Jean-Pierre Milovanoff
L'Amour est un fleuve de Sibérie
Né à Nîmes d'un père russe
et d'une mère provençale, romancier, dramaturge, poète,
Jean-Pierre Milovanoff est l'auteur d'une uvre importante
où l'on retiendra, entre autres, L'Offrande sauvage (Prix
des Libraires 2000), La mélancolie des innocents (2002, Prix
France Télévisions), Le Pays des vivants (2005) et
Emily ou la déraison (2006).
Les lanternes
n se connaît
depuis longtemps, monsieur Milianoff. Vous fréquentiez le
café-hôtel de la Bélugue. Ma mère vous
réservait toujours sa meilleure chambre. J'ai des souvenirs
de vous quand j'étais gosse et que vous jouiez avec moi au
baby-foot toute la soirée. Vous remettiez toujours le même
disque de J.J. Cale dans le juke-box. Cajun moon, vous vous rappelez
la chanson ? What have you done, Cajun moon ? Excusez mon mauvais
accent. Elle est loin, cette lune-là, mais c'est comme si
je la voyais chaque fois que je lève la tête au-dessus
du vieux phare blanc. Cajun moon, you took my babe way too soon
C'est mon histoire qu'elle éclaire. Et peut-être la
vôtre aussi
Plus tard, vous avez cessé de venir chez nous et ma mère
l'a regretté. Moi j'enrageais de la voir servir des boissons
à des hommes qui cachaient si mal leurs désirs. Je
me disais qu'un jour je les saisirais à la gorge et je les
cognerais contre le comptoir. Des enfantillages, bien sûr.
Plus je grandissais et prenais du poids, moins l'on risquait de
me confondre avec Mohamed Ali. Le Yachtman disait que je faisais
tout de travers mais que je progresserais. Il se trompait. Je suis
incapable de me corriger. Peut-être parce que j'ai rêvé
au lieu d'apprendre. Alors, je me suis rabattu sur ce coin de plage
et de ciel que vous connaissez et j'ai juste essayé de traverser
la vie sans faire de mal aux voisins. Vous voyez que, malgré
les apparences, je ne manquais pas d'ambition.
N'allez pas croire que ce soit facile, monsieur, d'être responsable
d'un camping quatre étoiles pendant l'hiver. J'ai deux cents
caravanes à garder et quelques bateaux dont le vôtre,
sept jours sur sept. Je possède un fusil dont je ne dois
pas me servir et le téléphone pour appeler la gendarmerie
si ça se gâte. Une année on a installé
des caméras reliées à un écran. Elles
ont été volées tout de suite. Ici, les cambrioleurs
font main basse sur tout ce qui se revend. Même le mobilier
des caravanes est convoité. Et c'est nous, les gardiens assermentés,
qui devons empêcher les vols et surtout les déprédations.
Rien que pour surveiller le port de plaisance et les villas de Cap-Marin,
il y a une dizaine de vigiles et de maîtres-chiens. Moi je
n'ai jamais eu d'animal et je n'en veux pas. Je me débrouille
seul. A différents moments de la journée, et la nuit
aussi, je fais des rondes dans le camping avec mon sifflet et un
vieux fusil à deux coups où je ne glisse pas de cartouches
par crainte de blesser quelqu'un. Mais personne ne le sait et j'ai
vu des squatters partir en courant quand je m'approchais des lavabos
et que la pleine lune me grandissait. A dire vrai, les drogués
qui se piquent dans les toilettes ou les vagabonds qui fracturent
une caravane pour y dormir ne me font pas peur. Le vrai danger,
c'est de surprendre des professionnels en train d'enlever un mobile
home sur une remorque. J'ai un collègue à qui cette
mésaventure est arrivée, il a pris une balle dans
le ventre.
Le matin, quand je fais ma première tournée d'inspection,
si la mer gronde au bout de la plage et qu'il y ait de l'orage dans
l'air, je me rappelle les grandes tempêtes de mon enfance,
à une époque où personne ne parlait de réchauffement
climatique, et je repense à ma mère dirigeant seule
la Bélugue. Elle était toujours entourée de
beaucoup d'hommes. Clients de passage ou habitués. L'un d'eux
a été mon père, pas vrai ? J'aurais donné
cher pour le connaître. Et puis, l'autre soir, en classant
de vieux papiers, je suis tombé sur cette photo. Il pleut.
Ce doit être l'hiver. Vous êtes debout sur la plage.
Manteau long. Echarpe nouée. Vous riez en tenant le cou de
ma mère qui n'a pas l'air de se défendre. Ce geste,
ce rire, ça ne trompe pas. J'ai cherché votre adresse
dans le registre du camping et je me suis forcé à
vous écrire. Merci d'avoir accepté de me voir. Chaque
été, je vous aide à sortir votre bateau et
à le tirer jusqu'à l'eau, mais je n'ai jamais osé
vous parler un peu longuement. Aujourd'hui peut-être que je
parviendrai, grâce à vous, à faire toute la
lumière sur mon histoire. Au téléphone vous
m'avez dit que ma lettre vous troublait car vous n'êtes "
sûr de rien ". J'ai retenu cette expression parce que,
pour moi, voyez-vous, c'est un début
J'ai compris assez tard que ma mère avait une vie qui m'était
cachée. Une vie tumultueuse, bien différente de celle
que je croyais. Cette découverte est liée à
ce cinglé de Johnnie Wood qui avait déjà sillonné
l'Amérique dans sa Cadillac quand je n'étais qu'un
petit garçon prisonnier du triangle d'eau, de sable et de
vent où je suis encore embourbé. Ah ! là !
là ! Si vous aviez vu dans quel état il a débarqué
chez nous un soir d'orage ! Il était déjà très
connu. Les magazines qu'on n'appelait pas encore pipol l'avaient
montré en compagnie du Président pour un concert à
l'Elysée, et il était là, dans la grande salle
de l'hôtel de la Bélugue, marmonnant des blues et tenant
à peine debout. Mais quelle allure ! Quelle liberté
! Tout de suite j'ai admiré ses chaussures rouges, sa veste
en caïman et la longue tresse décolorée qui contrastait
avec ses cheveux noirs et flottait sur une épaule comme une
queue de renard. C'est peu de dire que j'aurais aimé lui
ressembler. Mais, à l'âge où mes camarades de
classe rêvaient de faire le tour du globe en deltaplane, mon
front se couvrait de sueur à la pensée qu'un jour
je serais forcé de quitter ma mère pour voler de mes
propres ailes, comme elle disait, mes propres ailes de géant.
Johnnie, autant que je sache, ne s'était jamais inquiété
pour autre chose que pour des boutons de manchette égarés
sous un divan ou pour un 33-tours de Lightnin' Hopkins qui manquait
à sa collection. De seize à vingt-quatre ans, il avait
vécu aux Etats-Unis, soi-disant pour y apprendre la langue
de Rockefeller, mais tout ce qu'il avait rapporté du Nouveau
Monde, outre l'usage des excitants et des boissons fortes, c'était
l'accent de l'Alabama en français, la passion du blues, et
une façon de dire " my God ! " en lorgnant le plus
haut bouton des chemisiers qui allait faire craquer ma mère.
Le drame de Johnnie Wood, je l'ai appris beaucoup plus tard, c'est
qu'il ne s'appelait ni Wood ni Johnnie, ni même John, mais
Jonas, un prénom difficile à porter quand on a cinq
ans et que tous les adultes qu'on croise sur son chemin vous demandent
d'un air gourmand : " Alors, mon petit, la baleine ne t'a pas
encore avalé ? " Il n'est pas simple d'apprendre à
nager, ni même de se concentrer sur les additions à
deux chiffres, quand on s'attend à disparaître dans
le ventre d'un gros poisson. Et même si l'institutrice ou
le maître-nageur vous serine que la baleine n'en est pas un,
est-il tellement plus rassurant d'être englouti par un mammifère
marin ?
Johnnie prétendait qu'il devait son prénom fatal à
un grand-père qui avait fait la fortune de la famille en
créant une entreprise de mobilier devenue la première
du Languedoc. A l'instant où il s'était penché
sur le luxueux berceau d'acajou, le vieillard avait entendu une
voix lui enjoignant de prénommer Jonas le nouveau-né.
S'opposer à la volonté de l'aïeul était
difficile, résister à la parole du Très-Haut
était exclu. Le petit garçon avait donc vécu
dans l'épouvante d'être gobé par un cachalot
et il ne s'était jamais approché d'une piscine ou
d'un aquarium sans être saisi de convulsions.
J'ignorais tout de cette malédiction, le soir où Johnnie
débarqua par hasard dans mon existence. A l'époque
ma mère se démenait pour sauver la Bélugue.
En été, des familles scandinaves occupaient les treize
chambres de l'hôtel et nous servions des boules de glace à
des blondinets bien au-delà de minuit. Mais nous étions
en octobre, les touristes brûlés au second degré
avaient plié bagage. Nos seuls clients étaient les
représentants qui ne restaient jamais chez nous plus d'une
nuit et le Yachtman, installé depuis la mi-août, qui
passait ses après-midi au comptoir à se plaindre du
manque de distractions et à siroter du vin blanc. C'était,
selon ses dires, un skipper professionnel qui convoyait des bateaux
et naviguait aussi pour le plaisir. Ayant cassé le gouvernail
de son voilier, il attendait de recevoir un nouveau safran de je
ne sais où. Sans doute avait-il une autre raison de s'attarder
dans notre établissement, mais c'est un sujet sur lequel
je préférerais passer vite car il s'imposera de lui-même.
On voyait aussi quelquefois, dans la grande salle du rez-de-chaussée,
à l'heure de l'apéritif, un groupe de jeunes pêcheurs
attirés par la beauté mélancolique de ma mère
et, de temps à autre, quand le temps le permettait, un centenaire
échappé d'un mouroir, qui buvait sans payer jusqu'à
l'arrivée des gendarmes.
Je me rappelle que le jour où Johnnie fit halte chez nous,
j'étais seul avec ma mère et le Yachtman dans la grande
salle de l'hôtel. J'avais posé mes livres de classe
sur la table la plus éloignée du baby-foot, juste
devant les baies vitrées. J'étais distrait comme souvent.
Tout l'après-midi le vent du sud avait amassé des
nuages de plus en plus bas au-dessus de la Camargue. Les chalutiers
de Sète et du Grau-du-Roi n'étaient pas sortis. Autour
du phare de la Bélugue, la mer était blanche, rogue
et grondeuse. A un moment, je vis une barque sinistrement vide que
la bourrasque poussait dans les rouleaux à deux cents mètres
du rivage.
- L'orage monte, dit ma mère. Dépêche-toi de
finir tes exercices.
En prévision d'une coupure de courant, toujours possible
quand le vent soufflait avec cette force, elle aligna des bougies
neuves sur le comptoir et posa une grosse boîte d'allumettes
à portée de la main. Au-delà de la terrasse,
les éclairs pailletaient un ciel d'anthracite et la barque
vide avançait par à-coups, un peu de traviole, vers
Cap-Marin. Je me disais qu'un homme était passé par-dessus
bord et qu'il était peut-être en train de se noyer.
- Tu entends ce que je te dis, Silvio ? Dépêche-toi
!
Je repris mon stylo à bille et trouvai la bonne réponse
à la question que j'avais laissée en suspens : "
Quelle leçon nous donne Saint-Exupéry dans ce passage
? " C'est alors qu'une voiture s'engouffra dans l'allée
de gravier menant à l'hôtel. On entendit un long crrrrrrrrrrrr,
et puis bang, et des cling cling cling cling à vous soulever
le cur. Le conducteur, freinant trop tard, avait heurté
les lanternes de couleur que ma mère et moi avions disposées
devant les buis qui délimitaient le parking.
- Certains se croient à Indianapolis, dit le Yachtman. Il
n'y a qu'en France qu'on tolère les fous du volant. En Alaska,
si une auto brûle un feu rouge, un hélicoptère
de la police la prend en chasse. Le chauffard n'a aucune chance
de lui échapper à moins que le brouillard
épais
comme un sac de laine
Je n'eus pas le temps d'écouter la fin de l'histoire. A peine
avais-je revissé le capuchon de mon stylo que le briseur
de lanternes traversa la salle en portant un étui à
guitare, s'assit au comptoir et commanda une double vodka. Sans
glace, précisa-t-il. Ma mère prit une bouteille derrière
elle et servit la consommation. En guise de remerciement, le nouveau
venu se contenta de lâcher très distinctement ce fameux
" my God ! " avec lequel, comme je le compris bientôt,
il ponctuait ses coups de cur.
- Je croirais bien que vous avez bousillé les lanternes avec
votre char ! lui dit le Yachtman pour amorcer la conversation.
L'autre, comme s'il n'avait rien entendu, vida son verre en battant
la mesure du pied. Sans doute qu'il avait dans la tête un
refrain dont il n'arrivait pas à se défaire, dans
le genre Stormy weather. Ou peut-être déjà,
prémonitoirement, le célèbre I've got a woman
de Ray Charles ou le moins connu Stealin', stealin', pretty mama,
un tube des années vingt souvent repris par les chanteurs
de blues ou de rock.
If you don't believe I love you, look what a fool I've been,
If you don't believe I'm sinkin', look what a hole I'm in.
Stealin', stealin', pretty mama, don't you tell on me.
Si tu ne crois pas que je t'aime, regarde quel idiot j'ai été,
Si tu ne crois pas que je coule, regarde dans quel trou je suis.
J'reviens, j'reviens, pretty mama, ne me crache pas dessus.
Ma mère, nature émotive et sensible, à qui
il n'avait manqué qu'un peu de suite dans le bonheur, jeta
son tablier à pois sur une chaise et vint s'asseoir à
côté de moi pour vérifier mon travail. Après
quoi, comme tous les soirs, je serais libre de m'entraîner
au baby-foot avant le repas.
Etait-ce l'électricité dans l'air ou la fatigue de
la journée, toujours est-il que maman parcourait mon devoir
plus distraitement que d'habitude. C'est un fait qu'elle ne s'attardait
pas sur mes fautes d'orthographe et ne s'inquiétait pas de
la brièveté de mes réponses à des questions
fondamentales comme celles-ci : " Que pensez-vous du style
de l'auteur ? Il est bon. Quelle leçon tirez-vous de son
expérience ? Une leçon de grammaire. " A mesure
qu'elle progressait silencieusement dans sa lecture, je pressentais
que c'était mon jour de chance et je reprenais espoir.
- Vous permettez, mademoiselle, que je fasse le barman ?
Mademoiselle ! Il fallait avoir le culot ou la myopie de James Dean
pour oser appeler ainsi une femme de trente-huit ans, épanouie
comme l'était ma mère, alors qu'il crevait les yeux
que j'étais la chair de sa chair et sa triste consolation
! La question, bien évidemment, n'appelait aucune réponse,
une formule de politesse, rien de plus, et d'ailleurs Johnnie, sans
attendre d'y être invité, était passé
derrière le bar pour se servir lui-même. Je crois me
rappeler que, par nervosité, précipitation, tremblement
ou je ne sais quoi, il versa une bonne giclée de vodka sur
sa chaussure. Ma mère, qui ne supportait pas le gaspillage,
se leva précipitamment.
- Qu'est-ce que vous faites ? protesta-t-elle d'une voix soudain
enrouée. Il fallait demander, monsieur !
- Mais il est encore temps, mademoiselle ! Etre servi par vous,
c'est avoir son couvert au paradis !
Il remit la bouteille à ma mère en esquissant une
révérence bouffonne. Puis il tendit son verre devant
lui avec l'humilité du clochard brandissant son gobelet à
la sortie de la grand-messe.
- Ne croyez-vous pas que vous avez déjà assez bu ?
demanda ma mère que ces pitreries n'amusaient pas.
Il n'eut pas le temps de répondre, car la foudre tomba sur
un pylône proche de l'hôtel et nous fûmes plongés
dans le noir. Plus question de réviser ma géométrie.
Ni de préparer l'interrogation écrite d'histoire.
- Cette fois on n'y coupera pas ! dit le Yachtman qui tenait un
sujet de conversation. Va falloir se passer de lumière au
moins jusqu'à demain matin. Il n'y a qu'en France qu'on tolère
ce scandale. Au moindre orage, tous dans le noir. Encore si nous
étions dans les îles Féroé
Mais déjà ma mère avait allumé un rang
de bougies. Son visage grave glissait doucement derrière
les flammes qui vacillaient. Toujours active. Toujours digne. Trouvant
toujours la chose à faire au bon moment, le geste juste.
Pour un peu, je lui aurais crié " je t'aime, maman,
méfie-toi ! ". Mais j'avais la langue collée
aux dents et j'étais soufflé par le sans-gêne
de ce charmeur en veste verte qui suivait des yeux l'éclairage
des bougies sans cesser de chantonner. Quand ma mère arriva
à son niveau, il se pencha vers elle brusquement au risque
de se griller les sourcils. Résultat : ce fut elle qui, en
reculant, se brûla le pouce et dut le plonger dans l'eau froide.
Je m'étais approché en douce du baby-foot et j'avais
commencé de jouer seul. Dans mon dos maman disait que ce
n'était rien, vraiment rien du tout, ce sont là des
choses qui arrivent quand on se presse, et Johnnie, oubliant de
s'excuser, répétait " my God ! " avec cette
voix de canard en caoutchouc qui évoquait pour moi l'Amérique.
Certains jours, il me semble que c'était hier que ma mère
servait des apéritifs pendant que je m'entraînais au
baby-foot. Je revois le long mur de baies vitrées qui donnait
sur la terrasse, la disposition des guéridons, la forme exacte
du comptoir avec sa barre de métal et ses hauts tabourets
de bois verni. J'aimais me percher sur ces sièges durs, au
milieu des pêcheurs qui m'appelaient pour rire " le champion
". J'ai dans l'oreille leur accent, leurs voix, leurs plaisanteries,
leur tristesse quand l'OM avait perdu. D'autres fois, je n'arrive
même pas à me rappeler les couleurs fanées -
vert et fuchsia - de l'auvent de toile rayée qu'on déroulait
sur la terrasse à l'heure chaude. Et pourtant c'était
souvent moi qui tournais la manivelle.
Le soir où Johnnie Wood a fracassé les lanternes du
parking avec sa Jaguar, qui aurait pu imaginer que notre vieil hôtel
serait si vite démoli pour faire place au nouveau port de
plaisance ? Ce soir-là, nous avons soupé aux bougies,
tous les quatre, à la même table, pendant que les éclairs
se succédaient presque sans interruption derrière
les baies fouettées par la pluie. Johnnie mangeait peu, buvait
beaucoup, marmonnait et battait du pied presque sans interruption.
Ma mère était calme et bizarre. L'esprit ailleurs.
Dieu sait pourquoi elle avait ressorti cette robe noire à
bretelles qui la serrait à la taille, mais qui lui allait
bien. Le Yachtman portait sa veste d'amiral comme tous les dimanches
soir et je crois, sans en être sûr car les faits sont
prescrits, qu'il s'était passé du cirage noir sur
les tempes. La situation était désavantageuse pour
lui. Il y faisait face en répétant qu'il avait essuyé
des intempéries autrement plus violentes dans ses voyages
et qu'il resterait sur le pont. Une fois, nous raconta-t-il, son
voilier avait démâté près du cap Horn
et une autre fois, dans la zone des icebergs, il avait évité
de peu une cathédrale de glace qui dérivait dans le
brouillard.
- Ce n'était pas plutôt une mosquée ? suggéra
Johnnie qui se moquait du vieux menteur.
- Non, monsieur. C'était Notre-Dame de Paris avec ses gargouilles
givrées et ses tours taillées à même
la banquise. La grande porte était ouverte à deux
battants, on voyait la foule à genoux pendant la messe et
l'archevêque qui soulevait le soleil jaune de l'ostensoir
Au milieu de ces visions, la lumière revint dans la salle.
J'éteignis toutes les bougies sauf une pour le cas où
il y aurait une autre coupure. Le Yachtman ne parlait plus. Ma mère
servit le dessert.
- Vous mettrez les lanternes sur ma note, lui dit Johnnie de sa
voix molle. Et vous me donnerez une chambre s'il vous en reste.
- S'il m'en reste ! Vous pouvez louer tout l'étage !
Elle alla décrocher une clé au tableau, la posa sur
la table sans se rasseoir, puis retourna dans la cuisine. Johnnie,
reprenant son étui à guitare sous le comptoir, monta
l'escalier. Je n'avais pas besoin de regarder le tableau pour savoir
qu'il avait eu droit à la chambre des mariés, la seule
dont le long balcon donnait sur le phare blanc.
Dès que nous fûmes seuls de part et d'autre de la table,
le Yachtman laissa éclater sa colère. " Quelle
arrogance ! Quelle muflerie ! Pour lui, nous faisons partie du mobilier.
Il entre sans dire bonjour et ne salue pas en partant. Avez-vous
remarqué, Silvio, comment il se comporte avec votre mère
? Notez bien que je ne suis pas sur les rangs pour l'épouser
Bien qu'elle soit la plus belle femme que j'aie croisée depuis
ma dernière escale en Islande, dès que je reçois
le gouvernail que j'ai commandé, je mets le cap sur le Grand
Nord et bye bye ! A moi la grande solitude ! Croiser des icebergs
ou accompagner des baleines, c'est autre chose que de se saouler
à la vodka ! Il n'empêche que je suis révulsé
par la façon dont ce blanc-bec embobine sous nos yeux une
hôtesse aussi charmante. Il débarque ici ivre mort
! Il s'installe au bar, il chantonne, il bat la mesure du pied,
et voilà votre mère qui change de robe et qui le dévore
des yeux. "Et je me repeigne et je mets du rouge, et je ne
boutonne pas le haut de mon chemisier, et je laisse ce malotru susurrer
my God au lieu de le repousser d'une gifle !" Quelle leçon
pour vous, jeune homme ! "
J'avais écouté ces ruminations en me balançant
sur ma chaise et je me disais qu'il n'avait pas tort de se plaindre,
le vieux jaloux. J'étais moins naïf qu'il ne le croyait.
J'avais souvent vu des hommes faire des avances à ma mère,
la retenir par le poignet ou la suivre dans la cuisine. Sans porter
atteinte à sa mémoire, je peux dire que les illades
et les compliments étaient de règle avec les pêcheurs.
Mais à présent il y avait quelque chose de nouveau
dans ce manège. Presque une fatalité. Pourquoi ma
mère, qui avait toujours su repousser les mains des clients,
leurs regards appuyés et leurs allusions dépourvues
de style, acceptait-elle qu'on lui manque de respect ?
Au cours de la nuit, une bourrasque souleva un des guéridons
de notre terrasse et le projeta contre les volets de la grande salle.
Réveillé en sursaut, je sortis pieds nus dans le couloir
et butai sur Johnnie étendu de tout son long devant la chambre
de ma mère.
- Vous êtes tombé ? lui demandai-je en m'agenouillant
près de lui.
- Oui, mon vieux, je suis tombé de haut et ça fait
mal. J'ai beau jurer qu'on ne m'y reprendra plus, je me fais toujours
avoir. Quelle femme extraordinaire ! O my God ! Si elle voulait
!
Il avait élevé la voix pour être entendu de
ma mère qui s'habillait derrière la porte. Le plus
fort de l'orage était passé. J'avais sommeil. J'aurais
voulu retourner dans mon lit au lieu de frissonner dans le couloir
mais il me barrait le passage avec son corps.
- Tu es gentil, toi. Tu ne ressembles pas aux gens de ma famille.
Comment t'appelles-tu ?
- Silvio.
- Qu'est-ce que tu aimes comme musique ?
- Ben
les chansons
- Ecoute du blues, si tu veux comprendre la vie ! A part ça,
une Harley Davidson te ferait plaisir ?
- Je suis trop jeune pour avoir une moto !
- Un cyclomoteur alors ! Tu me diras la marque que tu préfères
!
- Peugeot !
- On verra ça plus tard. Pour le moment, c'est ta mère
qui me préoccupe. Quelle femme magnifique ! Pourquoi refuse-t-elle
de m'ouvrir ? Elle est amoureuse de moi. Je le vois, je le sens,
j'en suis certain. C'est idiot de nier ce qu'on éprouve.
La vie est si brève. Appelle-la, toi ! Si, si, appelle-la
! Dis-lui que tu es malade, que tu as la fièvre, ce genre
de truc, ça marche toujours. Je parie qu'elle est là,
derrière la porte. Pourquoi n'ouvre-t-elle pas ? Je suis
sûr qu'elle a envie de finir la nuit avec moi. Ses yeux me
le disent. Et ses seins qui remuent comme des pigeons affamés.
La vérité, c'est qu'elle a peur du serpent noir
Ummmmm, black snake crawling in my room
Ummmmm, black snake crawling in my room
Yes, some pretty mama better get this black snake.
Ummmmm, un serpent noir se glisse dans ma chambre
Ummmmm, un serpent noir se glisse dans ma chambre
Ouais, une pretty mama ferait bien de l'attraper, ce serpent noir
.
La porte s'ouvrit. Ma mère apparut dans sa robe de nuit à
fleurs blanches. Pantoufles mauves. Cheveux dénoués.
Elle éclata de rire en nous voyant serrés l'un contre
l'autre comme un couple d'enfarinés.
- Qu'est-ce que vous faites là, tous les deux ?
- Le serpent noir m'a réveillé, murmura Johnnie. Je
l'ai suivi dans le couloir. Il m'a conduit à votre porte.
Ma mère cessa de rire et s'adressa à moi, d'une voix
changée.
- Qu'est-ce que tu attends pour aller dormir ? Ce n'est pas une
heure pour toi. Va te coucher.
Rien qu'à sa façon de me dire trois fois la même
chose, je compris qu'elle était plus troublée qu'elle
ne voulait le montrer et que tout devenait possible.
A mon réveil, je fus frappé par le silence qui régnait
aussi bien dans l'hôtel que tout autour. J'écartai
les doubles rideaux de la fenêtre. Stupéfaction ! Le
triangle de plage que j'apercevais de ma chambre était recouvert
d'objets hétéroclites apportés par la tornade
: planches, poutres, bouées, arbres déracinés,
panneaux publicitaires, parasols, meubles de jardin. Au-dessus de
cette accumulation de rebuts, le ciel était d'un gris uniforme
et luisant, sans le moindre souffle d'air. L'avancée de la
terrasse ne me permettait pas de voir la mer mais j'étais
surpris de ne pas l'entendre gronder. A croire qu'elle aussi était
matée.
Au bout de longues minutes, un craquement me parvint de la grande
salle. Ma mère devait préparer le petit déjeuner.
Je m'habillai rapidement, enfilai mes chaussures de tennis et descendis
sur la pointe des pieds avec l'intention de la surprendre. Debout,
seul, près des baies vitrées, le Yachtman, un verre
à la main, regardait la mer.
- Voilà notre jeune héros qui refait surface après
une nuit agitée ! grommela-t-il, les dents serrées,
en venant vers moi. Profitez bien du répit que nous offre
la nature. Car l'orage n'est pas fini, loin de là. Le plus
violent est à venir. Ce soir on comptera les morts !
C'était la première fois depuis ma naissance que ma
mère n'était pas levée avant moi. D'habitude,
même avec la grippe, elle me préparait mon déjeuner
et me le servait. En hiver sur la table de la cuisine, en été
sur la terrasse. Et souvent, bien qu'elle eût déjà
déjeuné, elle reprenait une tasse de café avec
moi. Si elle n'avait pas le temps de s'asseoir parce que des clients
la réclamaient à l'étage, elle sortait la bouteille
de lait du frigo et la mettait en évidence près de
mon bol. Mais là, rien.
- Vous avez vu maman ce matin ?
Le Yachtman se força à rire en me regardant comme
si j'étais tombé de la lune. Cajun moon, Cajun moon
- Je ne sais lequel de nous deux est le plus à plaindre,
Silvio. Même un aventurier des mers polaires est dépassé
par le désastre de cette nuit. Que puis-je faire face à
la jeunesse ? Le combat est inégal. Dès que le téléphone
sera rétabli, j'appellerai les chantiers de Port-Camargue
pour qu'on remette à l'eau mon ketch et je vous dirai adieu.
J'ai une amie sur la côte ouest de l'Irlande. Je la prendrai
à bord et nous filerons vers le Groenland.
Le Yachtman retourna dans sa chambre faire ses valises, soi-disant.
Je passai la matinée à traîner dans la grande
salle. Je m'asseyais à une table, puis à une autre,
puis je revenais à la première. Je me préparais
des sandwiches, je jouais au baby-foot, m'arrêtant pour prêter
l'oreille aux bruits venant de l'étage. La porte d'entrée
de l'hôtel et celle du bar restèrent fermées.
A l'heure de l'apéritif, les habitués sonnèrent
en vain. Dans l'après-midi le tonnerre gronda de nouveau
et de grandes brassées de pluie s'abattirent sur la terrasse.
Pendant que je somnolais sur la banquette du fond, Johnnie, nu et
souple comme un guépard, apparut dans l'escalier, le sexe
pointé vers le ciel. Il alla droit au frigo de la cuisine,
remplit une assiette, prit une bouteille de côtes-du-rhône
entamée et remonta avec un demi-pain sous le bras et deux
verres ballons. A l'aller comme au retour il chantonnait le célèbre
Backwater blues, de Bessie Smith, un morceau de circonstance :
When it rains five days and the skies turn dark as night
When it rains five days and the skies turn dark as night
Then trouble's takin' place in the lowlands at night
Quand il pleut cinq jours et que le ciel devient aussi noir que
la nuit
Quand il pleut cinq jours et que le ciel devient aussi noir que
la nuit
Alors le malheur se produit dans les basses terres la nuit
Voilà, monsieur Milianoff, comment j'ai appris que j'étais
seul, définitivement, au cours de cette lente et irréparable
journée. Une dure leçon qui me fut utile, peut-être.
Ou peut-être pas. Mais qui m'enfonça en moi un peu
plus.
A la tombée de la nuit, la lumière intermittente du
phare blanc m'arracha à la torpeur. J'allumai les lampes
de la salle et les projecteurs de la terrasse comme ma mère
l'aurait fait. Puis je me préparai une assiette de friandises
et je retournai dans ma chambre.
Le lendemain, le bar de l'hôtel reprit son air familier. Le
ciel était gris, la pluie fine et froide. Ma mère,
qui portait une robe jaune avec un gilet brodé, surveillait
le percolateur. Au comptoir, cinq ou six pêcheurs buvaient
des cafés ou des bières. Le Yachtman, oubliant sa
résolution de la veille, racontait son premier démâtage
dans les mers froides, à une époque où il n'y
avait pas de liaison par satellite. Sur le coup de midi, Johnnie,
qui s'était assuré la bienveillance du public par
une tournée générale, plaqua quelques accords
sur sa guitare pour obtenir le silence et marmonna plus qu'il ne
chanta le High water everywhere de Charley Patton que je ne connaissais
pas encore :
Backwater at Blythville, doctor weren't around
Backwater at Blythville, done took Joiner Town
It was fifty families and children, suffer to sink and drown.
L'inondation à Blythville, et pas un docteur dans le coin
L'inondation à Blythville et à Joiner Town
Il y avait cinquante familles avec leurs enfants,
Qui ont bu la tasse et se sont noyés.
- Si cette musique te plaît, mon petit Silvio, me dit-il en
reposant son instrument sur une table, je te ferai écouter
les meilleurs chanteurs de blues du monde. Blind Lemon Jefferson,
Big Bill Broonzy, Leadbelly, Robert Johnson, T-Bone Walker
Ces noms ne me disaient rien, mais c'était comme si l'on
avait agité devant mes yeux un billet pour l'Amérique
! Johnnie nous parla de ce coin du Mississippi qu'on appelle le
Delta, à ne pas confondre avec l'embouchure du fleuve. Le
Mississippi était l'Etat de l'Union où l'on comptait
le plus de lynchages. Le Delta, le pays du coton, était le
cur de l'enfer créé par les Blancs, le lieu
de naissance du blues. Il fallait la chaleur, la soif, la sueur,
mais aussi la ségrégation et la frustration, disait-il,
pour que naisse un chant qui fasse le tour de la Terre. " Le
soleil cognait si dur du matin au soir qu'un gamin était
chargé de servir de l'eau aux journaliers qui n'avaient pas
le droit de s'interrompre pour aller boire. De temps à autre,
l'un d'eux, n'y tenant plus, levait la tête et criait sa soif
à l'enfant. Cette modulation plaintive, ce cri repris de
rangée en rangée s'appelait le holler. Voilà
l'origine du blues. Voilà pourquoi c'est un chant qui prend
à la gorge. Le désir de la délivrance, et non
l'amour, poursuivait Johnnie en jetant un regard rapide vers ma
mère, est la source de la musique
"
Des anecdotes comme celle-là, ce timbré en connaissait
suffisamment pour remplir un livre, mais le jour dont je vous parle,
il n'a pas eu le temps d'en dire plus. Il y a eu un bruit à
l'entrée. Deux gendarmes ont fait irruption dans la grande
salle, tout dégoulinants dans leurs cirés bleus, les
sourcils mouillés, les joues rouges, leurs godillots versant
des flaques sur le carrelage en damier.
- Le propriétaire de la Jaguar figure parmi vos clients ?
a demandé le plus âgé, sans doute le chef, à
ma mère qui n'avait pas l'air à son aise.
Johnnie, de sa place, par-dessus son verre vide, a bredouillé
d'une voix dédaigneuse :
- Désolé, les amis, je ne la vends pas
- Vous êtes Jonas Dubois ?
- On ne peut rien vous cacher.
- Cela fait douze heures que l'on vous recherche.
- Félicitations ! Moi, cela fera bientôt vingt-sept
ans et je ne me suis pas trouvé. Il est vrai que je ne dispose
pas des mêmes moyens que vous.
Les gendarmes écoutèrent ces déclarations sans
broncher. Le plus jeune posa un journal humide sur le comptoir et
l'ouvrit à la rubrique des faits-divers. Chacun put voir
Johnnie et ses musiciens en habits de scène sur un podium.
Un court article accompagnait la photo. Lisez vous-même :
" Inquiétude sur le sort de Johnnie Wood.
Parti en voiture pour Arles où il devait assister au mariage
d'un ami, le guitariste et chanteur Johnnie Wood (pour l'état
civil Jonas Dubois), héritier d'une des plus grandes familles
du Languedoc, n'a plus donné signe de vie depuis hier matin.
Son entourage redoute qu'il n'ait été emporté
dans la crue du Rhône comme plusieurs autres automobilistes.
"
- Dès que les lignes seront rétablies, appelez votre
famille, reprit le gendarme. Nous avons déployé des
moyens importants pour vous retrouver alors qu'il y avait des personnes
plus en danger.
- Navré de vous avoir déçus. La prochaine fois,
je me noierai et les priorités seront respectées !
- Ne faites pas le malin, cela vaudra mieux.
Les fonctionnaires repartirent. Johnnie suivit ma mère dans
l'office, lui raconta je ne sais quoi, la fit pleurer, puis revint
avec elle dans la salle, régla sa note, laissa un second
chèque pour les lanternes, reprit son étui et salua
la compagnie. Je courus jusqu'à la route pour le voir passer
devant moi dans son bolide. Par la portière, il me cria quelque
chose à propos du blues et de moi. Et il disparut dans la
pluie.
Les jours suivants, le ciel s'éclaircit. Un vent doux parcourut
les marais salants inondés et sécha les dunes. Ce
fut un ruissellement continu des Cévennes jusqu'à
Marseille. Tous les chemins creux, tous les arbres, tous les toits
en pente évacuèrent goutte à goutte le déluge
qui alla s'engloutir dans la Méditerranée. Sur la
plage de la Bélugue, on ramassa des planches, des poutres,
des caisses brisées, des bidons, des jerricans, la carcasse
d'un pédalo. Au milieu de la boue laissée par la crue
du Vidourle, on exhuma une armoire pleine de robes et de méduses,
un buste de couturière, un divan de velours rouge et un coffre
de pirate, marqué d'une tête de mort, qui contenait
de la poudre à feu d'artifice.
Un matin, une voiture de livraison m'apporta une mobylette et trois
valises pleines de disques. Pas un mot d'explication. Pas de lettre,
rien. Ma mère me regarda faire des essais pétaradants
autour de l'hôtel et m'autorisa à me servir du cyclomoteur
le dimanche sur une route peu fréquentée. En semaine,
quand j'avais bâclé mes devoirs, j'allais m'enfermer
dans ma chambre pour écouter des blues dans le noir jusqu'à
l'heure du repas.
Sometimes I wonder why my dad give po' me away
Sometimes I wonder why my dad give po' me away
Lord, because I was dark-complexioned, Lord, they throwed me away.
Parfois je me demande pourquoi mon père m'a abandonné,
Parfois je me demande pourquoi mon père m'a abandonné,
Seigneur, c'est parce que j'ai la peau noire qu'on m'a jeté
dehors .
Et puis, un soir, revenant du collège, j'aperçus les
nouvelles lanternes autour du parking. C'étaient de véritables
uvres d'art que Johnnie avait commandées à un
verrier de Murano, et que l'on vendit aux enchères, des années
plus tard, quand la municipalité racheta l'hôtel pour
le démolir. Je me rappelle être resté des heures
à tourner autour de ces lampes avec une étrange fierté.
Je me souviens aussi que, quelquefois, des groupes de Japonais,
qui ne logeaient pas chez nous, demandaient la permission de prendre
en photo ces chefs-d'uvre, après nous avoir montré
en riant une luxueuse revue où nos lanternes figuraient.
Pendant la longue saison creuse qui durait près de la moitié
de l'année, ma mère s'occupa de faire agrandir la
terrasse et changea la disposition de la cuisine de manière
à faciliter le service de restauration rapide que nous pratiquions
en été. Elle imagina de proposer aux rares clients
de midi un menu express composé d'une entrée et du
plat du jour. Jamais elle ne laissa échapper la moindre remarque
à propos de Johnnie Wood.
Pour se désennuyer, le Yachtman, qui n'avait pas reçu
son safran neuf, à ce qu'il disait, peignit une marine sur
le mur du fond de la grande salle. Quand on eut retiré les
draperies qui masquaient l'échafaudage, on découvrit
un voilier pris dans les glaces, tandis qu'un ours blanc et un naufragé
partageaient un bloc de banquise dérivante.
La peinture attira une foule de curieux, y compris des connaisseurs
qui parlaient de trompe-l'il. Interviewé par un journaliste
local le jour du vernissage, l'artiste précisa qu'il ne s'agissait
pas d'une scène imaginaire, il avait fixé un événement
dramatique de sa vie d'aventurier, car seul le vécu mérite
qu'on y trempe ses pinceaux et qu'on s'en barbouille. Pour un peu,
il aurait montré sur ses bras les coups de griffes de l'ours
blanc. Ma mère, pendant l'entretien, remplissait les coupes
que je servais aux autorités, mais je voyais qu'elle tendait
l'oreille pour ne rien perdre des explications de l'artiste. Ce
fut le premier succès public du Yachtman à Cap-Marin,
et sans doute annonçait-il une autre victoire qui lui tenait
plus à cur. De ce jour, il commença de se tailler
la barbe très court, de se parfumer et de se noircir les
tempes. Sans cesser de raconter ses périples dans les eaux
froides, il aida ma mère à passer les commandes de
surgelés par téléphone ou à contester
les factures, et finit par traiter directement les affaires de l'hôtel
en prétendant avoir étudié dans les livres
les grands principes du commerce, au cours de ses hivernages forcés.
J'ignore comment il s'y prit, mais c'est un fait qu'il réussit
à faire venir chez nous, cet hiver-là, par un temps
à ne pas mettre un Viking dehors, de petits groupes de Danois
qui nous évitèrent la faillite. Là où
le Yachtman échoua complètement, c'est quand il se
mit en tête de m'aider à faire mes devoirs pour plaire
à ma mère. Je reconnais qu'il se montra calme et patient
à l'image du navigateur qui traverse le pot au noir et je
l'admire d'avoir enduré de ma part des rebuffades qui auraient
repoussé plus d'un bénévole, mais ses efforts
autant que les miens furent perdus, j'étais destiné
à rester au fond de la classe.
Après le départ de Johnnie, la vie de l'hôtel
avait retrouvé un cours tranquille, presque engourdi, mais
je sentais que quelque chose avait changé, je ne savais pas
quoi. Je prenais l'autobus tous les matins pour aller au collège
où je m'ennuyais, je rentrais à pied le soir par le
sentier de la plage. Si j'apercevais un cabriolet sur le parking
de notre hôtel ou si, de loin, je croyais découvrir
une silhouette nouvelle, je pensais que Johnnie était revenu,
mon cur bondissait, et je courais à toutes jambes vers
une autre désillusion. Ma mère, qui avait guetté
mon arrivée, m'aidait à retirer mon sac plein de livres,
m'épongeait le front et me bombardait de questions sur les
notes que j'avais eues et l'opinion des professeurs à mon
sujet. J'évitais de mon mieux les réponses franches
qui auraient ravivé son chagrin, je me lavais les mains bruyamment
pour éviter les reproches, je coupais une demi-baguette et
me préparais un sandwich. Puis je montais vite dans ma chambre
écouter mes blues préférés dont j'apprenais
les paroles par cur sans les comprendre.
See see Rider
See what you have done.
Made me love you,
Now you done gone .
Vois vois cavalier,
Vois ce que tu as fait.
Tu as fait que je t'aime
Et maintenant tu t'es tiré.
Puisque j'aborde des sujets dont je n'ai parlé à personne,
je vous dirai que ma mère et moi, monsieur Milianoff, nous
nous faisions souffrir sans le vouloir. Elle ne supportait pas que
je rêve, que je traîne, que je sois toujours le dernier.
Que je ne lutte pas pour décrocher les bonnes places. Moi
je n'aimais pas la voir travailler du matin au soir et donner la
priorité aux clients quand j'avais à lui demander
quelque chose. Ce qu'elle faisait par contrainte, par nécessité,
elle avait besoin d'y croire et de dire que ça lui plaisait.
Je ne le comprenais pas. Elle ne s'accordait jamais un moment de
repos, de répit, jamais une minute pour souffler et se réserver
un plaisir, sauf chaque soir, avant d'aller dormir, lorsque tout
était rangé, essuyé et frotté, deux
ou trois minutes dans l'ombre à regarder la mer au loin,
calme ou mauvaise, blanchie par la lune ou noire comme une plaque
de fourneau. On aurait dit alors, c'est une impression que j'avais,
qu'elle avait mis de l'ordre dans la grande salle pour recevoir
quelqu'un d'important qui avait été retardé.
J'avais remarqué aussi que parfois, à l'heure des
siestes, un moment creux avant la préparation du repas, elle
retirait son tablier qu'elle accrochait à une patère
et elle écoutait une chanson de Piaf sur le tourne-disque
en fumant une cigarette à bout doré que le Yachtman
disait avoir rapportée de Floride. A ce moment-là,
si un client s'approchait du comptoir pour commander une bière,
elle criait de la cuisine " j'arrive ! " sans bouger d'un
centimètre.
Ainsi passent les jours, les heures, les minutes. La cendre infime
qui en résulte tiendrait dans une cuillère à
café, mais cette cuillère-là, je la fais longuement
tourner dans ma tasse tous les matins et j'écoute le son
léger qu'elle produit quand je la heurte contre le bord.
Une année l'office de tourisme de la région finança
une campagne de promotion du littoral dans divers magazines européens.
On put voir sur une photo pleine page des jeunes gens qui couraient
vers la mer, une planche de surf sous le bras. Le Yachtman prétendait
être l'auteur du slogan qui accompagnait cette image : "
Cap-Marin, un coin de Californie en Camargue ". Très
efficace. Dès le mois d'avril des véliplanchistes
et des surfeurs affluèrent dans de vieilles camionnettes
remplies de leur matériel dernier cri, et le Yachtman renonça
à son départ vers les mers froides pour faire face
à la nouvelle situation. " Que fait le navigateur qui
reçoit un SOS ? me demanda-t-il, un soir où je le
surpris en train d'agrafer les additions de la journée. Même
s'il est en tête de la course, il renonce à la victoire,
change de cap et porte secours à son rival naufragé.
C'est la belle loi des marins, la seule devant laquelle je m'incline.
Faute de quelqu'un pour tenir la barre, l'hôtel de la Bélugue
irait à vau-l'eau et coulerait en quelques semaines. Donc
je reste et je me donne six mois pour remettre l'établissement
à flot avec des méthodes modernes. Plus tard, lorsque
les affaires seront rétablies, si votre mère veut
bien, un gérant la remplacera et nous partirons en croisière
sur mon voilier. Je connais des fjords en Norvège où
dès le printemps
"
Il avait déjà commencé, comme je l'ai dit,
à tenir le registre des réservations de l'hôtel
et à rechercher activement une nouvelle clientèle.
Pour alléger les tâches de ma mère, il engagea
un couple de Valenciens qu'il paya au noir. Impossible de savoir
qui des deux Catalans était chargé de la cuisine et
qui du ménage, car ils faisaient ensemble tous les travaux,
la paella, la plonge, les lits, les vitres, le service. Dès
lors, ma mère s'occupa presque exclusivement du bar où
elle régnait sans partage. Quand elle avait bu un verre de
trop, ce qui lui arrivait maintenant, elle disait que le comptoir
était son théâtre de marionnettes, son castelet.
Cela faisait rire les hommes dont certains, sous couvert de plaisanter,
se proposaient comme guignol.
A la fin, elle déclara que les chiffres lui donnaient des
migraines, le Yachtman exigea une procuration en bonne et due forme
pour tout ce qui touchait la gestion financière de l'hôtel,
il l'obtint, et je fus le seul à ne pas vouloir comprendre
le sens de cette collaboration. Les pêcheurs qui venaient
prendre l'apéritif à la même heure tous les
jours et les joueurs de cartes de l'après-midi n'avaient
pas les mêmes raisons de s'aveugler.
Un soir où j'écoutais de la musique dans ma chambre
pendant que les Espagnols servaient un groupe de touristes qui fêtaient
l'anniversaire de l'un d'entre eux, le Yachtman frappa à
ma porte.
- Nous traversons une période difficile, me dit-il abruptement.
La situation est désastreuse, comme vous devez le savoir
(je ne savais rien). Les recettes des derniers mois ne couvrent
pas nos frais. Il y a urgence. Si personne ne vient redresser la
barre, la faillite est inévitable. Je suis un marin. Le capitaine
n'abandonne pas un bâtiment qui coule. J'ai donc pris une
décision importante. Je renonce à mon tour du monde.
Je vends mon bateau et je prends une part de l'hôtel.
- Ma mère est d'accord ?
- Naturellement.
Je ne savais que penser de cette annonce. Au bout d'un moment, ayant
rangé dans sa pochette le disque rare que j'avais reçu
le matin, je posai la question qui me brûlait les lèvres,
est-ce que je garderais la même chambre ou me faudrait-il
déménager ? Le Yachtman me regarda comme si j'étais
sorti d'une fissure du carrelage.
- Le bateau coule. Votre mère ne va pas bien. Nous sommes
au bord du désastre. Mais tout ce qui vous importe, c'est
d'écouter de la musique américaine dans une chambre
qui soit à vous ! Quand comprendrez-vous, Silvio, qu'on ne
peut rien garder, rien conserver, que nous sommes de passage sur
la Terre, tous destinés à lâcher prise, à
être jetés dans la nuit, balancés par-dessus
bord ? Vous avez de la chance d'être le fils d'une femme que
je respecte, sinon je mettrais en miettes votre précieuse
collection et je vous ferais sortir de cette chambre à coups
de pied au cul
Comme il était facile de le prévoir, après
avoir renfloué la Bélugue, le Yachtman a vécu
avec ma mère. Mais les affaires n'ont pas repris, l'évolution
de Cap-Marin et la création du port de plaisance condamnaient
notre vieil hôtel démodé. Dans le même
temps, j'ai appris que Johnnie s'était noyé en tentant
de faire un tour du monde à la voile en solitaire. Il faut
croire que, depuis le jour fatal de son baptême où
l'on avait versé quelques gouttes d'eau sur son crâne,
ce devait être son destin de finir chez les poissons.
Suite à la démolition de la Bélugue, ma mère
est allée vivre à Marseille avec le Yachtman. J'avais
quitté l'école sans regret, j'ai commencé comme
apprenti dans une briqueterie, puis j'ai été manutentionnaire
chez un grand distributeur et enfin veilleur de nuit à La
Grande-Motte. Je le serais encore probablement si je n'avais pas
parlé au maire de Cap-Marin le soir du 14 Juillet, après
le feu d'artifice. Je lui ai rappelé le temps où nous
jouions ensemble au baby-foot en mangeant les cornets de glace qui
allaient être périmés. Le mois suivant il m'a
engagé comme gardien du nouveau camping municipal. A quoi
tiennent les choses quelquefois !
Il me faut sortir à présent, j'ai dépassé
l'heure de ma tournée. Revenez une autre fois, j'ai beaucoup
de choses à vous dire. Et peut-être que vous aussi,
de votre côté
Si vous saviez ce que le silence
m'a fait souffrir
Plus le temps passe, plus j'ai envie de
savoir qui est mon père. Pourquoi ne m'a-t-il pas reconnu
? Et pourquoi suis-je condamné à ignorer son nom ?
Ma mère prétend que c'est pour mon bien : je ne supporterais
pas, à l'âge que j'ai, de parler à quelqu'un
qui ne souhaitait pas que je vive. A l'entendre on dirait qu'elle
me protège d'un gangster ! Ou d'un homme qui nous méprise
! Maintenant, je n'insiste plus pour ne pas la tourmenter. Autrefois,
quand je la voyais seule dans la grande salle, ayant un moment de
répit avant l'arrivée des clients, je m'arrêtais
d'écouter de la musique ou d'astiquer mon cyclomoteur, je
m'asseyais à côté d'elle et la bombardais de
questions. Aussitôt son visage se tendait, son regard s'embuait
de lumière triste. " Nous nous aimions, me dit-elle
un jour. Il ne voulait pas d'enfant. Je t'ai gardé. Un point,
c'est tout. " A force de la harceler, j'ai appris qu'il était
vivant, ce qui m'a rendu presque fou. Un soir j'ai demandé
à ma mère s'il passait à l'hôtel quelquefois,
elle m'a répondu dans un soupir " plus maintenant ".
Donc il était venu autrefois, monsieur Milianoff. Peut-être
avais-je joué avec lui sans savoir qui il était. Peut-être
avait-il écouté Cajun moon en regardant tomber la
pluie sur le phare blanc ou en m'aidant à faire mes exercices.
Puisque ma mère ne dira rien, il n'y a plus que vous qui
puissiez débrouiller ce mystère-là
***
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