Premiers chapitres
Alain Minc

Une sorte de diable
Les vies de John-Maynard Keynes


Alain Minc est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages. Il a publié Ce monde qui vient, dans la même collection, en 2004, qui fut un grand succès de presse et de librairie ; et, en janvier 2006, Le crépuscule des petits dieux.
Un pedigree si " british "

a-t-il plus sûr de soi, de sa classe, de son milieu qu'un aristocrate français du dix-huitième siècle ou qu'un junker prussien du dix-neuvième ? Sans doute un bourgeois intellectuel britannique à l'apogée de l'ère victorienne. Le Royaume-Uni maître du monde ; l'intelligence reine du Royaume ; Cambridge mère de l'intelligence. John Maynard Keynes a toujours été convaincu de détenir de naissance les clefs de cette supériorité-là ; la conscience de ses propres talents vint presque par surcroît.
Quand il avait à peine cinq ans, son arrière-grand-mère, Jane Elisabeth Ford, lui écrivait : " On attendra de toi que tu sois très intelligent, dès lors que tu as toujours vécu à Cambridge ". On se croit dans la critique littéraire à la Taine : " la race, le milieu, le moment ". Maynard s'en convaincra rapidement lorsque, élève à Eton, à seize ans, il passera des dizaines d'heures en bibliothèque à reconstituer son arbre généalogique et à se découvrir des ancêtres compagnons de Guillaume le Conquérant. Le fondateur de la lignée, " le plus ancien dans le grade le plus élevé ", William de Cahaguer, combattit à Hastings et reçut en récompense de son suzerain, lui-même demi-frère du duc de Normandie, 5 000 acres de terrain. Mais la famille n'était guère belliqueuse, ne fréquentant les champs de bataille, comme l'écrivit Maynard, que sous la menace de voir son absence punie d'amendes. Seule exception, William Keynes, qui captura le roi Stephen à la bataille de Lincoln en 1141 et reçut en récompense le manoir de Winkleigh (baptisé ensuite Winkley Keynes), dans le Devon. Quelques mariages rentables entre le douzième et le quinzième siècle et les Keynes agrandirent leurs possessions.
Mais, demeurés catholiques romains et fidèles aux Stuart aux seizième et dix-septième siècles, ils furent privés de tous leurs domaines. De là une bifurcation à laquelle Maynard attache une importance particulière, ses ancêtres troquant le statut de propriétaires fonciers pour celui d'" intellectuels ". Intellectuels de l'époque en effet, les innombrables jésuites de la famille, dont le plus célèbre, John Keynes (1625-1695), fut professeur de logique à l'Université de Liège, homme d'influence et à en croire Maynard, de mauvaise influence, puisqu'il l'estime en partie responsable, par ses conseils maladroits, de la chute de Jacques II. Savoir académique et conseiller du prince : existerait-il un chromosome particulier à la lignée Keynes ? En tout cas, rançon de la maladresse de cet autre John Keynes, la famille s'enfonce dans l'obscurité.
On va la retrouver au dix-neuvième siècle, moins intellectuelle et plus commerçante. C'est l'arrière-grand-père de Maynard qui rétablit l'ancrage bourgeois de la tribu, lançant avec succès à Salisbury une entreprise de fabrication de brosses et devenant un des piliers de la société locale. Mais il revint à son fils, le grand-père donc de notre Keynes, d'assurer réellement la fortune de la famille en délaissant les brosses paternelles pour un bon " créneau ", la culture des roses et des dahlias -, mais surtout en spéculant - c'est le soupçon de son petit-fils, orfèvre en la matière - sur des terrains en Cornouailles, au moment de la construction des chemins de fer. C'était un entrepreneur typique de l'époque victorienne, attribuant ses succès financiers à son ardeur au travail et à la force de ses principes religieux. Mais son absence de cursus scolaire et académique étant une frustration permanente, il s'en libérait en jouant les mécènes d'innombrables écoles et surtout en cherchant une compensation dans les succès universitaires de son fils Neville.
Côté maternel, les racines sont plus banales : Maynard ne s'est pas livré au jeu de l'arbre généalogique remontant jusqu'à la nuit des temps. Le point de départ connu de la lignée est, à la fin du dix-huitième siècle, un ministre du culte anglican. La tradition de la famille tourne autour de la religion : d'innombrables pasteurs et théologiens comme l'arrière-grand-père maternel de Maynard, dont l'œuvre portait sur le thème éculé de la dépravation humaine. Quant à son fils, le second grand-père donc de Maynard, il revint vers le culte, tenant pendant trente ans la même paroisse, écrivant des traités sur le puritanisme et s'imposant, semble-t-il, comme un prédicateur célèbre.
D'un côté, de lointains souvenirs seigneuriaux, quelques réminiscences de la vie de cour, puis une bonne et solide accumulation de capital, conforme aux canons de l'analyse marxiste ; de l'autre, une longue tradition religieuse, faite de ministères paroissiaux et d'ouvrages théologiques. Rien n'est plus classique et plus victorien. Seule once de non-conformisme : une grande proximité, au long du dix-neuvième siècle, avec un milieu évangélique très libéral d'esprit pour l'époque, au point de condamner, horresco referens, l'esclavage. Un minimum de déviance convient plutôt bien à l'ascendance de Maynard. Il ne manque à cette généalogie que des racines académiques : ce sera chose faite avec John Neville Keynes, le père de notre héros.
Né en 1852, John Neville suivit un cursus scolaire on ne peut plus traditionnel : une bonne école secondaire, le University College de Londres, puis l'admission comme étudiant en mathématiques au Pembroke College de Cambridge dont il deviendra plus tard fellow. En apparence linéaire, cette trajectoire ne s'est pas faite sans mal : d'innombrables maux le tourmentaient auxquels d'aucuns trouveraient peut-être une origine psychosomatique, allant de pair avec un certain mal-être, le complexe d'une petite taille et un développement tardif - ainsi n'a-t-il commencé à se raser qu'à l'âge de vingt et un ans. Il souffre ; sa possessive mère s'affole de le voir dans cet état ; tous les ingrédients d'une psychologie compliquée sont réunis.
S'y ajoute un dilemme académique : venu à Cambridge pour faire des mathématiques, il se met à détester cette discipline. Les " sciences morales " le tentent, mais matière nouvelle, elles ne permettent pas de devenir fellow. Drame, hésitation, inquiétude, désir d'abandonner Cambridge : les affres traditionnelles d'un enfant unique... Refus des parents, innombrables débats autour des mathématiques, avec un classique dans ce genre de circonstances : l'étudiant accepte de rester à Cambridge mais obtient en contrepartie de renoncer aux maths, fût-ce aux dépens d'un fellowship. Le voilà, à vingt et un ans, aux prises avec les ouvrages d'Adam Smith, Ricardo, Stuart Mill et consorts, mais aussi en contact direct avec des personnages, tels Alfred Marshall ou Henry Sidgwick, qui avaient, avant lui, transgressé un interdit, abandonnant des disciplines reconnues - mathématiques, métaphysique, éthique -, pour une économie politique balbutiante, repaire d'individus non conformistes et matrice d'idées saugrenues.

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