'elle devrait pour
l'épouser. Son « égarement
» est-il pour autant condamnable ? Ne
risque-t-elle pas de gâcher sa jeunesse ?
« Aidez-moi ! » Combien de fois
lit-on cet appel au secours dans les colonnes de
Notre Cur ou de Marie-Claire ?
Eloignées de ceux qu'elles aiment, les
femmes se résignent plus ou moins à
leur absence, s'efforcent de sauver leur
ménage ou évitent de « fauter
»
Et les hommes ?
Avec l'inactivité pour seule compagne, en
1940, les soldats de l'armée
française sont plongés dans un climat
morose de désarroi, d'ennui et de molle
passivité. Tuer le temps, jouer aux cartes
ou aux dés, lire, parler de leur femme ou de
leur maîtresse dans des chambrées
enfumées avec des camarades plus ou moins
attentifs, sans vraiment comprendre ni ce qui se
passe ni ce qui leur arrive, voilà le lot
commun des Français appelés sous les
drapeaux. L'absurde domine cette existence morne
durant les neuf mois de la « drôle de
guerre » qui s'étirent à
l'infini.
Le moral des troupes se détériore
à grande vitesse, ce qui inquiète le
haut commandement. Pour lutter contre
l'oisiveté, mère de tous les
défaitismes, les officiers sont
invités à faire preuve d'imagination
: exercices réguliers, séances de
tir, prises d'armes, sans oublier les distractions
ad hoc.
Seules les lettres, et surtout les permissions,
remontent le moral des soldats.
Permission : un mot magique ! En évoquer
l'éventualité, c'est commencer
à y croire. Est-ce raisonnable, compte tenu
des circonstances ? Sur toutes les lèvres
court la rumeur de permissions accordées en
masse.
Pendant les permissions, la plupart des heureux
bénéficiaires demeurent chez eux ou
chez leurs parents, et goûtent le plaisir des
retrouvailles. Pour les plus malchanceux, les
sans-famille, les plus
déshérités, des Foyers du
soldat les accueillent, à moins que, comme
Pierrette, les marraines de guerre les
reçoivent chez elles. C'est un moment de
bonheur volé à la guerre, à
partager avec les siens sans retenue. C'est aussi
l'occasion de disputes parce que mères,
belles-mères, amis, connaissances
s'arrachent le permissionnaire.
Si les permissions sont attendues, les retours au
front sont redoutés. Dans les gares, les
femmes, les yeux rougis, s'accrochent au cou de
leurs hommes. Les soldats essaient de plaisanter,
mais le cur n'y est pas. Chacune à son
tour monte sur le marchepied pour embrasser une
dernière fois celui qui part. La prochaine
permission paraît bien incertaine.
Il y a en aura d'autres, pourtant, parce que la
« drôle de guerre »
s'éternise. Les journées calmes
succèdent aux journées calmes. Le
laisser-aller et le je-m'en-foutisme gagnent du
terrain. Certains soldats, éloignés
de leur domicile, coupés de leur famille,
privés de ressources en dehors de leur
maigre solde, sans la moindre perspective, ni celle
de se battre ni celle de rentrer, sont pris de
violents coups de cafard.
A quoi servent-ils ? A rien, ou presque. Autant
passer du bon temps dans les bras de sa
maîtresse, pense un de ces malheureux. C'est
un simple soldat, un cycliste, qui porte les plis
au commandant des batteries à dix
kilomètres de la ligne et dont la
maîtresse habite tout près.
Mobilisé en septembre 1939, il aurait voulu
l'épouser, mais les formalités ont
traîné, et ils se sont trouvés
dans l'incapacité de régulariser leur
situation. Début 1940, le 7 janvier, «
sur un coup de noir et dûment soûl
», il est parti la rejoindre et passer
dix jours avec elle sans se soucier des
conséquences de son absence. Son escapade
aurait pu passer presque inaperçue, s'il
n'avait tardé à rentrer. Ses copains
auraient continué à le couvrir et
à faire le travail à sa place. Dix
jours, c'est trop ! Porté déserteur,
il est déféré devant le
tribunal militaire. Et pour sa défense, il
essaie d'expliquer qu'il était parti
chercher les papiers nécessaires pour son
mariage. Malgré la plaidoirie de son
avocate, une Alsacienne amie de la famille de
l'accusé, le soldat est condamné
à un an de prison, sans sursis 7.
Dans l'ignorance du sort qui les attend, les
fiancées, les femmes, les amoureuses rusent
pour rendre visite à leurs hommes. Mais
elles sont beaucoup trop nombreuses aux yeux du
commandement, que les visites abusives
d'épouses ou de fiancées dans la zone
des armées agacent, sans parler des retours
tardifs des permissions de détente, prises
parfois sans autorisation quand la troupe est
cantonnée dans sa région de
recrutement. En février 1940, le
général Billotte fait vérifier
dans tous les hôtels de Lille les titres de
séjour des voyageuses et refoule toutes
celles qui sont en situation
irrégulière 8. Les femmes des
réservistes, les plus débrouillardes,
déploient une énergie inouïe
pour arriver à leurs fins. Les unes avec de
l'argent, les autres avec de l'entregent. Des
complicités s'établissent, des
filières s'organisent. L'armée ne
sait plus comment gérer ces visites
impromptues.
Pour lutter contre les dérives d'une
armée qui se sent inutile, les
autorités organisent une distribution
générale de ballons de football et
attendent beaucoup de la mise en place, le 21
novembre 1939, du « service de lecture, arts
et spectacles aux armées ».
Vaste programme, que ce théâtre aux
armées qui propose des pièces
médiocres et démodées, des
sketches d'un comique vulgaire, des danses de
patronage et des actrices fanées ! Le
dimanche 21 avril 1940, Jean-Paul Sartre assiste
avec ses camarades à la première
représentation qui leur est offerte. Il en
reste pantois. Les soldats sont «
parqués » au parterre, les
officiers installés au balcon. Le
théâtre est archicomble. Cinq cents
types dans une salle prévue pour en contenir
deux cents assistent à un semblant de
spectacle avec comme vedette Pierrette Madd, une
actrice de cinéma et chanteuse
d'opérette, dont le succès remonte
à 1920 avec le rôle de Constance
Bonacieux dans Les Trois Mousquetaires 9 !
Se préoccuper du bien-être des soldats
et de leur divertissement, c'est le thème de
la campagne en faveur du vin menée par
Edouard Barthe, député de
l'Hérault. Cet initiateur de l'«
uvre du vin chaud au soldat »
organise la première distribution le 23
novembre 1939, à la gare de l'Est, en
présence de nombreuses personnalités
politiques, dont Henri Queuille, ministre de
l'Agriculture, et de quatre-vingts dames du club
franco-américain des « gourmettes
».
On boit tellement, dans les unités, dans les
cafés et dans les trains, que l'armée
est contrainte d'installer dans les halls des
grandes gares des salles de «
déséthylisation »,
où les bidasses en transit cuvent leurs
cuites avant de retourner au front 10. Cela
n'empêche pas la majorité des
Français de croire que ce breuvage
généreusement distribué menace
la virilité du troupier français.
En effet, la légende du « bromure dans
le vin » court la presse et se
répand dans les chambrées. En fait,
le véritable « carburant national
», servi en quantité
astronomique, est coupé d'eau à 20 %.
Mais la légende est tenace. La rumeur
raconte que des femmes de réservistes
autorisées à rendre visite à
leurs maris et à passer la nuit avec eux
seraient toutes rentrées sans qu'aucune
n'ait trouvé son époux en état
de remplir ses devoirs conjugaux. D'autres soldats
auraient refusé « de partager le lit
conjugal de crainte de se voir reprocher une
frigidité anormale et d'être
taxés d'avoir noué une relation
extraconjugale 11 ».
Autant dire que, dans cette ambiance morose, le 10
mai 1940, la surprise est totale.
Ce jour-là, Hitler lance une offensive
générale à l'ouest. Une guerre
« éclair »,
aérienne et terrestre, balaie en six
semaines les armées françaises.
Grondement des Panzers, sirènes des Stukas.
C'est la débâcle. La panique. Huit
millions de réfugiés se
déversent sur les routes, à pied,
à cheval, dans des voitures qui tombent vite
en panne d'essence ou dans des convois ferroviaires
surchargés.
Dans cette cohue indescriptible, l'impossible
devient possible.
Marcel Féron, trente-deux ans, marchand
d'appareils de radio installé à son
compte dans un quartier presque neuf de Fumay, non
loin de la Meuse, réformé à
cause de sa myopie, n'est ni un homme malheureux ni
un homme triste 12. Il a une femme enceinte de sept
mois et demi, une fille de quatre ans, une maison,
des voisins serviables, un poulailler. Apprenant
l'invasion des Ardennes, il décide de
grossir le flot des évacués qui fuit
l'approche des troupes allemandes et les
bombardements.
Convaincu de prendre une sage décision,
Marcel Féron se rend à
l'épicerie, achète douze boîtes
de lait condensé, plusieurs paquets de
chocolat, du jambon, un saucisson entier, confie
ses poules à son voisin, laisse son magasin
ouvert pour que les clients
récupèrent leur poste s'ils en ont
envie, et se dirige avec les siens vers la gare
envahie de « fuyards ». Des
jeunes femmes à brassards tentent de venir
en aide aux vieillards, aux femmes enceintes et aux
enfants pour les embarquer dans les voitures de
voyageurs, tandis que les wagons de marchandises
sont pris d'assaut. Marcel Féron
réussit à grimper et à
s'asseoir sur sa malle, le plus près
possible du panneau à glissière. Dans
le wagon, où tout le monde est
entassé, monte « timidement une jeune
femme aux cheveux sombres, à la robe noire
couverte de poussière », sans
bagage ni sac à main. Le train
s'ébranle lentement.
Bref répit. Peu de temps après, le
convoi est disloqué, et Marcel Féron
se retrouve séparé de sa femme et de
sa fille.
Les avions à croix gammée bombardent
le train, le mécanicien est tué,
plusieurs voyageurs blessés. Insensiblement,
Marcel se rapproche de la jeune femme. Il apprend
d'elle le strict minimum. Juive tchèque,
elle s'appelle Anna Kupfer, est âgée
d'une vingtaine d'années et vient
d'être libérée de la prison de
Namur. Des convois de troupes, de munitions, de
réfugiés se croisent, avancent de
quelques kilomètres, s'arrêtent en
rase campagne. Dans les centres d'accueil, de
jeunes secouristes essaient de donner des nouvelles
aux familles séparées. Malgré
leurs efforts, Marcel ignore où se trouvent
sa femme et sa fillette. Anna et lui ne se quittent
plus.
Si le train s'arrête dans une gare, ils ne
s'éloignent pas. Si l'un se dirige vers les
toilettes, l'autre l'attend.
Et puis, une nuit, dans le wagon, tandis que le
train roule, ils s'unissent.
Le couple n'a ni passé ni avenir. C'est une
sorte d'entracte dans la vie de Marcel, mari
fidèle et père modèle. La peur
des bombes renforce leur amour. Pendant quelques
semaines, cet homme timide, sans grandes
aspirations, aura été capable d'une
grande passion, d'un désir
irrésistible pour une inconnue sans
attaches. Convaincu d'avoir eu rendez-vous avec son
destin, il se laisse porter par les
événements, sur lesquels il n'a
aucune prise. Il va là où le train
dans lequel il est monté l'entraîne,
à la recherche de sa femme et de sa fille,
perdues quelque part dans la pagaille qui
règne. Il ignore quelle direction prendre,
scrute les listes des réfugiés dans
les gares qu'il traverse sans trop espérer,
vit au rythme des bombardements, des
déraillements, des arrêts
prolongés. Il ne se lasse pas des
étreintes qu'Anna lui accorde avec plaisir.
Le temps est aboli, les règles aussi.
Sont-ils seuls ? Dans les wagons, d'autres hommes,
d'autres femmes condamnés à vivre
sous le même abri, habités par la
peur, convaincus de vivre leurs derniers instants,
se sont aimés sans souci du lendemain.
A La Rochelle, il retrouve sa femme et sa petite
fille. Marcel, le réparateur de radio, dit
adieu à Anna, la jeune exilée.
Leurs chemins se séparent.
La vie reprend son cours, la parenthèse se
referme.
C'est la fin d'une brève histoire d'amour
quand d'autres commencent. Rien n'arrête ceux
qui s'aiment, et si la France est traversée
par une ligne de démarcation,
véritable garrot que les Allemands serrent
à leur gré, en quoi cela
empêcherait-il Mlle Khartal,
réfugiée à Annecy, en zone
libre, de se marier avec Charles d'Have,
entrepreneur de travaux publics, qui se trouve en
zone occupée 13 ? Face au refus des
Allemands de leur fournir un Ausweiss,
l'autorisation nécessaire pour passer d'un
côté à l'autre de la ligne de
démarcation, les deux Français ne
plient pas. Sous la neige, le 27 décembre
1941, le docteur Lefol, maire d'Arbois,
célèbre le mariage sur la ligne de
démarcation en présence des douaniers
allemands. Il pose le registre sur la
barrière frontière. Sur le registre,
les mots « ont été mariés
à la mairie d'Arbois » sont
remplacés par « ont été
mariés sur la ligne de démarcation
». Jean Bonnet, chauffeur du taxi
à gazogène qui a amené le
fiancé, sert de témoin. Dans son
discours, le maire tient compte du caractère
exceptionnel de cette union : « Qu'aucune
ligne de démarcation ne s'introduise dans
votre foyer. Conservez seulement de cette
cérémonie singulière,
imposée par l'Histoire, le souvenir que
l'amour triomphe de tous les obstacles.
»
|