Premiers chapitres
Arthur Miller
La descente du Mont Morgan
Roman
Traduit de l'américain par Christophe Mercier

 

Arthur Miller, né en 1915 à New York, est le dramaturge acclamé de Mort d'un commis voyageur (1949) et des Sorcières de Salem (1953). Il est également l'auteur de nouvelles, dont Les Misfits (adaptée au cinéma et interprétée, entre autres, par son ex-femme, Marilyn Monroe), et de plusieurs romans, dont Une fille quelconque (Grasset, 1995), et d'une autobiographie, Au fil du temps (Grasset, 1988).

 
NOTE POUR LA REPRÉSENTATION
L'action épouse les pensées de Lyman Felt aussi bien dans la réalité que dans ses souvenirs, ou dans ses songes. La scène doit donc être un espace ouvert, afin d'assurer la fluidité des transitions, qui se font sans marquer de pause, sauf si le texte le précise.
Lyman peut entrer et sortir de son lit d'hôpital sans changer de vêtements ; même s'il est habillé, le simple fait qu'il remonte ses couvertures jusqu'au menton suffit à suggérer qu'il est en tenue d'hôpital. Lorsque cela est indiqué, cependant, il peut lui arriver d'être vêtu d'une robe de chambre.
 

ACTE PREMIER
SCÈNE I

yman Felt est assoupi sur un lit d'hôpital. L'infirmière Logan, assise sur une chaise, près de lui, lit des magazines. Elle est noire. Lyman dort profondément ; de temps en temps, il ronfle.
lyman
(Les yeux encore fermés) Merci, merci beaucoup à tous. Je vous en prie, asseyez-vous. (L'infirmière lève les yeux et le regarde) On a beaucoup de... pas de pain, si, de pain... sur la planche, cet après-midi, alors prenez place et croisez les... Non, non... (Il rit doucement) Ne croisez pas les jambes, asseyez-vous, tout simplement...
l'infirmière
Vous avez subi une grosse opération, Mr Felt. Il faut vous reposer... A moins que vous ne soyez en train de rêver ?
Pendant un moment, il somnole, ronfle, puis...
lyman
J'aimerais que vous considériez maintenant l'assurance vie d'un nouveau point de vue. Je voudrais que vous voyiez tout le système économique comme une énorme mamelle. (L'infirmière a un petit rire étouffé) Et chaque individu doit trouver un bonne place pour sucer. (Elle rit plus fort) Ce qui nous donne le mot " suce-cés ". Ou bien... non, ce n'est pas ça.
l'infirmière
Vous savez, après une opération pareille, vous feriez mieux de vous reposer.
lyman
Vous êtes noire ?
l'infirmière
C'est ce qu'on me dit.
lyman
Tant mieux pour vous. Vous savez, pour des gens comme vous, j'ai le meilleur programme de formation de n'importe quelle entreprise. Et le premier qui a réussi à faire de vous des vendeurs. Il n'y a pas d'élections ces temps-ci, non ? Eisenhower, ou quelqu'un comme ça ?
l'infirmière
On est en décembre. Et ça fait je ne sais combien de temps qu'il est mort.
lyman
Eisenhower est mort ? (Il fronce les sourcils en réfléchissant) Ah, oui, c'est vrai, c'est vrai !... Vous avez une idée de la raison pour laquelle je ne peux pas bouger ?
l'infirmière
(Elle retourne à sa chaise) Vous êtes entièrement plâtré. Vous vous êtes cassé pas mal d'os.
lyman
Qui ?
l'infirmière
Vous. Vous avez démoli votre carrosserie. On dit que vous descendiez la piste du Mont Morgan en Porsche.
Elle a un rire étouffé. Il jette un regard de côté, essayant de se repérer.
lyman
Où... Où... Où suis-je ?
l'infirmière
Au Memorial Hospital de Clearhaven.
lyman
C'est Earl Hines ?
l'infirmière
Qui ?
lyman
Ce piano. On dirait du Earl Hines. (Il fredonne un air de Earl Hines. Il a un rire entendu de connaisseur) Ecoutez ça. C'est pas magnifique ? Jimmy Baldwin, il y a bien, bien longtemps, quand j'écrivais encore... me disait souvent : " Lyman, au fond de toi, t'es un nègre. " (Il rit doucement. La musique s'éloigne. Il demande, avec, maintenant, un peu d'inquiétude...) Où suis-je ?
l'infirmière
Au Memorial Hospital de Clearhaven.
lyman
(Il comprend peu à peu) A Clearhaven ?
l'infirmière
Votre femme et votre fille viennent d'arriver de New York. Elles sont dehors, dans la salle d'attente.
lyman
(Il essaie d'être prudent, mais il est encore dans la confusion) De New York ? Pourquoi ? Qui les a prévenues ?
l'infirmière
Où est le problème ? Pourquoi on ne les aurait pas prévenues ?
lyman
Et on est où ?
l'infirmière
A Clearhaven. Moi-même, j'arrive du Canada. Je viens juste de commencer ici. On a encore des chemins de fer, au Canada.
lyman
(Il a un instant de trouble silencieux) Ecoutez. Je ne me sens pas bien... pourquoi est-ce qu'on est en train de parler des chemins de fer du Canada ?
l'infirmière
Non, j'en parlais juste à cause de la tempête.
lyman
Et alors... alors... à propos de ma femme... New York ?
l'infirmière
Elle est là, dans la salle d'attente...
lyman
Là, dans la salle...
l'infirmière
Et votre fille aussi.
lyman
(Au fur et à mesure que ses pensées deviennent plus claires, il devient plus tendu. Il regarde ses mains, les retourne) Est-ce que ça vous dérangerait... Juste, de... me pincer. (Elle lui effleure le visage. Devant la réalité, il se met en colère) Qui diable les a appelées, nom de Dieu ? Pourquoi est-ce qu'on ne m'a pas demandé mon avis ?
l'infirmière
Je suis nouvelle ici ! Je suis désolée si je ne donne pas satisfaction.
lyman
(Son angoisse augmente) Qui a dit que vous ne donniez pas satisfaction ? Qu'est-ce que ce... bavardage... qui n'en finit pas ? Pas bavardage, mon Dieu, ce que je voulais dire... (Il halète) Ecoutez, je ne peux voir absolument personne, et il faut qu'elles repartent tout de suite à New York.
l'infirmière
Mais puisque vous êtes réveillé...
lyman
Immédiatement ! Allez, faites-les partir ! (Il a une grimace de douleur) Aïe ! Je vous en prie, vite, allez ! Attendez ! Il n'y a pas... une autre... vous voyez ce que je veux dire, une autre femme, dehors ?
l'infirmière
Il n'y avait personne quand je suis passée.
lyman
S'il vous plaît... faites vite, hein ? Je ne veux voir personne. (L'infirmière sort, abasourdie) Oh, la pauvre Theo, ici ! Mon Dieu, qu'ai-je fait ! Comment ai-je pu prendre cette route dans une tempête pareille ! (Terrifié par la façon dont il s'est lui-même trahi) Putain, tu as donc perdu ta foutue tête ? ! (Pétrifié d'inquiétude, il regarde droit devant lui ; on perçoit de la musique. Alors qu'il est saisi par une vision de catastrophe, son humeur change) Oh, mon Dieu, ça n'est pas possible. (On découvre sa femme, Theo, et sa fille, Bessie, assises sur les sièges de la salle d'attente. Bessie sanglote. Lyman ne les regarde pas directement, mais se les imagine) Oh, Bessie, ma pauvre Bessie ! (Il se couvre les yeux, tandis que Bessie pleure) Non, non, non ! Ça n'est pas possible ! Il faut que je pense à autre chose !
Ce qu'il voit le tire hors de son lit, en tenue d'hôpital. La musique s'éteint.
theo
(Elle prend la main de Bessie) Chérie, calme-toi.
bessie
C'est plus fort que moi.
theo
Mais non, ce n'est pas plus fort que toi. Sois courageuse, ma chérie !
lyman
(Il s'approche des deux femmes) Oh oui ! Ma Theo ! Elle dirait exactement ça ! Quelle femme !
theo
Essaie de penser à tout ce bonheur. Pense à son rire. Papa aime la vie. Il se battra pour elle.
bessie
Jusque-là, il ne m'est jamais rien arrivé de grave.
lyman
(A quelques pas d'elles) Ma pauvre petite fille... !
theo
Mais tu verras en vieillissant... Finalement tout s'arrange. Et dans le bon sens.
lyman
(Il regarde devant lui) Oh oui... Bonne vieille Theo, bonne vieille épiscopalienne !
theo
Allons, Bessie ! Rappelle-toi les moments merveilleux qu'on a passés en Afrique ! Pense à l'Afrique !
bessie
Quelle femme étonnante tu es, Mère.
L'infirmière Logan entre dans la pièce.
l'infirmière
Il ne peut encore voir personne avant un moment. Est-ce que vous voulez que je vous trouve un motel ? C'est la saison du ski, mais mon mari pourrait sans doute vous en trouver un, il conduit le chasse-neige.
bessie
Vous croyez qu'il va s'en tirer ?
l'infirmière
Je suis sûre que les docteurs vont vous le dire. (Elle cherche visiblement à changer de conversation) Je n'arrive pas à croire que vous ayez réussi à venir de New York dans une tempête pareille.
theo
Quand on doit faire quelque chose, on y arrive. Enfin... Est-ce que vous pourriez appeler un motel ? Ça a été un voyage terrible...
l'infirmière
Il m'arrive d'avoir envie de retourner au Canada. Au moins, là-bas, on avait un chemin de fer.
theo
Nous aussi, on finira par en avoir un à nouveau. Il faut du temps pour que les choses se fassent, dans ce pays, mais on finit par y arriver.
l'infirmière
Si vous voulez encore du thé, n'hésitez pas.
Elle sort.
theo
(Elle se tourne vers Bessie, avec un sourire douloureux) Pourquoi ris-tu ?
bessie
(Elle effleure la main de Theo) Pour rien.
theo
Enfin, pourquoi ?
bessie
Eh bien, c'est qu'à mon avis, dans ce pays, les choses ne finissent pas toujours par se faire.
theo
(Elle retire sa main. Elle est blessée) Moi, je crois qu'elles arrivent à se faire, à la fin. J'ai vu des changements inconcevables il y a trente ans. (Elle se force à rire) Je t'assure, ma chérie, je ne suis pas naïve à ce point.
bessie
(Elle est agacée) Ne te fâche pas pour ça ! Les gens du coin sont gentils, non ?
theo
(Elle parvient à se reprendre) Je regrette que tu n'aies pas connu la vie dans une petite ville. C'est une bénédiction.
bessie
Je me demande si on ne devrait pas appeler Mamie Esther ?
theo
(Elle a le ton de quelqu'un qui fait son devoir) Fais comme tu veux. (Une petite pause. Bessie ne dit rien) C'est juste qu'elle est si impressionnable. Mais appelle-la si tu veux. Après tout, c'est sa mère.
bessie
Je le sais bien, qu'elle est superficielle, mais je ne peux pas m'empêcher de...
theo
Mais tu dois l'aimer. Elle, elle t'adore. C'est juste que moi, elle ne m'a jamais aimée, et que je l'ai toujours su, voilà.
Elle détourne les yeux.
bessie
Tu sais, elle peut être si drôle, parfois. Et elle est chaleureuse.
theo
Chaleureuse ? Oui, je suppose - à condition que ça ne l'attache à rien, ni à personne. Je n'ai jamais caché, ma chérie, que je pense qu'elle est le centre de son propre problème psychologique...
lyman
C'est parfait !
theo
Mais je pense que j'ai un préjugé contre elle. (Lyman a un rire silencieux en secouant joyeusement la tête : il reconnaît bien là sa femme) J'ai toujours pensé que c'est parce qu'il n'avait pas épousé une juive, mais...
bessie
Mais elle non plus n'a pas épousé un juif.
theo
Ma chérie, elle aurait détesté n'importe quelle femme qu'il aurait épousée... à part une héritière, ou une bombe sexuelle. Mais vas-y, je crois que tu devrais l'appeler. (Bessie se lève) Et dis-lui bien des choses, surtout.
Lyman a un rire sec. Il reconnaît bien là son caractère. Leah entre. Elle a à peu près trente ans, les cheveux blonds, un manteau en ragondin, qu'elle porte ouvert, des talons hauts. L'infirmière entre en même temps qu'elle.
lyman
(Au moment où elle entre, il se presse les mains sur les yeux) Non, qu'elle n'entre pas ! Ce n'est pas possible ! Qu'elle n'entre pas !
Incapable de supporter la situation, il fait un mouvement pour sortir, mais s'arrête au moment où...
leah
Avec tout l'argent qu'on a mis dans cet hôpital, il me semble que je devrais pouvoir parler à l'infirmière chef, pour l'amour du ciel !
l'infirmière
Je vais essayer de vous la chercher... !
leah
Et faites vite, hein ? (L'infirmière commence à sortir) Je ne lui demanderai qu'un petit renseignement, chérie !
L'infirmière sort. Silence.
lyman
(Il se parle tout seul. Il ferme fort les yeux) Arrête, pense à autre chose. Voyons... La nouvelle décapotable Mercedes... cette actrice, comment s'appelle-t-elle, déjà ?
Mais il ne parvient pas à se changer les idées ; et, effrayé, il tourne lentement la tête vers Leah, qui est assise, mais, très vite, se relève, et fait des va-et-vient. Theo et Bessie l'observent de côté, avec une curiosité polie. Leurs yeux se croisent. Leah lève les mains.
leah
C'était pareil quand j'ai eu mon bébé ici. Pour arriver à savoir si c'était un garçon ou une fille, c'était comme de leur arracher une dent.
bessie
Vous êtes là pour une urgence ?
leah
Oui, mon mari. Il a eu un accident de voiture sur le Mont Morgan. Et vous ?
bessie
Mon père. Il était en voiture, lui aussi.
lyman
(Les yeux au ciel, les mains serrées) Par pitié, par pitié.
theo
Les routes sont impossibles.
leah
Je n'arrive pas à imaginer ce qui lui a passé par la tête. Redescendre le Mont Morgan sur la glace... et de nuit, en plus ! C'est incompréhensible ! (Elle explose soudain) Le diable les emporte, j'ai le droit de savoir ce qui s'est passé !
Elle sort, bille en tête.
bessie
Pauvre femme.
theo
Mais elle devrait se rendre compte de tout le travail qu'ils ont. (Silence. Theo s'enfonce sur sa chaise, ferme les yeux. Un autre accès de sanglots menace Bessie, qui le surmonte, et se cache les yeux. Puis soudain elle craque, et se met à pleurer) Oh, Bessie, ma chérie, je t'en prie !
bessie
(Elle secoue la tête, impuissante) Je l'aime tant !
Leah revient, plus calme maintenant. Elle s'assoit, fatiguée, ferme les yeux. Pause. Elle se lève, se dirige vers une fenêtre, regarde à l'extérieur.
leah
Et la lune qui se lève, maintenant ! Tout le monde a un accident dans l'obscurité, et maintenant il fait assez clair pour qu'on puisse lire le journal.
bessie
Vous habitez par là ?
leah
Pas loin d'ici. On est au bord du lac.
bessie
Ça a l'air d'être une région magnifique.
leah
Oh, oui. Mais maintenant, j'irais à New York, sans hésitation. (Un sanglot soudain ; elle le refoule) Je suis désolée.
Mais elle pleure encore, sans pouvoir s'en empêcher, son mouchoir sur la bouche. Bessie est émue, et commence à pleurer aussi.
theo
Non, ça suffit, maintenant ! (Elle secoue le bras de Bessie) Arrête ! (Elle croise le regard indigné de Leah) Vous ne savez pas encore dans quel état il est, à quoi ça sert de continuer comme ça ?
leah
(Presque malgré elle) Vous avez sans doute raison.
theo
(Elle triomphe. Elle s'adresse aussi à Bessie) Bien sûr. Vous savez, on a toujours le temps de perdre espoir...
leah
(Sèche) J'ai dit que vous aviez raison, j'ai dit que j'étais d'accord avec vous ! (Theo se détourne, froidement) Je suis désolée !
Les femmes sont maintenant immobiles.
lyman
(Admiratif) Quelles femmes fortes, quelles femmes admirables ! Quels caractères trempés ! Dieu merci, c'est juste une chose que j'imagine pour me torturer... mais ça suffit, maintenant... (Il marche résolument vers son lit, mais, prisonnier de sa vision, s'arrête...) Voyons, que diraient-elles, ensuite ?
Les femmes se remettent en mouvement.
bessie
Vous faites de la culture à domicile ?
leah
On fait pousser à peu près tout ce qu'on mange. Et on commence, maintenant, à élever quelques pur-sang, à une petite échelle.
bessie
Oh, j'adorerais ça...
leah
Je vous envie votre calme, à toutes les deux. Vraiment, avec vous, je me sens mieux. Vous êtes de quel quartier de New York ?
bessie
74e Est.
lyman
Oh non ! Oh non !
leah
Pas possible ! Nous, on descend souvent au Carlyle...
bessie
Oh, c'est presque à côté.
theo
Vous avez l'air d'une New-Yorkaise.
leah
J'ai étudié l'économie trois ans à l'université de New York. J'adorais ça. Mais j'ai été élevée ici, à Elmira... et mes affaires sont ici, alors...
theo
Quel genre d'affaires ?
leah
Les assurances.
bessie
Comme Papa !
lyman
(Il se frappe la tête) Non-non-non-non-non !
leah
On est des millions à faire ça, vous savez. Vous êtes là-dedans, vous aussi ?
bessie
Non, je reste chez moi. Je m'occupe de mon mari.
leah
J'espère pouvoir vendre dans quelques années, trouver un endroit quelque part à Manhattan, et me contenter de passer le reste de ma vie à peindre du matin au soir.
bessie
C'est vrai ? Mon mari est peintre.
leah
Peintre professionnel, ou... ?
bessie
Oui. C'est Harold Lamb.
Lyman se précipite sur son lit et se remonte les couvertures sur la tête.
leah
Harold Lamb ?
Leah s'immobilise ; elle fixe Bessie. Elle se retourne pour regarder Theo.
theo
Eh bien, qu'y a-t-il ?
leah
Votre mari est vraiment Harold Lamb ?
bessie
(Satisfaite et fière) Vous avez entendu parler de lui ?
leah
Vous n'êtes quand même pas Mrs Felt, non ?
theo
Mais si.
leah
(Estomaquée) Alors vous... (Elle hésite, puis...) Vous n'êtes pas venue là pour Lyman, quand même ?
bessie
Vous connaissez Papa ?
leah
Mais... (Elles se tournent l'une vers l'autre) Comment ont-ils eu l'idée de vous prévenir ?
lyman
(Il s'assoit sur son lit et lève vers le ciel une main implorante, en murmurant tout fort) Arrêtez, arrêtez, arrêtez !
theo
(Elle ne comprend pas, mais commence à se sentir offensée) Pourquoi ne m'auraient-ils pas prévenue ?
leah
Eh bien... après tant d'années...
theo
Que voulez-vous dire ?
leah
Mais ça fait plus de neuf ans...
theo
Que quoi ?
leah
Que vous avez divorcé. (Theo et Bessie restent muettes de stupéfaction) Vous êtes bien Theodora Felt, non ?
theo
Qui êtes-vous ?
leah
Je suis Leah. Leah Felt.
theo
(Avec hauteur) Felt !
leah
Lyman est mon mari.
theo
Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous racontez ?
bessie
(Elle regarde Leah avec une curiosité intense. Elle est en colère contre Theo) Ne t'énerve pas contre elle, je t'en prie.
theo
Tais-toi !
leah
(Qui voit que Theo est de bonne foi) Enfin, vous avez bien divorcé, non ?
theo
Divorcé ! Mais qui êtes-vous, à la fin ?
leah
Je suis la femme de Lyman.
Theo voit qu'elle est sérieuse. Elle se tait.
bessie
Quand... quand vous êtes-vous... ? Je veux dire...
theo
(Elle reprend vie) Elle est folle ! C'est une espèce de cinglée !
leah
(A Bessie) Ça fera neuf ans en septembre.
theo
Vraiment ! Et qui a célébré cet... événement ?
leah
Le préposé aux mariages de la mairie de Reno, et un rabbin, ici, à Elmira. Mon fils s'appelle Benjamin, à cause du père de Lyman, et Alexandre, à cause de son arrière-grand-mère. Benjamin Alexandre Felt.
theo
(En une vaine tentative d'ironie) Vraiment !
leah
Oui, je suis vraiment désolée, si vous ne le saviez pas.
theo
Si je ne savais pas quoi ? De quoi parlez-vous ?
leah
Ça fait bientôt neuf ans qu'on est mariés, Mrs Felt.
theo
Que vous êtes mariés ? Et je suppose que vous avez des documents qui le prouvent ?
leah
Je dois avoir notre certificat de mariage, je pense.
theo
Vous pensez !
leah
(En colère) Enfin, j'en suis sûre ! Et je sais que j'ai le testament de Lyman dans notre coffre-fort...
theo
(Elle se moque, en vain) Et vous y êtes citée comme sa femme !
leah
Et Benjamin comme son fils... (Theo est figée par la netteté de Leah) Mais je suppose que vous avez plus ou moins la même chose... non ? (Theo est encore immobile comme une pierre) Il n'y a vraiment pas eu de divorce ?
bessie
(Elle jette un regard sur sa mère pétrifiée. Elle parle doucement, presque comme pour s'excuser) Non.
leah
Eh bien, je pense que nous ferions mieux de... faire connaissance, en quelque sorte. Et de parler. (Theo regarde dans le vide) Mrs Felt ? Je comprends ce que vous ressentez, mais il faudra bien me croire. Il me semble qu'on est devant un sacré problème. Mrs Felt ?
theo
C'est impossible, il y a neuf ans... (A Bessie) C'est quand on a été en Afrique tous ensemble.
bessie
Oh, c'est vrai. Le safari !
theo
(A Leah, avec un rire victorieux, et presque dément) On n'avait jamais été aussi proches ! On a traversé le Kenya, le Nigeria... (Elle ajoute, comme si ça expliquait tout) On a même été jusqu'en Egypte.
L'infirmière entre. Ça les galvanise toutes instantanément. Son regard va de l'une à l'autre.
l'infirmière
Le Docteur Lowry voudrait voir Mrs Felt, maintenant.
Pendant un instant, aucune ne bouge. Puis Theo et Leah se lèvent en même temps. Cette affirmation des prétentions de Leah raidit Theo, l'oblige à se diriger vers l'infirmière en acquiesçant. Elle titube et commence à tomber sur le sol.
leah
Soutenez-la.
bessie
Mère !
L'infirmière et Bessie retiennent Theo, puis l'allongent sur le sol.
leah
(Elle parle sans se retourner) A l'aide, quelqu'un vient de s'évanouir ! Où diable y a-t-il un docteur, nom de Dieu ? (A la cantonade) Est-ce qu'il y a un docteur dans ce foutu hôpital ?
Noir.



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