Alain Minc
Une sorte de diable
Les vies de John-Maynard Keynes
Alain Minc est l'auteur de nombreux livres qui sont autant
de best-sellers. Dernier essai publié : Une Histoire de France,
(Grasset, 2008).
CH1
Le jour où Gazprom lancera
une OPA sur Total
E SECRET avait été
admirablement gardé. Toutes les agences de presse ont reçu
à 8 h 30, ce lundi 12 décembre 2011, donc avant l'ouverture
de la Bourse de Paris, un communiqué en provenance de Moscou
annonçant une offre publique d'achat de Gazprom sur Total,
avec une prime de 30 % sur la moyenne des cours de bourse des six
derniers mois et un paiement soit 100 % en cash, soit deux tiers
en cash et un tiers en actions Gazprom.
A 9 heures, le Palais de l'Elysée diffusait un communiqué
indiquant que cette opération était manifestement
contraire aux intérêts nationaux et que le président
de la République exprimerait donc dès ce matin son
opposition auprès de MM. Medvedev et Poutine, respectivement
président et Premier ministre de Russie. Le Monde bouleversait
sa une et titrait sur six colonnes : " Raid russe sur Total
". Le Parti socialiste faisait part de son inquiétude
et imputait la responsabilité de cet événement
catastrophique à la politique " libérale et à
courte vue " des pouvoirs publics. La CGT marquait sa vive
préoccupation, mais sans doute influencée par le fait
que la Russie est l'héritière de l'Union soviétique,
la formulait sur un ton modéré. Les Verts s'offusquaient
de voir s'affirmer sur la scène française le groupe
industriel le plus anti-écologique du monde. Quant au président
de Total, il indiquait, selon les codes en vigueur dans de telles
circonstances, que non sollicitée, l'offre se heurterait
à l'hostilité des actionnaires et des salariés,
car elle était contraire aux intérêts de l'entreprise.
Les médias se livraient à une surenchère sur
le thème du retour de l'impérialisme " grand-russe
" et les chroniqueurs se retrouvaient unanimes pour disserter
sur les mérites de l'arme énergétique au regard
de l'inutilité de la dissuasion nucléaire.
A Rome, la classe politique et le monde économique se réjouissaient
que, paradoxalement plus précautionneux que la France supposée
si colbertiste, l'Etat italien ait conservé 35 % du capital
de l'ENI, de manière à mettre l'entreprise à
l'abri d'une telle mésaventure. A Londres, c'était
un soulagement hypocrite qui régnait au sein des états-majors
de Shell et de BP, tels des paysans heureux d'avoir vu la grêle
tomber sur le champ voisin. A Washington, le monde politique et
les médias se félicitaient de l'existence d'une législation
efficace qui avait, dans le passé, protégé
Unocal des griffes chinoises et interdirait une agression de Gazprom
sur le moindre pétrolier américain.
A Paris, pendant ces heures chaudes, les réunions de crise
se multipliaient dans le plus grand désordre : à l'Elysée,
à Matignon, dans les entreprises, au siège de Total,
dans les bureaux des banquiers d'affaires, avocats, communicants,
appelés à la rescousse par l'entreprise. De ce maelström
n'émergeait aucune solution miracle. Une stratégie
" Pac-Man ", c'est-à-dire une OPA de Total sur
Gazprom ? Impossible, puisque l'Etat russe possédait la majorité
du capital de l'assaillant. La recherche d'un " chevalier blanc
", c'est-à-dire d'une contre-offre, elle amicale ? Aucun
pétrolier européen n'avait les moyens de surenchérir,
sans mettre en danger son propre cours de bourse. Seul Exxon aurait
eu, en théorie, la puissance requise mais la faiblesse du
dollar vis-à-vis de l'euro et le risque de voir Gazprom augmenter
le prix de son offre rendaient une telle opération trop coûteuse
pour ses propres actionnaires. Quant à l'Aramco saoudienne,
elle n'envisageait pas d'entrer dans une confrontation aussi directe
avec la Russie, pour les " beaux yeux " d'une puissance
moyenne comme la France. Restait l'hypothèse d'une nationalisation
mais elle exigeait que l'Etat mette sur la table 200 milliards d'euros
avec le risque d'alourdir une dette qui, du fait de la crise de
2008-2009, avait allègrement dépassé la barre
mythique des 60 % du produit intérieur et commençait
à inquiéter sérieusement les investisseurs
internationaux.
Les autres interventions possibles de la puissance publique ressemblaient
à des placebos : ni les spécificités de la
loi sur l'approvisionnement pétrolier, ni l'existence d'une
présence infinitésimale de Total dans l'univers nucléaire,
ni la détention par le groupe pétrolier d'une banque
de trésorerie ne permettaient de conduire davantage que des
actions de retardement.
Vue avec un minimum de recul, la situation était limpide
: Gazprom n'était que le bras séculier de l'Etat russe
; celui-ci était donc en première ligne et par ricochet
c'était l'Etat français, bien davantage que l'entreprise,
qui avait été agressé. Le marché était
devenu un nouveau champ de bataille pour ces monstres froids que
sont les Etats nationaux. L'appartenance à l'Union européenne
n'apportait, de ce point de vue, aucune aide à Paris : l'absence
de mécanismes de protection des entreprises stratégiques
et la déréliction de la politique énergétique
commune aboutissaient à laisser la France seule. Ce que l'OTAN
aurait offert en termes militaires en cas d'attaque russe, Bruxelles
ne pouvait l'apporter en matière énergétique.
Les pouvoirs publics étaient, dès lors, devant un
choix cornélien : si leurs protestations n'avaient aucun
effet sur les dirigeants russes, hypothèse plus que probable
car ceux-ci ne se seraient pas lancés dans cette aventure
pour reculer au premier cri, il ne restait que la nationalisation
ou la capitulation. Il n'avait fallu que quelques jours pour que
les élites et l'opinion publique prennent la mesure de cette
réalité.
Une fois l'équation posée en ces termes, la réponse
allait de soi. Ce serait évidemment la nationalisation. Aussi
le 20 décembre 2011, le président de la République
s'adressait-il au pays pour lui expliquer que comptable des "
intérêts supérieurs " de la nation, il
ne pouvait laisser l'approvisionnement énergétique
des Français dans la main d'une puissance étrangère
dont la brutalité et le cynisme s'étaient dévoilés
dix jours plus tôt par le dépôt de l'OPA. Aussi
avait-il demandé au gouvernement de déposer un projet
de loi de nationalisation respectueux des droits des actionnaires,
leur accordant donc un dédommagement supérieur à
la prime offerte par Gazprom. Mais l'effort à accomplir était
tel qu'il induirait un sacrifice pour chacun, en l'occurrence une
augmentation de la TVA de 1 %, afin de contribuer à financer
le service de 200 milliards de dette supplémentaire.
Cette historiette est moins éloignée de la réalité
qu'on pourrait le croire. Gazprom n'a cessé d'annoncer son
arrivée en Occident. Lorsqu'elle a fait entendre, il y a
quelques années, quelques bruits de botte au Royaume-Uni
à propos de Centrica, le principal distributeur de gaz du
pays, le gouvernement britannique avait menacé de regarder
une telle conquête avec la plus extrême sévérité
et le géant russe avait courbé l'échine. Mais
l'épisode est ancien. Il précédait les bras
de fer successifs avec la Biélorussie et l'Ukraine puis,
plus provocants, avec la Pologne et l'Estonie, toutes deux membres
de l'Union européenne. Il anticipait la bataille pour le
contrôle des oléoducs alimentant l'Europe occidentale,
l'accord avec la Sonatrach algérienne afin de mieux prendre
en étau l'Europe, la quête incessante de la moindre
opportunité pour s'implanter sur les marchés du pétrole,
du gaz et de l'électricité des grands pays de l'Ouest.
Gazprom serait une entreprise normale, elle mènerait la même
stratégie : profiter de sa rente et de la puissance que confèrent
25 % des réserves mondiales de gaz pour acquérir des
positions inexpugnables et respecter ensuite les codes du monde
des affaires. Mais filiale d'un Etat oligarchique et kleptocrate,
instrument de puissance de ce nouveau Pierre le Grand que veut être
Poutine, gérée par des hommes de pouvoir davantage
que par des managers, Gazprom suit les règles qu'elle se
fixe à elle-même. Une fois maître de Total, elle
utiliserait les capacités de production de l'entreprise en
fonction de critères plus stratégiques qu'économiques,
plus politiques que techniques.
Mais Gazprom est moins une exception qu'une anticipation. Un holding
d'Etat russe n'avait pas hésité en 2006 à se
glisser modestement dans le capital d'EADS, tel un voleur qui vient
repérer les lieux avant un fric-frac. Tout ce qui a une allure
stratégique - défense, énergie, technologies
de pointe - intéresse Moscou. L'empire russe joue, pour l'instant,
avec retenue vis-à-vis des Occidentaux mais croire que la
brutalité et le chantage seront éternellement réservés
aux anciens membres, aujourd'hui émancipés de l'Union
soviétique ou aux ex-satellites du pacte de Varsovie, relève
de l'enfantillage. L'envolée du prix du pétrole avait
donné aux Russes des moyens d'action ; un baril fugitivement
peu cher ne fait que décaler les échéances.
Leur fierté impériale suscitera le désir de
s'emparer de gages en Occident. Le marché boursier est un
terrain de jeu moins risqué que le champ militaire. Du temps
de la guerre froide, les Etats-Unis conservaient, malgré
l'équilibre de la terreur, un relatif ascendant. C'est la
Russie, dans la période de paix fraîche qui s'annonce,
qui a la main dans l'ordre capitaliste.
Sa seule rivale, comme loup-garou, est naturellement la Chine. Celle-ci
joue, pour l'instant, deux partitions. L'une vis-à-vis des
pays pauvres dont elle prend sans vergogne le contrôle des
matières premières ; l'autre, très " patte
de velours " à l'égard de l'Occident qui la voit
se glisser comme actionnaire minoritaire de Blackstone ou d'autres
sociétés et s'y impliquer en élève attentif
et diligent. Mais une fois passée la période d'inhibition,
Petrochina ou Bank of China se comporteront, si le gouvernement
de Pékin y a convenance, comme Gazprom et s'offriront BP
ou la Société Générale, sauf nationalisation
du côté occidental.
La partie est, là aussi, dissymétrique. L'Etat chinois
est actionnaire majoritaire de sociétés nationales
dont les capitalisations boursières valent celles des premiers
noms américains et leur permettent de s'en prendre à
n'importe quelle cible, sans être elles-mêmes à
la merci de la moindre attaque. Premier créancier de l'impécunieux
Trésor américain, le gouvernement de Pékin
dispose des moyens de pression nécessaires pour dissuader
Washington de prendre des mesures protectionnistes à l'endroit
de ses entreprises publiques. L'Europe n'est évidemment pas
dans la même situation de dépendance monétaire,
mais son appétit pour le marché chinois ne risque
pas d'en faire un combattant très vaillant.
Faut-il ajouter l'Inde à la liste des grands prédateurs
? Non, car les grands groupes indiens qui, tel Mital, agissent comme
d'authentiques fauves capitalistes, sont cotés à Londres
et respectent les règles au même titre que leurs concurrents
occidentaux. Issu d'un pays qui a hérité du colonisateur
britannique l'armature d'un Etat démocratique, le capitalisme
indien se conforme aux usages qui font, suivant la tradition occidentale,
du marché et du droit l'avers et le revers de la même
réalité. Ses acteurs ne sont pas les fantassins d'un
impérialisme politique et économique.
C'est aussi le cas des fonds souverains du Golfe, de Singapour ou
d'ailleurs. Leurs moyens d'action sont, en théorie, immenses
mais ils constituent une nouvelle bourgeoisie au sens marxiste du
terme : désireuse d'accumuler à long terme, avide
de reconnaissance, attachée au statu quo, respectueuse de
l'ordre établi. Elle voudra exercer son pouvoir dans le strict
respect des règles capitalistes. Les banquiers juifs et Wasp
de New York devront certes s'habituer à prendre le vendredi
soir la navette aérienne pour Dubaï, afin de se présenter
au rapport les samedi et dimanche - jours du Sabbat et du Seigneur
! - chez leurs nouveaux propriétaires. Epaulés de
mercenaires internationaux de haute volée, ceux-ci seront
exigeants comment peuvent l'être des actionnaires rationnels,
mais jamais leur attitude n'obéira à une démarche
stratégique et impériale à l'instar des Russes
et des Chinois. Ils ressembleront aux grands fonds de pension, caisses
de retraite des enseignants de Californie ou gestionnaires, tel
Fidelity, d'une épargne publique, pour lesquels la rentabilité
des actifs demeurera l'alpha et l'oméga.
Leur apparition, dans un marché trop aveuglé par la
vision à courte vue des " hedge funds ", est au
contraire une bénédiction. Plus les acteurs de long
terme seront nombreux, meilleur sera le fonctionnement du capitalisme.
A nous, Occidentaux, de faire la part des choses, de ne pas céder
aux mêmes fantasmes vis-à-vis des fonds de Dubaï
ou d'Abu Dhabi qu'à l'égard des actionnaires russes
et chinois. La succession des bourgeoisies est la respiration du
capitalisme : que les nouvelles classes dirigeantes soient l'apanage
des anciens colonisés est un pied de nez de l'Histoire !
Qu'elles se comportent, de temps à autre, de manière
revancharde est un juste retour des choses mais notre intérêt
est de les accueillir et de les traiter comme des partenaires à
part entière du système et de ne leur imposer ni règles
spécifiques, ni contrôles particuliers. Rien ne serait
plus absurde : nous avons trop besoin d'eux !
C'est, en revanche, une tout autre attitude que nous devons développer
vis-à-vis des Russes et des Chinois, sous peine de voir le
drame Gazprom-Total se produire dans la réalité et
préfigurer maintes autres opérations du même
type. C'est, en théorie, l'Union européenne qui devrait
se doter d'un arsenal juridique défensif et non chacun de
ses Etats membres. Ce pourrait être une action de préférence
- " golden share " - soumettant toute prise de participation
supérieure à 10 % dans une entreprise stratégique
à l'accord conjoint de la Commission européenne et
de l'Etat concerné. La liste des secteurs visés devrait
évidemment être établie a priori, afin d'empêcher
tout débordement et la double clef communautaire et nationale
éviterait des abus protectionnistes et des réactions
trop politiciennes. Une autre voie consisterait à mettre
en place une législation européenne, copiée
sur le modèle américain, qui donnerait à un
nouvel organisme communautaire un droit d'approbation sur les investissements
stratégiques menés par des entreprises étrangères
à l'Europe. De tels dispositifs ne feraient naturellement
pas la différence entre les intervenants tiers, donc entre
Dubaï et Moscou, le Qatar et Pékin. Aussi faudrait-il
établir une doctrine d'emploi pour ceux qui seraient chargés
de manier cette dissuasion d'un nouveau genre.
Or naturellement belliqueuse à l'égard d'une Russie
et d'une Chine qui protesteraient de leurs bonnes intentions, une
telle démarche se heurterait aujourd'hui à la pusillanimité
des Européens. Comment attendre par exemple des Allemands
qu'ils cautionnent à froid une telle approche, alors que
leur refus de l'énergie nucléaire les met dans la
dépendance de Moscou pour leur approvisionnement en gaz ?
Comment escompter des Anglais qu'ils valident le transfert vers
Bruxelles d'un pouvoir de coercition contraire aux lois naturelles
du marché et qui ne pourrait donc, à leurs yeux, que
demeurer l'apanage de leur propre gouvernement ? Comment imaginer
un sursaut collectif des Européens pointant du doigt deux
puissances vis-à-vis desquelles ils ne cessent de jouer des
partitions égoïstes ?
L'initiative ne pourrait que suivre un durcissement du climat international
assumé par les Américains. Or dotés d'une législation
protectionniste en matière de prises de contrôle, ceux-ci
sont à l'abri de toute agression inconsidérée
vis-à-vis de telle ou telle de leurs entreprises. Engagés
de surcroît dans une partie bilatérale complexe avec
les deux nouvelles puissances impériales, ils n'ont aucun
intérêt à faire des moulinets pour le compte
d'Européens comme toujours pusillanimes. Forts de leur supériorité
technologique et de leur avance universitaire, ils croient enfin
avec leur éternel optimisme chevillé au corps, que
le monde entier a besoin d'eux et que les risques sont pour les
autres.
Faire les yeux doux à la nouvelle bourgeoisie issue du Golfe
et crier au loup vis-à-vis de la Russie et de la Chine impériales
est donc une gageure. Habiles, ces deux dernières auraient
beau jeu de parler de procès d'intention. Maladroites, elles
pourraient réagir avec violence. La Russie modulerait par
exemple en guise de rétorsion les arrivées de gaz
en Occident quitte à donner, de la sorte, du crédit
aux prophètes de malheur européens. Ce serait conforme
à ses réactions " à l'ancienne "
vis-à-vis de l'implantation de radars antimissiles en Pologne
et en République tchèque. Quant à la Chine,
elle refuserait l'accès de son marché aux entreprises
européennes au profit de leurs concurrentes américaines,
japonaises ou indiennes. Sophistiquées, les deux puissances
impériales se contenteraient d'arguer de leur bonne foi et
s'appuieraient sur les idéologues modèle Wall Street
Journal qui préféreront comme toujours voir tomber
des dominos industriels plutôt que d'accepter des entorses
au jeu du capitalisme pur et parfait.
La guerre capitaliste est plus difficile à anticiper que
la guerre traditionnelle. Quand un pays se dote de l'arme nucléaire,
ses adversaires sont fondés à se sentir menacés
et à se mettre en situation de le dissuader d'attaquer. Mais
Gazprom ou Petrochina ne sont pas des missiles. Elles essaient de
ressembler à des entreprises normales et leurs actionnaires
de contrôle peuvent prétendre qu'on leur fait un procès
d'intention. Ce sont, dès lors, les mesures de dissuasion
qui semblent agressives, puisqu'elles sont supposées répondre
à une simple hypothèse. Ne rêvons pas. Les pays
occidentaux continueront à nier la réalité.
Le champ de vision des démocraties ne leur permet pas d'anticiper
des risques virtuels. La volonté de préserver les
courants d'affaires à court terme avec les deux empires conduit
à la cécité. La conscience du danger demeurera
flottante.
Un accident est donc nécessaire pour nous réveiller.
L'offre de Gazprom sur Total est une hypothèse plausible.
C'est aussi une métaphore des mille et une opérations
possibles. Dès lors que l'une d'entre elles se sera produite,
les Européens réagiront. A l'agression elle-même
? Sans doute une dose élevée de colbertisme sera-t-elle
requise pour envisager une réponse sous forme de nationalisation
mais depuis la crise financière, le mot est désormais
moins sulfureux. Rien ne dit néanmoins que si la foudre tombait
sur une cible anglaise ou allemande, les gouvernements de Londres
et Berlin oseraient recourir à une mesure aussi contraire
à leurs anciens principes. Mais s'ils acceptaient à
la rigueur qu'une pièce majeure tombe de leur échiquier,
ils en tireraient les leçons pour l'avenir. Les dispositifs
de défense deviendraient naturels à l'échelle
européenne alors qu'ils sont aujourd'hui utopiques. Le marché
n'apparaîtrait plus, après un tel traumatisme, comme
un instrument de concorde. Chacun aura, ce jour-là, compris
que la guerre des grandes puissances s'y est déplacée
et que, comme autrefois dans la sphère militaire, les démocraties
occidentales seront obligées de se montrer plus rudes que
leur tempérament les y aurait naturellement poussées.
Elles ne se battent en effet que contraintes et forcées.
Quand le terrain de l'affrontement se transporte dans l'univers
supposé pacifique du marché, leur temps de réaction
est encore plus grand. Puisse le jour d'une OPA salvatrice arriver
vite ! C'est notre seul instrument de lucidité. Souhaitons
néanmoins, par un vieux réflexe d'égoïsme,
que la foudre tombe sur une autre cible que Total !
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