Jean-Pierre
Milovanoff
Auréline
roman
« Il y a en moi le
mélange du feu et de la forêt. Le
pessimisme de la Méditerranée et
la mélancolie de la steppe. »
C'est ainsi que Jean-Pierre Milovanoff, dans
Russe blanc, résume sa situation
d'écrivain français, né
à Nîmes, d'un père russe et
d'une mère provençale. Il a fait
des études à l'Université
de Montpellier, et à la Sorbonne. Il a
vécu en Tunisie et a été
chargé de cours de littérature
française à l'Université de
Copenhague. On lui doit, entre autres La
Splendeur d'Antonia (1996), Le
Maître des Paons (Prix Goncourt des
lycéens 1997) et L'Offrande
sauvage (1999, Grasset) qui a obtenu
cette année le Prix des libraires.
Récit de Maxime
l
y a sept ans, jour pour jour, je me suis
juré de raconter, en partie au moins,
l'histoire d'Auréline Foulc, et la mienne
par conséquent. Je me souviens du lieu et
des circonstances précises de ce serment,
fait dans un moment de colère.
C'était un matin de septembre comme
aujourd'hui. Je m'étais levé de bonne
heure, j'avais bu sept ou huit tasses de
café et j'étais parti en auto sur des
routes départementales encombrées de
tracteurs qui tiraient des pastières pleines
de grappes. Depuis le début de la semaine,
autour de Nîmes, les vendanges battaient leur
plein malgré des averses. Après avoir
roulé assez longtemps à petite
allure, je finis par laisser les vignobles
derrière moi et je pénétrai
dans la partie occidentale du delta du Rhône
qu'on appelle la Petite Camargue. Et la pluie
jetait des hachures noires sur l'horizon.
Je me revois, une heure plus tard, dans la grande
allée d'un cimetière de campagne,
entouré de hauts murs de pierres grises.
Nous étions peu nombreux, une dizaine
seulement. Aucune femme parmi nous. Je remarquai
que les deux hommes devant moi portaient le
même anorak à bord de fourrure, l'un
gris-vert, l'autre bleu marine. Le cortège
avançait lourdement entre les cyprès.
A l'instant où l'on s'arrêta devant un
tombeau dont les grilles étaient ouvertes,
la pluie cessa, une grande nappe de ciel apparut
au-dessus des croix, couleur de mouette.
Peu après, mon frère Josef,
l'athlète de la famille, lut les deux pages
d'un discours qu'il avait écrit dans la
nuit. Paroles vagues, un peu solennelles, qui
auraient pu être prononcées par
quelque secrétaire de mairie à
l'occasion du dévoilement d'une plaque sur
un immeuble. Il évoqua le courage et la
dignité d'Auréline la dernière
année de sa vie, suggéra que son
exemple ne serait pas négligé et que
les générations à venir
garderaient éternellement dans leur
cur, etc.
Je suis un homme tolérant. J'admets tous les
credo et tous les délires pourvu qu'ils ne
me soient pas imposés. Si Josef avait
déclaré froidement que la
défunte était une idole païenne,
je ne m'en serais pas offusqué. Mais son
éloge insipide et menteur me faisait l'effet
d'un outrage. Comment osait-il parler aussi
chastement d'Auréline ? Pourquoi ne
disait-il rien des baisers qu'elle nous avait
prodigués généreusement ?
Il en avait reçu sa part avant moi. Et
c'était le cas aussi bien pour tous les
hommes qui faisaient cercle autour du cercueil,
à l'exception peut-être du
curé, et encore, rien de moins sûr.
J'étais si mécontent pendant ce
discours que je me suis juré de rassembler
tout ce que je sais d'Auréline, une
tâche que j'ai trop longtemps remise à
plus tard et que j'entreprends aujourd'hui.
Peut-être est-il insensé de vouloir
tenir à tout prix une promesse dont personne
n'a rien su. C'est que je me suis forgé avec
le temps une sorte de religion à usage
intime. Il est difficile de la décrire, car
elle est composée de dieux qui n'existent
que sur le coup. Pas d'autels, pas de sacrements.
Pas de cloches qui sonnent à la
volée, pas d'adeptes, pas de muezzin. Mais
au crépuscule parfois, ou tard dans la nuit
quand je m'en retourne chez moi d'un pas
troublé, par les rues montantes de
Nîmes, le vernis ancien d'une porte devant
laquelle se tient une femme en cuissardes rouges,
des géraniums à un balcon, le regard
du boulanger que ma silhouette rassure ou d'un
vagabond à qui j'offre une cigarette, voire
le passage d'un chat blanc, inconnu dans le
quartier, me rappellent que le monde est
peuplé de divinités
éphémères. « Tu
vois, mon petit Maxime, me dis-je en cette heure
métaphysique où je tutoie la gloire
de n'être rien, tandis que mes doigts se
referment sur le tintement du porte-clés, tu
vois que les dieux ne craignent pas de laisser
partout des traces de leur passage et qu'avant de
se perdre dans l'univers, ils sont prêts
à te faire le don d'un instant, d'un
désir, d'une impression forte ou d'un
souvenir retrouvé. » Dois-je
préciser qu'à plusieurs reprises,
pendant trente ans, Auréline Foulc aura
été, à son insu, une de leurs
fidèles messagères ?
Mais avant de poursuivre ce récit vrai
jusque dans ses moindres divagations, mis à
part quelques noms que j'ai changés, je
crois utile de me présenter rapidement pour
que les personnes de bonne foi, qui auront
commencé mon livre par le début, ce
que je leur conseille de faire, se persuadent que
je suis un homme sincère, moins extravagant
qu'il ne semble à première vue, dont
le seul mérite est d'aider quelques
âmes mélancoliques à franchir
le cap de minuit, en jouant des blues dans un bar
que j'appellerai le Woodside, pour ne
pas dénoncer l'endroit.
J'ai cinquante-cinq ans. Je mesure un mètre
soixante. Ce matin je pesais cent deux kilos. Il
m'arrive de faire plus. J'ai le visage rond, la
barbe courte et bien fournie, un crâne chauve
et la voix un peu haut perchée. Je rougis et
me trouble facilement. En toute saison, je porte
des costumes de bonne coupe, avec un chapeau de
feutre assorti (j'en possède une vingtaine),
des chaussures de daim souple à semelles
compensées et des lunettes de soleil, quel
que soit le temps. Un détail que les enfants
remarquent toujours tout de suite, et les grandes
personnes rarement : l'annulaire de ma main
droite est nettement plus court que mon petit doigt
et n'a pas d'ongle. Pour contribuer à
l'histoire de l'apprentissage (de la musique) dans
notre pays, je dois noter que l'amputation d'une
phalange entraîna mon renvoi du conservatoire
et que, sans l'obstination de mon père qui
me proposa des doigtés adaptés
à mon handicap, j'aurais renoncé au
piano, aujourd'hui mon gagne-pain. J'y
reviendrai.
Quoique mon visage n'ait rien de
particulièrement séduisant,
« une tête d'ours en
peluche », selon l'expression
d'Auréline, il ne manque pas de douceur ni
d'étrangeté. Toute vanité mise
à part, je suppose qu'à certains
moments de la journée, lorsque la
lumière baisse et que je retire un instant
mes sempiternelles lunettes noires, on remarque
dans mes yeux verts, piquetés de points
jaunes, une lueur de compassion qui peut toucher
les personnes ultrasensibles. C'est pourquoi, sans
l'avoir vraiment recherché, il m'est
arrivé de plaire dans ma jeunesse ; et
ce fut un bref quiproquo. Depuis cette
époque lointaine, en dehors des
prostituées, j'évite la
fréquentation des jeunes femmes à qui
j'ai la faiblesse de préférer des
plaisirs moins hasardeux. J'aime les cigares
légers, le vin blanc, la glace au nougat,
les orchidées que l'on pose dans une coupe
sur le piano, la lumière du soir sur
Nîmes, mon appartement désuet
d'où l'on aperçoit la tour Magne, les
compositions d'Ellington, d'Art Pepper et de Bill
Evans. En vérité, si je ne devais pas
gagner ma pitance comme soliste, j'aimerais vivre
au jour le jour dans l'oisiveté de ces
désuvrés de province qui
s'attablent dans un café dès le
matin, regardent passer les heures à travers
les portes vitrées, répondent par oui
ou par non aux amabilités d'une serveuse,
mais écrivent parfois un haïku sur un
coin de table, pour l'épater. Bref, on
l'aura compris, même si la lucidité et
l'ironie, leurs ciseaux toujours
affûtés, me découpent une
silhouette dont se moquent les écoliers, je
suis un rêveur de la première heure,
plusieurs fois puni pour ce vice, et
condamné par son époque à la
récidive, ce qui revient à
déclarer que le monde tel qu'il se
présente au saut du lit n'a pas mes
suffrages et que je lui tourne le dos.
Est-ce à dire que je suis un loup
solitaire ? Justement non. Le privilège
des rêveurs de mon espèce est de
prendre langue facilement avec les individus de la
même catégorie, et qui sont de loin
(à mes yeux) le plus grand nombre, idiots,
vagabonds, menteurs, mythomanes et autres perdants
de la vie, dont les folies suscitent chez moi une
sympathie immédiate qui n'est soumise
à aucune obligation de résultats. Que
ce soit sur le trottoir ou chez l'épicier
tunisien, ou plus souvent encore dans cet
établissement près des Arènes
où je joue le vendredi et le samedi, il
n'est pas rare qu'un inconnu me retienne par le
veston pour me raconter, entre deux boogies et
trois bières, sa perte de quelque
château en Espagne en des termes qui me font
songer à l'expulsion des Juifs et des Maures
du royaume de Grenade. Je suis le seul
probablement, dans toute la ville, à savoir
pour quelle raison, qui n'est pas vraiment
raisonnable, tel juge de paix à la retraite
ne se sépare jamais d'un cartable vide, ou
pourquoi l'ex-directeur d'un office de HLM porte
à même la peau un sachet de camphre
qu'il palpe en catimini à certains moments
difficiles. Je pourrais décrire par le menu
la succession d'événements qui a
conduit mon ami Karim à ne plus se
défaire d'un bracelet en émail bleu.
Je n'ignore pas que Félix, un des deux
serveurs du Woodside, conserve dans son
portefeuille une photo presque effacée,
qu'il consulte dix fois par jour, infime
carré de lumière auquel son esprit
tourmenté demande un répit. D'autres
suspendent au tableau de bord de leur camion des
angelots en celluloïd. Et je ne dirai rien de
certains amants de la lune qui semblent
connaître les mots pour se diriger dans la
ville, vous les avez vus comme moi, harcelés
par des ennemis invisibles, ils gesticulent aux
carrefours et traversent sans incident.
Moi, ma folie depuis l'enfance, c'est de
prélever par moments une saveur, un bruit,
le grain d'une voix, quelques reflets, les nuances
d'un paysage, et de les garder dans un coffre dont
j'ai la clé, avec la pensée que, plus
tard, si le besoin s'en fait sentir, j'ouvrirai ma
boîte à secrets et j'en sortirai des
matins, des sentiers, des parfums, des soleils et
des crépuscules comme des foulards
bariolés. Alors je les saisirai un à
un, je les agiterai devant mes yeux et je
déploierai à nouveau la
lumière d'un soir d'été ou le
bleu profond des iris dans un parc qui n'existe
plus.
Cela ne marche pas à tous les coups,
évidemment. Quelquefois, comme ce matin, le
dernier du mois de septembre, au lieu de la
sensation attendue, c'est une autre qui se
présente et j'ai beau agiter mon petit
foulard plein de cendres, aucune étincelle
n'en sort. Alors je ferme le piano, je m'assois
devant la fenêtre et je me vois, comme il y a
sept ans, ivre de chagrin et de caféine,
roulant sur la route encombrée de tracteurs
et de camions, le visage mouillé de larmes.
Le ciel, au-dessus des collines de chênes
verts, paraissait du même gris que les ailes
des goélands qui remontaient, poussés
par la faim, vers les grandes décharges des
bords du Rhône. Je me disais, tout en
conduisant, que l'automne n'était
qu'à son début, qu'il ne
s'était pas encore installé dans la
rouille et la pourriture, et que tout ce qu'il
offrait à profusion restait en suspens sous
la pluie : l'odeur de raisin et la brume sur
les vignobles, le cri espacé des oiseaux de
mer en déroute et les appels des
vendangeurs.
Je garai l'auto contre le mur du cimetière
et me hâtai de rejoindre le cortège
qui s'était formé à
l'entrée de la grande allée. J'avais
la tête vide, les mains froides. Je pensais,
on se met en rang par deux comme des enfants
à la promenade, mais nos gestes ne sont pas
des gestes d'enfants, nos douleurs ne sont pas des
douleurs d'enfants. En vérité, nous
avons tourné le dos à l'enfance
depuis longtemps, nous sommes vieux et transis de
peur. Je me disais aussi, tout en marchant, j'ai
passé quatre ans sans prendre des nouvelles
d'Auréline, qu'est-ce que je fais
là ?
Après le discours de Josef, que
j'écoutai la rage au cur, il y eut un
moment de silence, puis le lourd cercueil de
chêne descendit au bout des cordes et chacun
de nous s'approcha de la tombe ouverte pour y jeter
une rose. J'étais le dernier. Quand ce fut
mon tour de prendre une fleur et de la lancer dans
le trou, ma main se mit à trembler et je fus
incapable du geste qu'on attendait. Voyant mon
malaise, l'ordonnateur des pompes funèbres
prit une rose dans la corbeille et la fit tomber
pour moi sur le cercueil avec tant de
dextérité qu'on aurait cru qu'il
s'était longtemps exercé. Je crois
que, si ma main m'avait obéi, je l'aurais
giflé.
La cérémonie s'acheva par une
prière à mi-voix à laquelle je
ne pus m'associer. Une brève agitation
disloqua notre assemblée. Jusque-là,
nous étions restés les uns
près des autres sans nous regarder, comme
si, en serrant les rangs, nous avions voulu
partager la même stupéfaction.
Maintenant chacun lorgnait son voisin et le saluait
de la tête. En dehors de mon
aîné, je ne connaissais de vue que
trois personnes dont la présence ne pouvait
guère me surprendre : le vieux Barrel,
un gardian au visage de terre cuite, mal à
l'aise dès qu'il était loin des
chevaux, des taureaux, des marais et des
pâturages ; l'inspecteur Caron, qui
vivait alors chez sa mère et n'était
pas aussi décrié
qu'aujourd'hui ; enfin et surtout - car
il attirait les regards - Narcisse Moreito,
le manadier, chez qui Auréline
s'était éteinte.
L'orage avait repris, plus fort qu'avant. Je
portais des chaussures de cuir très solides,
avec un talon renforcé, j'étais
à l'abri de ce côté-là.
Et j'avais remis mon chapeau. Mais les gouttes
tièdes glissaient dans le col de ma chemise
comme du raisin écrasé et je me
sentais de trop sous l'averse. Pourquoi
étais-je venu faire de la figuration au
milieu de ces hommes qui avaient de meilleures
raisons que moi de se trouver là ?
Qu'étais-je venu chercher ? Si ce
n'était pas de l'humour, n'y avait-il pas de
ma part une sorte de prétention à
m'inscrire ostensiblement dans la liste des anciens
amants d'Auréline, moi qui n'avais
passé qu'une nuit sur son épaule, et
encore pas toute la nuit, à la suite d'un
malentendu que je raconterai une autre fois.
L'ordonnateur essuya ses lunettes dans un mouchoir
et déclara d'une voix mouillée qu'il
n'y aurait pas de serrements de mains, mais que
nous étions invités à nous
réunir chez M. Moreito, si nous le
souhaitions. Je ne sais pourquoi à cette
annonce le curé poussa un soupir en glissant
son petit livre de prières dans la poche de
son manteau. Le vieux gardian, les yeux
baissés, essora du bout de l'index sa
moustache blanche et spongieuse, en forme de fer
à cheval. Josef, le visage grave, se
rapprocha de moi sans dire un mot. En un instant,
le cortège se reforma et nous partîmes
d'un pas vif, chassés par la pluie.
- Ta mémoire t'a fait faux bond !
chuchotai-je à mon aîné en le
retenant par le bras tandis que nous marchions
côte à côte vers la sortie.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Qu'Auréline n'aurait pas aimé
ton discours.
- Oh ! Toi, alors ! dit-il sur le
ton de la plus vive exaspération, en sautant
de côté pour éviter une
flaque.
Ce furent les seules paroles que la tristesse nous
inspira et je reconnais qu'elles ne plaident pas en
faveur de l'humanité.
Je repris ma vieille auto et suivis de loin le
convoi qui roulait à petite allure sur la
route du mas des Trembles. L'orage ne cessait pas,
ma colère non plus, mais il s'y mêlait
à présent une indigne
curiosité. Je savais que Moreito avait
recueilli chez lui Auréline, qu'il avait
aménagé pour elle, aux bords du
Vidourle, un pavillon particulier qui donnait sur
les pâturages et que c'était
là, dans ce pavillon, à l'abri de
tous les regards, qu'elle avait passé les
dernières années de son existence
terrestre. Maintenant l'occasion m'était
donnée de découvrir une retraite que
même les paparazzi de la région
n'avaient pas réussi à approcher. Pas
très reluisante, ma motivation.
On laissa derrière nous les maisons de
Solignargues et le lotissement moderniste construit
sur les ruines du mas des Paons. On franchit le
Vidourle au pont de Corde, on s'enfonça dans
un chemin privé dont la chaîne
était abaissée, on longea les
prés de Solis qui font partie du domaine des
Trembles depuis toujours. Les essuie-glaces de la
Ford fonctionnaient mal, mais je crus voir dans un
angle du pare-brise, immobiles sous le tremblement
de la pluie, les taches noires d'une manade de
taureaux que le déluge regroupait contre les
clôtures.
Les feux rouges des voitures s'allumèrent
devant moi : nous arrivions à
l'entrée de la propriété dont
les grilles d'un beau gris-bleu ouvraient sur une
avenue de platanes. Je freinai tardivement, le
moteur cala. Il me fallut tourner plusieurs fois la
clé plate du démarreur avant de
repartir dans la longue allée. En
dépit de mon humeur que l'incident n'avait
pas améliorée, à l'instant
où la vieille bastide apparut dans le
va-et-vient des essuie-glaces, plus petite mais
infiniment plus mystérieuse que je ne
l'avais imaginée, ce fut comme si j'avais
lancé un boulon dans le miroir où
s'était penchée Auréline.
Pendant un temps qui échappa à toute
mesure - quelques dixièmes de seconde
probablement -, je cessai d'être un
musicien roulant sous la pluie après avoir
assisté aux obsèques d'une cousine,
pour redevenir un jeune obèse, un peu
demeuré, au volant d'une auto tamponneuse
rutilante. Quitte à passer pour un homme qui
perd la tête, ce qui n'est pas
déshonorant, je soutiens que je
perçus la présence physique
à côté de moi de la
personne que nous étions censés avoir
inhumée. Je n'ignore pas à quoi
m'expose un tel aveu, mais comme cette impression
surnaturelle fut la première d'une
série qui n'est pas encore achevée,
j'ai le devoir de la décrire avec
précision. Il était onze heures
quarante à l'horloge du tableau de bord. Je
tenais le levier de vitesse dans la main droite et
j'étais en train d'accélérer
pour ne pas être distancé. Les feux de
croisement étaient allumés, le
chauffage aussi, tout se passait bien. Et soudain,
tandis que je m'enfonçais dans
l'allée noyée par l'orage, je sentis
le genou d'Auréline s'appuyer contre mon
genou, son pied déchaussé se frotta
à mon pantalon, ses bras entourèrent
mon cou...
Une secousse m'arracha à cette vision. Ma
poitrine s'écrasa contre le volant, mon
front alla heurter le pare-brise. Il me semble
- mais je ne le jurerai pas - que
j'eus le temps de voir le capot de la Ford se
soulever au-dessus d'un fossé plein d'eau
avant que la voiture ne finît sa course dans
un tronc d'arbre. Puis j'entendis des voix qui
criaient à travers la pluie, aussi peu
distinctes que des aboiements lointains. Et rien de
plus.
Je me réveillai dans une chambre
éclairée par une petite lanterne. Il
y avait une odeur d'humidité qui me donnait
la nausée. J'étais étendu sur
un grand lit, un peu de travers, dans mes
vêtements mouillés. Près de la
porte, sur le carrelage brun-rouge, j'apercevais
une forme immobile que je pris d'abord pour un
hérisson : mon propre chapeau, hirsute
et gorgé de pluie, qui avait roulé
là, j'ignorais pourquoi. Où me
trouvais-je ? Et qui était l'homme,
près du lit, qui respirait fort et qui
m'adressait des reproches ?
- Tu ne pouvais pas arriver plus
discrètement ?... Il a fallu que tu te
fasses remarquer, encore une fois...
- Qui êtes-vous ?
- Tu le sais très bien.
- Où suis-je ?
- Chez Moreito et personne n'est d'humeur
à s'amuser.
Pas de doute. C'était bien la voix de Josef,
cette voix de baryton dont j'avais
déclaré un jour qu'elle aurait
charmé un cobra. Après deux essais,
je parvins à m'asseoir sur le lit, le dos au
mur. Quelque part, dans la maison, on tirait des
chaises sur un parquet. Etait-ce la réunion
qui s'achevait ? Que se passait-il ?
Tandis que je me posais ces questions, la porte
s'ouvrit sur le manadier. Josef s'écarta. Je
tâchai de faire bonne figure.
- Je vois que vos couleurs sont revenues, dit
Moreito d'un air affable, en s'approchant.
Je crus qu'il allait me donner une bourrade pour
m'encourager et je rentrai la tête dans les
épaules. Mais il pivota brusquement, se
baissa, saisit le bord de mon chapeau entre deux
doigts et l'accrocha à l'espagnolette
où il s'égoutta.
- Je ne sais pas ce qui m'est arrivé,
bredouillai-je, de ma voix de souriceau.
- Vous avez heurté le gros platane de
l'allée, qui n'est pas dans
l'alignement.
- Je suis désolé !
- Et moi donc ! Il paraît que
l'arbre a deux siècles !
Voilà de quelle manière grotesque je
découvris, un bien triste jour, le mas des
Trembles, et comment je fis la connaissance du
dernier amant d'Auréline. Je remets à
plus tard le récit de notre amitié
qui me prit au dépourvu. Il suffit de savoir
pour le moment qu'il me fut toujours impossible de
franchir le portail du grand domaine sans penser
qu'Auréline y avait vécu, qu'elle
avait regardé comme moi les taureaux qui se
déplaçaient lentement avec le soleil,
qu'elle avait glissé sans bruit sur le
carrelage de la maison, respiré l'odeur des
bouquets que Moreito faisait apporter dans sa
chambre chaque matin, et que, peut-être, par
un juste retour des choses, elle avait
trouvé entre ses murs, tardivement, un peu
du bonheur qu'elle nous avait donné sans
compter.
Deux haïkus pour Auréline.
|
Ciel de septembre.
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A regret il plie boutique,
|
|
le marchand de parasols.
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|
...
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Après la pluie,
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|
les chats reviennent
|
|
sur la terre.
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