JEAN-PIERRE
MILOVANOFF
L'offrande sauvage
roman
Prix des libraires
Jean-Pierre Milovanoff, homme de
théâtre, romancier, vit près
de Nîmes. Il est l'auteur de plusieurs
romans, parmi lesquels Le Maître des
paons (Julliard, 1997, prix Goncourt des
lycéens).
CHAPITRE 1
Péché d'orgueil
n
matin de janvier 1919, à
Col-de-Varèse, un village qui a
changé de nom plusieurs fois au cours des
siècles, on trouve un enfant dans la neige.
On le réchauffe, on l'habille, on lui frotte
la bouche avec de l'huile. Le curé le
baptise dans son église et l'appelle Jean
Narcisse Éphraïm Marie Bénito.
Un riche fermier qui n'a pas de fils prend le petit
Jean avec lui. Désormais le garçon
aura une chambre dans la montagne. De sa
fenêtre il apercevra des troupeaux, le ciel
changeant, la gelée blanche sous les arbres,
la ligne des crêtes. Avec le passage des
oies, haut sur la vallée, son esprit
s'éveille aux questions. D'où
viennent les oies ? Pourquoi sont-elles si
pressées ? Où dormiront-elles ce
soir ? Est-ce la crainte qui les chasse ou
l'espérance qui les conduit ? Plus
tard, quand l'enfant sera devenu un vieil homme qui
dessinera sur le sable avec ses gros doigts
déformés, ces questions le
tourmenteront de nouveau. Inutilement. La
leçon que chacun retient de son
expérience lointaine ne pèse pas plus
qu'un duvet sur la tête de la fourmi.
Maintenant l'enfant a grandi, il est fort, il aime
courir et jouer, se cacher derrière une robe
ou un meuble, il n'a peur de rien, on dirait le
petit d'un ours, qui aurait les yeux bleus et
s'avancerait en grognant au milieu d'un peuple
d'abeilles. Quand il saisit, entre ses doigts, la
pomme rouge qu'on lui a tendue, personne ne peut la
reprendre, à moins de lui glisser à
l'oreille quelques chansons ou de l'embrasser dans
le cou. À table, son père adoptif
pose la cuillère contre l'assiette et le
regarde avec fierté en clignant les yeux.
Après le dessert, il le reconduit dans sa
chambre et attend qu'il soit endormi avant de se
retirer doucement. Encore laisse-t-il la porte
ouverte pour le cas où le dormeur
appellerait dans son sommeil.
Si l'orgueil est bien le péché des
péchés, la faute qui contient tous
les manquements à venir, sans doute est-ce
un péché d'orgueil de regarder
longuement, en silence, l'enfant qui dort, enfoui
sous un édredon, et de vouloir qu'à
son réveil il trouve au chevet de son lit
les habits de soie des géants.
Peut-être est-il interdit aux mortels
d'imaginer à l'avance une gloire que la
bête hasardeuse déchirera d'un coup de
dents quand elle aura faim.
Fourmis noires
Mais il est temps de présenter ce fermier
qui n'a pas de fils. Il s'appelle Jardre. Et de son
prénom : Bienvenu. Sa famille passe
pour la plus ancienne de la région. Une des
plus possédantes, par conséquent. Ce
qui ne veut pas dire qu'elle dispose d'argent
frais, bien au contraire. Forêts jeunes et
vieux glaciers n'emplis-sent pas le bas de laine,
dit le dicton qui résume la sagesse des
montagnards. Et il est vrai que les domestiques de
Bienvenu n'entendent les pièces sonner dans
les poches de leur patron qu'une fois l'an, quand
le maître a vendu son bois.
À quarante ans, Bienvenu Jardre, que tout le
pays appelle déjà le vieux Jardre,
est un homme déroutant, peu facile à
vivre, lunatique et sujet à la distraction.
Même en plein jour, il garde une allure
d'oiseau de nuit, se déplace lentement, ou
par à-coups, comme si ses pieds
étaient retenus par des poids. Quand il y a
une décision à prendre d'urgence, il
ne dit ni oui ni non, mais porte la main à
ses yeux et laisse voir par la fente de ses
paupières une lueur grise comme la pointe
d'un clou neuf. Tantôt il scrute les gens qui
lui parlent comme s'il les voyait pour la
première fois, tantôt son regard fuit
le long des murs et s'attarde sur des reflets que
personne ne remarque. Est-il candide ou astucieux,
innocent ou neurasthénique ? Même
la vieille Lise, sa cuisinière, ne peut le
dire.
J'ai mon opinion sur le vieux Jardre. Je
prétends que la vie l'écorche
facilement et qu'il a besoin, pour la rendre
légère comme un vin blanc, d'un petit
bagage de ruses qui tiendrait dans les quatre coins
d'un mouchoir. Si je dénouais le mouchoir
sans plus attendre, que
découvrirais-je ? L'habitude (ou la
volonté) d'accorder plus de prix aux
senteurs boisées d'un cigare qu'aux
victoires des maréchaux ; l'art de
cacher la détermination sous la lenteur et
d'agir sans prendre conseil ; une
manière toute personnelle de somnoler sur la
terrasse, les yeux mi-clos, au lieu de bondir
au-devant de l'opinion quand elle réclame
des actes, des têtes, des
représailles.
Les familiers de Bienvenu, qui sont peu nombreux,
pensent que sa bizarrerie s'est aggravée
depuis qu'il est veuf. Tous se plaignent à
demi-mot de ne pas prévoir ses brusques
revirements, et surtout de ne pas comprendre
pourquoi, en l'absence de causes précises,
il passe si vite de l'exaltation à
l'abattement, ou l'inverse. C'est le meilleur des
hommes, disent-ils, mais on ne sait jamais ce qu'il
veut, un jour une chose et le lendemain son
contraire.
En dépit de ses sautes d'humeur et de ses
lubies, maintenant qu'il a la charge d'un fils
adoptif, Bienvenu ne manque pas de suite dans les
paroles. Sa propre enfance a été
chaotique et bâclée, à ses yeux
du moins. Comment se soustraire à la honte
de savoir tout juste écrire son nom ?
Pour se venger de sa propre ignorance, le vieux
fermier fera donner à l'enfant l'instruction
que lui-même n'a pas reçue.
Voilà pourquoi un matin d'octobre pluvieux,
Bienvenu Jardre, en costume de demi-deuil et melon
noir, conduit lui-même à
l'école son protégé dans la
carriole à quatre roues, repeinte de frais.
Quel événement ! Pour le
décrire, il faudrait des mots qui n'auraient
jamais servi aux menteurs, des mots frêles
comme des coquilles d'amande pleines de silence et
de larmes, des mots qui résonnent dans la
poitrine comme des appels dans un bois.
L'école que va fréquenter Petit Jean
n'a rien d'un édifice grandiose. C'est une
ancienne étable aménagée,
derrière l'église. Il n'y a qu'une
classe pour tous. Le curé fait
l'instituteur. Assis au milieu de garçons
plus âgés que lui, l'enfant respire
les odeurs de bouse et de bois qui sont les odeurs
de partout, la transpiration des montagnes ;
et il n'est pas dépaysé. Du matin au
soir, ses yeux bleus vont et viennent entre les
épaules des grands, et son petit visage
d'ours en quête de miel cueille les questions
du vieux prêtre avant qu'il ait fini de les
poser. Mais à mesure qu'il apprend à
reconnaître dans les livres, et à
reproduire avec son crayon, les fourmis noires de
l'alphabet qui tissent l'histoire du monde, les
limites de Col-de-Varèse reculent.
Par-delà les conversations dans les granges,
les soupirs et les grognements près du feu,
les plaintes des vieilles, la colère des
bergers rappelant leurs chiens dans la brume et le
tintement des clarines, l'écolier
perçoit les milliers de vies qui l'attendent
comme des ombres dans la forêt.
Croyez-moi. La vérité est
enfermée sous tant de plis et de replis,
elle gît si profondément sous la
pierre et l'herbe gelée que même la
longue bêche du fossoyeur ne la
déterrera pas en un jour. C'est pourquoi les
histoires fausses, les fables, les éclats de
rire et les voix qui nous accompagnent de loin en
loin sont toujours si appréciés de
nous autres, les bons à rien, qui n'avons
que le rêve pour espérance. Elles
adoucissent la peine et raniment les illusions que
le temps n'a pas retenues. Elles ont la couleur du
vin glacé qu'on ramène de la cave et
qui se répand en pivoines sur la langue qui
le réchauffe. J'y reviendrai.
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