Photo : Ludovic Carême

Premiers chapitres

Jean-Pierre Milovanoff
La mélancolie des innocents

roman

Prix France télévisions

Jean-Pierre Milovanoff est né à Nîmes. Homme de théâtre, poète, romancier, il a publié entre autres : La Splendeur d’Antonia ( Julliard, 1996, Prix Delteil et Prix France Culture), Le Maître des paons (Julliard, 1997, Prix Goncourt des Lycéens), L’Offrande sauvage (Grasset, Prix des Libraires 1999) et Auréline (Grasset, 2000).
 

’injustice, quand elle frappe les autres, n’est pas trop difficile à supporter. On s’accommode vite des douleurs qu’on ne ressent pas. Considérez la fameuse union de l’âme et du corps. Presque toujours, c’est une association de malfaiteurs qui s’entendent pour réa­liser un hold-up. Lorsque l’affaire tourne mal, ce qui arrive une fois sur deux, chacun file de son côté. Ainsi voit-on des corps sans état d’âme s’épanouir dans un gymnase et soulever jusqu’à deux fois leur poids. Et des âmes privées de forces qui réclament des remontants. Je vous parle d’expérience, monsieur Mila­noff. Pour le reste, il y a les journaux. Mais asseyez-vous, je vous prie. Ne m’obligez pas à lever la tête.
Je m’appelle Victorin. Victorin Jouve. J’ai cinquante ans. Je suis très connu à Solignargues. Si vous passez un jour dans le village, vous n’aurez qu’à me demander, il y aura toujours quelqu’un pour vous conduire à la maison. En principe, les volets seront fermés, je ne supporte pas la lumière des heures chaudes. Vous frapperez d’abord trois coups, puis quatre, puis encore trois, s’il vous plaît, c’est le signal. Je vous recevrai à la manière de chez nous, avec des rafraîchissements et de la conversation.
Vous rédigez des guides de voyage, à ce qu’on m’a dit. Le genre de livres qu’on écrit avec des moufles en faisant rôtir du caribou. Non, je me trompe ? Vous recopiez cinq ou six bouquins qui n’ont pas été traduits en français ! N’empê­che que vous êtes comme moi : un chasseur d’histoires. Combien en avez-vous dans votre sac ? Moi, j’en compte plus de mille. Les plus anciennes, je les tiens de Rosalie et de mon oncle Léonce. J’ai été le témoin de quelques-unes. D’autres – mais ce ne sont pas les meilleures – me sont tombées dessus, comme vous voyez.
À propos de chasse, monsieur, je vous dirai très franchement que je préférerais être une bête de la forêt, poursuivie par une plus grosse, que de buter à chaque minute sur des obstacles qu’il serait si facile de supprimer. Ma vie est un parcours du combattant où, toutes proportions gardées, la moindre marche d’escalier dresse une muraille de Chine. Heureusement que la mémoire m’aide bien. Et aussi l’imagi­nation. Au réveil, quand je m’approche des fenêtres, je vois l’herbe qui pousse autour du puits, le figuier au fond de la cour, le portique des anciennes écuries, le toit de tuiles rondes du poulailler où mon voisin, qui manque de place, met les dindons qu’il vend à Noël. Il m’arrive aussi de descendre dans le jardin juste pour vérifier un détail échappé de mes souvenirs. Hé ! Je suis un aventurier à ma manière. Aller de ma chambre à la terrasse par le corridor, sortir sur la galerie, suivre le plan incliné que Léonce a construit pour moi à côté de l’escalier, rouler sur la terre sèche de la cour, m’arrêter à l’ombre d’un arbre ou toucher du bout des doigts la vieille pastière des vendanges qui garde encore l’odeur du moût aigre, c’est comme traverser le Takla-Makan pour un homme en bonne santé.
Je vis seul la plupart du temps, sans m’ennuyer. J’ai une armoire pleine de disques, une grande bibliothèque, le téléphone fixe et le mobile – et je navigue sur Internet. Le matin, après le café que je prends très fort, une tradi­tion dans la famille, je réponds au courrier électronique et je m’occupe du site d’une association, dont je suis le maître de toile, traduction française de webmaster.
Quand je vous dis que je vis seul, ce n’est pas exact. Dans la journée, il y a la vieille Maria, une Portugaise de l’Alentejo qui me rend beaucoup de services. Elle est sourde comme un genou et hoche la tête quand je lui parle, mais son regard devine ce qu’il me faut sans que j’aie à le demander. À midi, si je suis sorti de ma chambre, elle déjeune avec moi dans la cuisine. Le soir, elle pose mon repas sur un guéridon et retourne chez son fils, l’entrepreneur, qui habite une grande villa à tourelles qu’on voit de loin au bout du village. En cas d’urgence, c’est lui que j’appellerai en premier.
Autrefois, je n’étais pas relié au monde comme aujourd’hui, mais je vivais dans un cercle plus étendu. Mon oncle avait beaucoup d’amis qui venaient chez nous sans s’annoncer. Le portail était ouvert. Il suffisait de heurter la cloche et de pénétrer dans la cour. Le chien aboyait pour le principe et venait renifler les semelles de l’arrivant, le chat partait faire sa toilette plus loin. Qui est là ? criait Rosalie à travers les volets entrebâillés de la cuisine. C’était une employée de la mairie venue rapporter un patron de robe, des gitans qui rétamaient les fonds de chaudrons, un vigneron dont la sulfateuse était en panne, un mar­chand de frivolités et son fils, un inconnu disant s’appeler Jouve comme mon père, qui voulait savoir si nous étions apparentés et par quel ancêtre commun. Et voisins, amis, parents, saisonniers, brocan­teurs et vagabonds, vendeurs de soieries ou de bibles, têtes brûlées ou nuques raides, tous buvaient un verre avant de partir, souvent plusieurs, et tous avaient une joie qui les tourmentait, ou une frayeur qu’ils s’étaient faite, tous avaient connu plus ou moins le malheur d’un grand amour, et s’ils étaient trop fiers ou trop timides pour confier l’histoire au premier venu, leurs visages, leurs corps, leurs regards finissaient quand même, tôt ou tard, par la livrer. Moi, dans mon fauteuil, un peu en retrait, j’étais à l’écoute de ces secrets qui n’étaient pas toujours présentables. Et je souffrais de savoir qu’ils allaient se perdre avec ces gens pour qui ils avaient été la vie même. Pendant des années, j’ai essayé de retenir tout ce qui se disait autour de moi. Je ne prenais pas de notes, bien sûr. Quand j’étais seul, je répétais dans ma tête, dix fois, vingt fois, les mots qui m’avaient frappé. J’en parlais à Rosalie. Je voulais tout garder, tout recueillir.
Voilà. Je vous ai dit comment j’étais. Vous penserez ce qu’il vous plaît : que je suis fêlé ou que j’ai besoin de légendes. Mais je ne mens pas quand je me souviens. Ou alors la douleur, la maladie sont des mensonges, ce qui reste à démontrer. Je crois que ma vraie chance a été de me former seul et de ne jamais céder sur ce qui me brûlait le cœur. Une année, Léonce a bien essayé de me conduire à l’école dans sa Citroën, mais c’était trop de complications. J’ai appris à lire avec Rosalie qui posait une grosse montre sur la table et me donnait un carré de chocolat quand je n’avais pas trébuché. Il suffit que j’y repense et je revois toute la scène dans un seul plan : la lumière des jours d’octobre donnant sa couleur de rouille au tapis ; le gros livre à la tranche dorée, toujours posé sur un napperon de velours ; une vignette oblongue, en relief, qui me servait de marque-page et représentait saint Michel plongeant sa lance dans la gueule du dragon ; la tiédeur de la couverture mohair sur mes genoux ; les efforts que je faisais pour ne
pas décevoir ma grand-mère dont le regard clair s’attristait quand je butais sur un mot déjà rencontré ; mon étonnement devant ses doigts déformés par l’arthrite.
Dès que j’ai été capable de comprendre ce que j’ânonnais, Rosalie proposa à ma perspicacité (ou à ma crédulité) les épisodes de l’Évangile qu’elle croyait de nature à m’encourager. « Une femme était possédée par un esprit qui la rendait infirme. Elle était toute courbée et ne pouvait pas relever la tête. Jésus lui imposa les mains et lui dit : “Femme, tu es délivrée.” Aussitôt elle se redressa. »
Vous voyez, j’ai bonne mémoire. Évangile selon saint Luc, chapitre treize. Mais n’allez pas croire que je sois devenu bigot pour autant. Mystique, je ne dis pas. Mais dévot, non. Pas même croyant. Ne m’inté­ressent que les religions qui n’ont pas été révélées. Néanmoins je n’oublie jamais, quand je bouquine, de rendre hommage à la piété de Rosalie en grignotant en son honneur une barre de chocolat. Par goût, je préfère le noir amer, à soixante-dix pour cent ou plus de cacao. Quant à mes lectures, elles sont aussi diverses que mes désirs, avec une prédilection pour les voyages imaginaires, les aventures de flibustiers, les contes licencieux, les romans de Dickens, de Conrad, de Kipling ou de Stevenson.
Malgré tout, pour être absolument sincère avec vous, bien que je n’y sois pas obligé, je vous dirai qu’aucun des albums illustrés que je recevais à Noël et que je dévorais les jours suivants, au lieu de jouer dans la neige, ne m’a procuré autant de frissons que l’histoire de ma famille. La raison en est des plus simples. Quand je me réveillais au cœur de la nuit en sanglotant parce que j’avais mal, ma mère ne se levait pas, non, elle restait barricadée dans sa chambre, terrifiée par mes appels. Et c’était ma grand-mère Lili – j’appelais ainsi Rosalie – qui s’asseyait à côté de moi, me prenait la main et tentait de m’apaiser. Elle seule avait compris ce qu’il me fallait. Pas de chichis. Pas de niaises consolations. J’ai horreur des apitoiements. Au lieu de s’en tenir aux litanies qui ne servent pas à grand-chose, « calme-toi, Victorin, cela va passer, tu vas vite te rendormir », elle remontait mon oreiller et me racontait les tribulations de notre famille avant son arrivée à Solignargues. Comme je connaissais toutes ces histoires par cœur, j’interrompais souvent Lili pour obtenir des précisions sur tel ou tel parent éloigné. Je l’obligeais à revenir à mes personnages préférés : Saturnin, le voleur de chevaux ; Silvio Cellini qui connut quatre ou cinq vies ; Baptistine, ma bisaïeule, la plus belle femme d’Istanbul, à qui on dit que je ressemble.
Maintenant que je me retrouve peu ou prou dans la situation de Rosalie à l’époque dont je vous parle, je suppose qu’elle n’hésitait jamais à broder en cas d’urgence. Peut-être ne distinguait-elle plus elle-même, depuis longtemps, ce qui avait eu lieu pour de bon et ce qui avait failli arriver. Au fond, ce n’est pas si important. Quand le passé est plein de trous, une reprise par-ci par-là permet de le faire tenir. Et la vérité elle-même n’est jamais qu’une indication.
Excusez-moi. C’est l’heure de ma piqûre. Auriez-vous l’obligeance de patienter dans le couloir ? Je suis à vous dans deux minutes.



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