Premiers chapitres
Jacques-Alain Miller & Jean-Claude Milner
Voulez-vous être évalué?


J.A. Miller, gendre de Jacques Lacan, est l'éditeur des fameux Séminaires et occupe, en tant qu'analyste, une place centrale dans le champ freudien. J.C. Milner est philosophe. Ses ouvrages (sur la langue, l'école, la Shoah…) créent, depuis plus de vingt ans, l'événement intellectuel et alimentent de nombreuses polémiques.
I

ACQUES-ALAIN MILLER : Bonjour. Je suis content d'accueillir ici Jean-Claude Milner, que je ne vais pas vous présenter, parce qu'il me faudrait plus que le temps que ne durera ce cours. Je vais donc supposer que vous le connaissez. Bien qu'il n'ait pas encore atteint tout à fait la célébrité, il jouit néanmoins d'une notoriété certaine, qui ne demande qu'à monter un peu plus haut.
Il vient de m'apprendre que l'ouvrage qu'il a fait paraître tout récemment, sous un titre d'une grande délicatesse, Les Penchants - les penchants! - criminels de l'Europe démocratique, est commenté dans le Libération d'aujourd'hui. Je me suis emparé d'un exemplaire dans une travée en descendant les marches, et je vois que Philippe Lançon, qui a toujours une plume, offre une description amusante des réactions suscitées par l'ouvrage, que j'avais moi-même comparé à un Supplément au Voyage de Bougainville qui serait écrit dans le style de l'Ethique, celui de ses scolies.
Lançon dit ceci : "Depuis quelques semaines, comme des serpents devant un envoûtant joueur de flûte à idées, plusieurs intellectuels sont fascinés par le nouveau livre du philosophe Jean-Claude Milner. Son intelligence sèche…" Barthes avait commenté le sec et le mouillé chez Michelet. Le sec, c'est Robespierre, c'est mal. Mais il est bien que la poudre soit sèche.
JEAN-CLAUDE MILNER : Chez Roland Barthes, le sec, ce sont les Turcs qui installent une poudrière dans le Parthénon, avec cette conséquence que le Parthénon explose.
JACQUES-ALAIN MILLER : J'y étais il y a un mois. Athènes, qui était un peu poussiéreuse il y a dix ans, a été rénovée pour les Jeux Olympiques, et même le Parthénon fait maintenant très nouveau-riche. Reprenons : "Son intelligence sèche, sa qualité de terroriste courtois provoquant et incisant la société d'une voix douce, pour ainsi dire tasse de thé en main, son élitisme alpin, sa violence calme, sa lévitation dans le glacier de concepts qu'il utilise comme autant d'armes blanches, tout les paralyse, les enthousiasme, les inquiète. On va voir si ça va vous faire cet effet-là.
Je ne présente pas l'orateur, mais je présente le thème. L'évaluation. C'est un thème qui n'a pas été tellement traité dans la pensée contemporaine, me semble-t-il, sinon dans les traités de management, et sans doute aussi du côté de la gestion médicale. L'évaluation est pourtant un phénomène essentiel des temps qui courent. Ceux qui lisent la revue Elucidation verront à la fin du dernier numéro, dans l'extrait d'un journal que je tenais au mois d'octobre, comment j'ai trébuché sur cette affaire. C'est ce qui a fait que, la semaine suivante, quand Libération m'a demandé une prise de position sur l'amendement Accoyer, j'ai évoqué d'emblée l'évaluation et les évaluateurs. Nous avons retrouvé ce thème il y a quinze jours, lors du premier Forum des psys. J'ai alors demandé à Jean-Claude Milner s'il voulait bien y réfléchir, et il a fait samedi dernier sur ce sujet une intervention qui a frappé l'assistance - à la suite de quoi j'ai pensé à lui demander de traiter ce thème pour nous ici, en trois quarts d'heure, de façon à avoir ensuite une discussion.
JEAN-CLAUDE MILNER : Je remercie Jacques-Alain Miller de m'avoir invité à parler devant vous, dans une circonstance qui, je crois, est importante. Il s'agit de bien autre chose que de la question particulière qui est soulevée par l'amendement que vous connaissez. La question particulière, c'est de savoir comment vont être organisées pour les décennies à venir, ou en tout cas pour la décennie à venir, certaines professions, celles qui s'occupent de ce que j'appelle, après d'autres, le malvivre. Le malvivre est immédiatement situé par l'auteur de l'amendement au registre de la santé mentale. Monsieur Bernard Accoyer s'est exprimé sur ce point en termes clairs : étant admis que la santé mentale relève de la santé publique, étant admis que la santé publique relève des fonctions régaliennes de l'Etat, la santé mentale relève des fonctions régaliennes de l'Etat. Et puisque le malvivre relève de la santé mentale, le malvivre relève des fonctions régaliennes de l'Etat.
Au-delà de cela, qui importe en lui-même, la situation a ceci d'intéressant qu'elle combine deux paradigmes que je crois décisifs dans ce qu'on peut appeler la détermination du moderne, d'une part le paradigme problème-solution et d'autre part le paradigme de l'évaluation.
On commence par poser qu'il y a un problème; on commence à le poser, pourquoi? parce qu'une plainte vient de la société. Inutile de chercher à savoir si cette plainte est fondée, si elle est massive, on en fait état comme d'un axiome. Or, lorsque un problème est posé dans la société, on demande au politique d'en trouver une solution. Tel est le paradigme des rapports entre politique et société dans l'univers moderne.
Dans le cas présent, la solution est présentée en termes d'évaluation. Or, il faut remarquer que les deux paradigmes se co-appartiennent. Il est tout à fait évident que la forme problème-solution vient de la mathématique, prise en son sens le plus large - géométrie, arithmétique, peu importe. Quant au paradigme de l'évaluation, il vient de la mesure et du calculable. Que le calcul soit de l'ordre de la quantité ou de la qualité, que l'évaluation soit quantitative ou qualitative, on est toujours dans le paradigme de la mesure.
Autrement dit, il y a quelque chose de commun entre les deux paradigmes, ce quelque chose de commun, c'est une structure fondamentale pour une mathématisation, qu'elle soit théorique ou pratique : je veux parler de la mise en égalité.
Quel est le propre d'une solution, quand elle est bonne? Eh bien, elle substitue salva societate, tout le reste de la société étant préservé, elle substitue à quelque chose qui posait un problème, autre chose qui fait que le problème n'est plus là. On remplace, pièce pour pièce, une pièce qui ne marche pas, qui fait problème, par une pièce qui marche. La forme de la pièce substituée peut reprendre ou non la forme de la pièce antérieure, peu importe. En vérité, le paradigme problème-solution est un schéma de substitution par équivalence.
Dans l'évaluation, vous avez aussi une substitution salva societate. Substitution de quoi à quoi? eh bien, de l'évaluation évaluante à la chose évaluée. Vous aviez au départ, mettons, je prends un exemple au hasard, un psychologue; à l'arrivée, vous avez à la place un psychologue évalué. Bien entendu, vous ne voyez pas la différence; le psychologue non évalué et le psychologue évalué ont les mêmes traits, le même comportement, mais en vérité une substitution très importante s'est produite, parce que le psychologue évalué rentre dans l'ensemble des êtres et des objets évalués. Il est devenu une valeur à visage humain. Cette substitution, à elle seule, constitue le premier pas de cette autre substitution qui est la substitution d'une solution à un problème.
Dans le cas qui nous occupe, à s'en tenir à la version douce qu'on présente aux amateurs de conciliation, on pourrait même croire que le simple fait d'évaluer constitue l'alpha et l'oméga de la solution. Il suffit alors qu'il y ait eu évaluation pour qu'il y ait déjà solution. La logique en tout cas est parfaite, puisque, dans les deux cas, fonctionne la même structure de substitution par équi- valence, salva societate.
La société sauvée, sauver la société, ou, comme le disait Foucault : "Il faut défendre la société. C'est le titre d'un de ses derniers et très importants séminaires.

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