Premiers chapitres
Dominique Missika

La guerre sépare ceux qui s'aiment

1939-1945
essai

Entretien avec Dominique Missika

 

Dominique Missika est éditrice et rédactrice en chef de la chaîne de télévision Histoire. Elle a publié un livre consacré aux enfants juifs pendant l'Occupation, Le Chagrin des Innocents (Grasset 1998).

Que mes rimes aient le charme
Qu'ont les armes sur les larmes
Louis Aragon, Art poétique
 

 
e sont les derniers beaux jours. Et la fin d'une romance.
Brest, août 1939. Elle a dix-neuf ans, lui trente-cinq. Il est la séduction même, une séduction naturelle, sans affectation. Elle incarne la fraîcheur, la naïveté vraie, la beauté à l'état pur. Ils ne se cachent plus ce qu'ils sont l'un pour l'autre, et ils ne se cachent plus aux yeux du monde. Ils laissent éclater leur bonheur au grand jour, se promènent dans Brest, parcourent la campagne, s'arrêtent dans une auberge ou s'allongent sur le sable d'une plage. Un couple comme un autre. Comme s'ils n'étaient pas Jean Gabin et Michèle Morgan, le couple le plus célèbre du cinéma français, en train de tourner Remorques. Comme s'il n'y avait pas de rumeur de guerre 1.
3 septembre 1939. En plein tournage du film, les sirènes retentissent. C'est la guerre.
Ils rentrent à Paris. Jean Gabin revêt son uniforme de premier maître des fusiliers marins, col bleu, béret à pompon rouge et galon plat sur la manche. Sa feuille de route en poche, direction Cherbourg, il passe embrasser Michèle Morgan sur le plateau du tournage que Jean Grémillon tente de reprendre, bien que chaque jour quelqu'un manque à l'appel. Jean Gabin s'en va « comme les copains ». Et à celle qui l'aime et s'étonne de lui dire ainsi au revoir devant tout le monde, il répond : « Ça vaut mieux. Souris-moi. »
La « drôle de guerre », puis la débâcle, précipitent leur rupture. Quelques semaines leur sont accordées miraculeusement en mai et début juin 1940 pour mener à bonne fin le tournage de Remorques, qu'ils vivent pleinement, peut-être parce qu'ils pressentent qu'elles sont les dernières de leur histoire. Néanmoins, l'incertitude et l'inquiétude troublent les sentiments et donnent un goût fiévreux aux moments partagés.
Tout est encore possible.
Arrive l'exode, et chacun part de son côté. Michèle emmène sa famille à La Baule, où elle vient d'acheter une maison. Elle n'a pas osé demander à Jean de la suivre. Elle sait qu'il est un marin en permission, mais encore mobilisé, et qu'il n'a pas fini de post-synchroniser Remorques. Qui plus est, il a une épouse, Doriane, une maison à Sainte-Gemme, près de Dreux, des affaires à régler. Certes, il est en instance de divorce, mais il n'entend pas abandonner sa femme à qui il doit protection.
La guerre tombe mal, les sépare au pire moment. Leur rencontre ne résiste pas à un conflit qui brusque les êtres et brouille les relations, ne leur laisse pas le temps de mesurer à quel point ils tiennent l'un à l'autre, à quel point leur passion n'est pas passagère. Alors qu'il est à Saint-Jean-Cap-Ferrat, elle est au Grand Hôtel de Cannes, et elle le croit à Paris. Il l'imagine à La Baule… Sans nouvelles de lui, elle accepte de partir pour Hollywood où l'attend un contrat. Deux jours avant son départ, enfin, il lui fait signe. Trop tard. Il l'accompagne à la gare Saint-Charles, à Marseille, lui achète des journaux et des bonbons, installe ses valises dans le filet. Ils se disent au revoir.
« Mademoiselle Jacqueline se marie ! Venez vite ! » A La Charrière, un petit village près de Niort, la nouvelle court de maison en maison, les cloches de l'église sonnent à toute volée. Avec cinq jours d'avance, ce 25 août 1939, Mlle Jacqueline de La Rochebrochard, vingt ans, épouse Joseph de l'Orne d'Alincourt, vingt-huit ans 2. En raison de la mobilisation, le marié, élève officier à l'Ecole d'artillerie de Poitiers, doit rejoindre le jour même son régiment à Toul. La veille, à 21 h 15, l'adjoint au maire, Maxime Cottreau, les a mariés. Ce matin, à 9 heures, le père Pointecouteau, le curé du village, les a unis. Les habitants de La Charrière et des alentours se sont précipités pour assister à la cérémonie et féliciter les mariés. A peine le curé les a-t-il bénis, Joseph quitte son uniforme de cérémonie et monte dans la voiture qui doit le conduire à la gare de Niort. Jacqueline, encore dans sa robe de mariée, est assise à ses côtés. Ils ont juste le temps de s'étreindre avant le départ du train.
Partout on se hâte. Quand on ignore de quoi les lendemains seront faits, déclarer son amour, se fiancer ou se marier donne des forces. On promet de s'attendre, de ne pas s'inquiéter, de s'aimer pour toujours.
La mobilisation se déroule sans joie, mais sans réticence non plus. Les gares et les casernes se remplissent sans bousculade ni affolement. Dans une ambiance de corvée, la France rappelle ses réservistes.
Au total, le 4 septembre 1939, cinq millions de Français sont sur le pied de guerre. Brutalement, la guerre divise la vie en deux : l'avant et l'après.
Le départ pour l'armée rompt les couples, disloque les habitudes et rappelle à l'ordre les deux sexes. Chacun à sa place : les hommes au front, les femmes à l'arrière.
A Vienne, dans l'Isère, Odette, jeune mariée, s'affaire en silence dans la maison. La voilà qui sort l'uniforme de son mari d'un carton bourré de naphtaline. Il sent tellement mauvais qu'elle l'a suspendu à un arbre du jardin, et de temps en temps elle va le battre avec une tapette d'osier. L'atmosphère est tendue. Son mari, officier de liaison auprès de l'armée britannique, ne cesse de lui répéter qu'il veut lui faire un enfant. Mais elle ne le comprend pas. Comment souhaiter mettre au monde un enfant en de pareilles circonstances 3 ?
Les épouses accomplissent mécaniquement les gestes habituels en temps de guerre, obéissent aux consignes et se plient aux exigences, tout en redoutant secrètement les combats. Des objets de toilette, des chaussettes de laine, des pyjamas et des caleçons, des saucissons, du fromage et des litrons de rouge sont enfournés dans les musettes et les valises en carton, pleines à craquer.
Partout en France, les mêmes préparatifs se répètent à l'infini.
Elles sont des millions à accompagner l'élu de leur cœur jusqu'à la gare. Les mêmes images qu'en 1914, l'humeur cocardière et la fleur au fusil en moins. Vingt ans séparent la « der des ders » de ce nouveau conflit. Les mêmes combattants sur les mêmes champs de bataille ! Comment échapper aux souvenirs de la Grande Guerre quand, dans chaque village et chaque ville, les monuments aux morts, les veuves et les mutilés les rappellent sans cesse ? Le retour d'une pareille boucherie inspire l'horreur, mais en 1939 la guerre est une tâche à accomplir, doublée de l'idée qu'il ne faut pas laisser les « Boches » en faire à leur guise.
Parfois, avant le départ, toute la famille se rend chez le photographe pour immortaliser l'instant. Le moment de la séparation approche, et un cortège de robes claires, comme autant de gerbes de fleurs, accompagne l'appelé à la gare ou à son centre de mobilisation. Même s'ils ne sont pas tous en uniforme, les partants, encombrés de valises ou bardés de la sempiternelle musette, se repèrent aisément. Malgré le chagrin qui les étreint, leurs compagnes, jeunes ou moins jeunes, ont cherché le moyen de se faire belles afin de laisser d'elles un souvenir heureux. Toutefois, derrière les sourires crispés une question lancinante se presse sur toutes les lèvres : « Quand nous reverrons-nous 4 ? »
Les hommes au front qui ne se battent pas, les femmes à l'arrière qui se débattent pour vivre. Comment avoir des nouvelles ? Le courrier revêt une dimension quasi vitale. Or, dans un sens comme dans l'autre, il arrive mal, en retard ou pas du tout. Des lettres s'égarent, sources d'inquiétude et de malentendu. Les familles se plaignent, la presse s'en fait l'écho. Le téléphone demeure réservé à des privilégiés et, malgré tout, seuls les cartes postales, les billets, les lettres permettent de communiquer avec l'être aimé. Comment livrer les secrets de son cœur ? A l'encre noire, bleue ou violette, sur une page blanche, jaune ou bistre, il faut coucher les mots d'une main tremblante ou impatiente. Ecrire de belles lettres d'amour n'est pas donné au premier venu. La peur des expressions maladroites, des tournures malhabiles, des mots mal choisis empêchent certains de confier au papier les sentiments qu'ils ressentent. Ils savent que chaque ligne est décortiquée, chaque passage relu des dizaines de fois. A force de craindre d'enjoliver, ou au contraire de noircir la situation, le silence derrière lequel certains appelés se retranchent pèse lourd.
Ecrire donne pourtant dans bien des cas l'occasion d'une déclaration d'amour en bonne et due forme que l'éloignement déclenche, favorise et amplifie.
Comme tous ceux qui s'aiment et que la guerre sépare, Paul Nizan et sa femme Henriette, qu'il surnomme Rirette, s'écrivent : « Mon chéri. Il n'existe pas de femme plus heureuse que moi. Tu m'écris des lettres d'amour qui me rendent légère et gaie. Il me semble que si j'avais ce que les gens appellent des soucis, des tracas, des difficultés, je ne m'en apercevrais même pas, tant ton amour est ma bonne chose 5. »
La censure veille au grain, mais ils s'en fichent. Incapable de se résoudre à la séparation, le couple Nizan s'écrit des lettres enflammées en faisant ouvertement un pied de nez à « ces messieurs du contrôle postal ». Estimant, ma foi, qu'il ne commet aucune faute à écrire à sa femme qu'elle lui manque, Paul Nizan exprime son désir : « J'ai une terrible envie de coucher avec toi : il faut dire les choses comme elles sont. Moi qui ai une mauvaise mémoire, j'ai de toi des souvenirs d'une étonnante précision que je ne développerai pas, bien que le contrôle postal n'en soit pas à couper le courrier par souci de pudeur et de la moralité. Je t'embrasse avec un manque parfait de décence. »
Rirette ne s'embarrasse pas plus de périphrases pour répondre à son mari : elle l'aime, cela, il le sait, mais elle lui promet à son retour de lui faire « gratuitement » et aussi longtemps qu'il le souhaitera, « toutes les fantaisies possibles »…. Et petite sœur des pauvres et sainte Thérèse sur les remparts, et tout et tout. « Moi, ajoute-t-elle sur le même registre, je te demanderai de bien me baiser, solidement et longtemps. Que veux-tu, je suis une classique. »
D'une missive à l'autre, les formules se ressemblent, seuls changent les noms et les lieux. Regretter l'absence de l'être retenu au loin, lui demander des nouvelles de sa santé, de son moral, et en retour confier à quel point le vide est grand laissé par son départ, décrire la solitude, la tristesse, et la longueur de l'attente. En revanche, le mieux est de passer sous silence le moral qui baisse, les pleurs impossibles à retenir, l'impatience à contenir, le désir d'une étreinte, le souvenir des baisers.
L'absence de l'être aimé renforce l'amour : combien de jeunes filles sacrifient-elles leur avenir parce qu'elles sont assoiffées de romanesque ? Elles aiment des garçons qui sont au front, qu'elles idéalisent faute d'avoir eu le temps de vraiment les connaître. Voudront-ils d'elles quand ils rentreront ? De nombreuses marraines de guerre croient que l'« adoption morale » d'un soldat doit automatiquement déboucher sur un flirt plus ou moins poussé. Certaines se sont engagées à envoyer des colis, à correspondre régulièrement, à condition que leur soldat soit célibataire et sans attache sentimentale, avec l'arrière-pensée de trouver l'âme sœur.
Parfois, la relation épistolaire tourne mal. La pauvre Pierrette en sera victime 6. Avec ses copines Yvonne, Nicole et Sabine, elle tricote des chandails, des chaussettes, des écharpes, vide sa bibliothèque de tous les romans policiers qu'elle peut y trouver, pétrit des galettes et du pain d'épices, puis remet le tout aux dames de bonne volonté qui se chargent à leur tour de « distribuer entre soldats sans famille les offrandes anonymes ». Après cinq mois de résistance, Pierrette cède à l'insistance de ses amies et prend en charge un filleul dont elle ne sait rien, si ce n'est qu'il s'appelle Robert et qu'il est « dans » la DCA avec l'un des filleuls de Nicole. Orphelin depuis l'enfance, il a perdu peu de temps avant la guerre la vieille parente qui l'avait élevé. Il est seul au monde.
Quand la première permission s'annonce, il avoue dans une de ses lettres, gentiment tournée, son embarras. Il n'a nulle part où aller ni personne pour lui envoyer un certificat d'hébergement. Alertés, les parents de Pierrette lui offrent naturellement l'hospitalité pour les dix jours de sa permission. « Oh, qu'il est moche ! » se dit Pierrette en ouvrant la porte à Robert. Tant pis ! A défaut de plaire immédiatement à Pierrette, il séduit ses parents. Robert est gâté, choyé, dorloté pendant toute la durée de la permission. Quand il repart, Pierrette et Robert s'échangent un baiser d'amoureux en guise d'adieu. Par lettres, l'idylle se poursuit. Tant et si bien qu'il lui promet que, dès qu'il aura du travail, il la demandera en mariage. Elle accepte. Quelle jeune fille ne serait pas flattée de se voir proposer le mariage aussi promptement ?
Vient l'été 40. Robert, démobilisé, trouve à s'employer et passe tous ses dimanches auprès de Pierrette. Par une chaude journée de juin, ils vont se baigner et elle lui cède. Or Pierrette est tout à fait consciente de ne pas aimer son « filleul » autant qu'elle devrait pour l'épouser. Son « égarement » est-il pour autant condamnable ? Ne risque-t-elle pas de gâcher sa jeunesse ?
« Aidez-moi ! » Combien de fois lit-on cet appel au secours dans les colonnes de Notre Cœur ou de Marie-Claire ? Eloignées de ceux qu'elles aiment, les femmes se résignent plus ou moins à leur absence, s'efforcent de sauver leur ménage ou évitent de « fauter »…
Et les hommes ?
Avec l'inactivité pour seule compagne, en 1940, les soldats de l'armée française sont plongés dans un climat morose de désarroi, d'ennui et de molle passivité. Tuer le temps, jouer aux cartes ou aux dés, lire, parler de leur femme ou de leur maîtresse dans des chambrées enfumées avec des camarades plus ou moins attentifs, sans vraiment comprendre ni ce qui se passe ni ce qui leur arrive, voilà le lot commun des Français appelés sous les drapeaux. L'absurde domine cette existence morne durant les neuf mois de la « drôle de guerre » qui s'étirent à l'infini.
Le moral des troupes se détériore à grande vitesse, ce qui inquiète le haut commandement. Pour lutter contre l'oisiveté, mère de tous les défaitismes, les officiers sont invités à faire preuve d'imagination : exercices réguliers, séances de tir, prises d'armes, sans oublier les distractions ad hoc.
Seules les lettres, et surtout les permissions, remontent le moral des soldats.
Permission : un mot magique ! En évoquer l'éventualité, c'est commencer à y croire. Est-ce raisonnable, compte tenu des circonstances ? Sur toutes les lèvres court la rumeur de permissions accordées en masse.
Pendant les permissions, la plupart des heureux bénéficiaires demeurent chez eux ou chez leurs parents, et goûtent le plaisir des retrouvailles. Pour les plus malchanceux, les sans-famille, les plus déshérités, des Foyers du soldat les accueillent, à moins que, comme Pierrette, les marraines de guerre les reçoivent chez elles. C'est un moment de bonheur volé à la guerre, à partager avec les siens sans retenue. C'est aussi l'occasion de disputes parce que mères, belles-mères, amis, connaissances s'arrachent le permissionnaire.
Si les permissions sont attendues, les retours au front sont redoutés. Dans les gares, les femmes, les yeux rougis, s'accrochent au cou de leurs hommes. Les soldats essaient de plaisanter, mais le cœur n'y est pas. Chacune à son tour monte sur le marchepied pour embrasser une dernière fois celui qui part. La prochaine permission paraît bien incertaine.
Il y a en aura d'autres, pourtant, parce que la « drôle de guerre » s'éternise. Les journées calmes succèdent aux journées calmes. Le laisser-aller et le je-m'en-foutisme gagnent du terrain. Certains soldats, éloignés de leur domicile, coupés de leur famille, privés de ressources en dehors de leur maigre solde, sans la moindre perspective, ni celle de se battre ni celle de rentrer, sont pris de violents coups de cafard.
A quoi servent-ils ? A rien, ou presque. Autant passer du bon temps dans les bras de sa maîtresse, pense un de ces malheureux. C'est un simple soldat, un cycliste, qui porte les plis au commandant des batteries à dix kilomètres de la ligne et dont la maîtresse habite tout près. Mobilisé en septembre 1939, il aurait voulu l'épouser, mais les formalités ont traîné, et ils se sont trouvés dans l'incapacité de régulariser leur situation. Début 1940, le 7 janvier, « sur un coup de noir et dûment soûl », il est parti la rejoindre et passer dix jours avec elle sans se soucier des conséquences de son absence. Son escapade aurait pu passer presque inaperçue, s'il n'avait tardé à rentrer. Ses copains auraient continué à le couvrir et à faire le travail à sa place. Dix jours, c'est trop ! Porté déserteur, il est déféré devant le tribunal militaire. Et pour sa défense, il essaie d'expliquer qu'il était parti chercher les papiers nécessaires pour son mariage. Malgré la plaidoirie de son avocate, une Alsacienne amie de la famille de l'accusé, le soldat est condamné à un an de prison, sans sursis 7.
Dans l'ignorance du sort qui les attend, les fiancées, les femmes, les amoureuses rusent pour rendre visite à leurs hommes. Mais elles sont beaucoup trop nombreuses aux yeux du commandement, que les visites abusives d'épouses ou de fiancées dans la zone des armées agacent, sans parler des retours tardifs des permissions de détente, prises parfois sans autorisation quand la troupe est cantonnée dans sa région de recrutement. En février 1940, le général Billotte fait vérifier dans tous les hôtels de Lille les titres de séjour des voyageuses et refoule toutes celles qui sont en situation irrégulière 8. Les femmes des réservistes, les plus débrouillardes, déploient une énergie inouïe pour arriver à leurs fins. Les unes avec de l'argent, les autres avec de l'entregent. Des complicités s'établissent, des filières s'organisent. L'armée ne sait plus comment gérer ces visites impromptues.
Pour lutter contre les dérives d'une armée qui se sent inutile, les autorités organisent une distribution générale de ballons de football et attendent beaucoup de la mise en place, le 21 novembre 1939, du « service de lecture, arts et spectacles aux armées ».
Vaste programme, que ce théâtre aux armées qui propose des pièces médiocres et démodées, des sketches d'un comique vulgaire, des danses de patronage et des actrices fanées ! Le dimanche 21 avril 1940, Jean-Paul Sartre assiste avec ses camarades à la première représentation qui leur est offerte. Il en reste pantois. Les soldats sont « parqués » au parterre, les officiers installés au balcon. Le théâtre est archicomble. Cinq cents types dans une salle prévue pour en contenir deux cents assistent à un semblant de spectacle avec comme vedette Pierrette Madd, une actrice de cinéma et chanteuse d'opérette, dont le succès remonte à 1920 avec le rôle de Constance Bonacieux dans Les Trois Mousquetaires 9 !
Se préoccuper du bien-être des soldats et de leur divertissement, c'est le thème de la campagne en faveur du vin menée par Edouard Barthe, député de l'Hérault. Cet initiateur de l'« Œuvre du vin chaud au soldat » organise la première distribution le 23 novembre 1939, à la gare de l'Est, en présence de nombreuses personnalités politiques, dont Henri Queuille, ministre de l'Agriculture, et de quatre-vingts dames du club franco-américain des « gourmettes ».
On boit tellement, dans les unités, dans les cafés et dans les trains, que l'armée est contrainte d'installer dans les halls des grandes gares des salles de « déséthylisation », où les bidasses en transit cuvent leurs cuites avant de retourner au front 10. Cela n'empêche pas la majorité des Français de croire que ce breuvage généreusement distribué menace la virilité du troupier français.
En effet, la légende du « bromure dans le vin » court la presse et se répand dans les chambrées. En fait, le véritable « carburant national », servi en quantité astronomique, est coupé d'eau à 20 %. Mais la légende est tenace. La rumeur raconte que des femmes de réservistes autorisées à rendre visite à leurs maris et à passer la nuit avec eux seraient toutes rentrées sans qu'aucune n'ait trouvé son époux en état de remplir ses devoirs conjugaux. D'autres soldats auraient refusé « de partager le lit conjugal de crainte de se voir reprocher une frigidité anormale et d'être taxés d'avoir noué une relation extraconjugale 11 ».
Autant dire que, dans cette ambiance morose, le 10 mai 1940, la surprise est totale.
Ce jour-là, Hitler lance une offensive générale à l'ouest. Une guerre « éclair », aérienne et terrestre, balaie en six semaines les armées françaises. Grondement des Panzers, sirènes des Stukas. C'est la débâcle. La panique. Huit millions de réfugiés se déversent sur les routes, à pied, à cheval, dans des voitures qui tombent vite en panne d'essence ou dans des convois ferroviaires surchargés.
Dans cette cohue indescriptible, l'impossible devient possible.
Marcel Féron, trente-deux ans, marchand d'appareils de radio installé à son compte dans un quartier presque neuf de Fumay, non loin de la Meuse, réformé à cause de sa myopie, n'est ni un homme malheureux ni un homme triste 12. Il a une femme enceinte de sept mois et demi, une fille de quatre ans, une maison, des voisins serviables, un poulailler. Apprenant l'invasion des Ardennes, il décide de grossir le flot des évacués qui fuit l'approche des troupes allemandes et les bombardements.
Convaincu de prendre une sage décision, Marcel Féron se rend à l'épicerie, achète douze boîtes de lait condensé, plusieurs paquets de chocolat, du jambon, un saucisson entier, confie ses poules à son voisin, laisse son magasin ouvert pour que les clients récupèrent leur poste s'ils en ont envie, et se dirige avec les siens vers la gare envahie de « fuyards ». Des jeunes femmes à brassards tentent de venir en aide aux vieillards, aux femmes enceintes et aux enfants pour les embarquer dans les voitures de voyageurs, tandis que les wagons de marchandises sont pris d'assaut. Marcel Féron réussit à grimper et à s'asseoir sur sa malle, le plus près possible du panneau à glissière. Dans le wagon, où tout le monde est entassé, monte « timidement une jeune femme aux cheveux sombres, à la robe noire couverte de poussière », sans bagage ni sac à main. Le train s'ébranle lentement.
Bref répit. Peu de temps après, le convoi est disloqué, et Marcel Féron se retrouve séparé de sa femme et de sa fille.
Les avions à croix gammée bombardent le train, le mécanicien est tué, plusieurs voyageurs blessés. Insensiblement, Marcel se rapproche de la jeune femme. Il apprend d'elle le strict minimum. Juive tchèque, elle s'appelle Anna Kupfer, est âgée d'une vingtaine d'années et vient d'être libérée de la prison de Namur. Des convois de troupes, de munitions, de réfugiés se croisent, avancent de quelques kilomètres, s'arrêtent en rase campagne. Dans les centres d'accueil, de jeunes secouristes essaient de donner des nouvelles aux familles séparées. Malgré leurs efforts, Marcel ignore où se trouvent sa femme et sa fillette. Anna et lui ne se quittent plus.
Si le train s'arrête dans une gare, ils ne s'éloignent pas. Si l'un se dirige vers les toilettes, l'autre l'attend.
Et puis, une nuit, dans le wagon, tandis que le train roule, ils s'unissent.
Le couple n'a ni passé ni avenir. C'est une sorte d'entracte dans la vie de Marcel, mari fidèle et père modèle. La peur des bombes renforce leur amour. Pendant quelques semaines, cet homme timide, sans grandes aspirations, aura été capable d'une grande passion, d'un désir irrésistible pour une inconnue sans attaches. Convaincu d'avoir eu rendez-vous avec son destin, il se laisse porter par les événements, sur lesquels il n'a aucune prise. Il va là où le train dans lequel il est monté l'entraîne, à la recherche de sa femme et de sa fille, perdues quelque part dans la pagaille qui règne. Il ignore quelle direction prendre, scrute les listes des réfugiés dans les gares qu'il traverse sans trop espérer, vit au rythme des bombardements, des déraillements, des arrêts prolongés. Il ne se lasse pas des étreintes qu'Anna lui accorde avec plaisir. Le temps est aboli, les règles aussi.
Sont-ils seuls ? Dans les wagons, d'autres hommes, d'autres femmes condamnés à vivre sous le même abri, habités par la peur, convaincus de vivre leurs derniers instants, se sont aimés sans souci du lendemain.
A La Rochelle, il retrouve sa femme et sa petite fille. Marcel, le réparateur de radio, dit adieu à Anna, la jeune exilée.
Leurs chemins se séparent.
La vie reprend son cours, la parenthèse se referme.
C'est la fin d'une brève histoire d'amour quand d'autres commencent. Rien n'arrête ceux qui s'aiment, et si la France est traversée par une ligne de démarcation, véritable garrot que les Allemands serrent à leur gré, en quoi cela empêcherait-il Mlle Khartal, réfugiée à Annecy, en zone libre, de se marier avec Charles d'Have, entrepreneur de travaux publics, qui se trouve en zone occupée 13 ? Face au refus des Allemands de leur fournir un Ausweiss, l'autorisation nécessaire pour passer d'un côté à l'autre de la ligne de démarcation, les deux Français ne plient pas. Sous la neige, le 27 décembre 1941, le docteur Lefol, maire d'Arbois, célèbre le mariage sur la ligne de démarcation en présence des douaniers allemands. Il pose le registre sur la barrière frontière. Sur le registre, les mots « ont été mariés à la mairie d'Arbois » sont remplacés par « ont été mariés sur la ligne de démarcation ». Jean Bonnet, chauffeur du taxi à gazogène qui a amené le fiancé, sert de témoin. Dans son discours, le maire tient compte du caractère exceptionnel de cette union : « Qu'aucune ligne de démarcation ne s'introduise dans votre foyer. Conservez seulement de cette cérémonie singulière, imposée par l'Histoire, le souvenir que l'amour triomphe de tous les obstacles. »



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