Premiers chapitres
Serge Michel et Michel Beuret
La Chinafrique
Pékin à la conquête du continent noir

Document

 

Tapis rouge pour le continent noir

Nous souhaiterions que la Chine dirige le monde et quand ce sera le cas, nous voulons être juste derrière vous. Quand vous allez sur la Lune, nous ne voulons pas être laissés derrière, nous voulons être avec vous. "

Le président du Nigeria
Olusegun Obasanjo s'adressant au président
chinois Hu Jintao, Lagos, avril 2006.

" Félicitations pour le Sommet de Pékin ". Les passagers qui atterrissent dans la capitale chinoise ce 3 novembre 2006 ne peuvent manquer ce message, placardé partout en mandarin, en anglais et en français. Mais félicitations pour qui ? Le Sommet n'a pas commencé ! La formule est très chinoise : le pays hôte se félicite de l'événement à venir, tout en félicitant ses invités indispensables à son succès. A l'exception de cinq petits pays encore liés aux ennemis de Taiwan 1, toute l'Afrique est là. Même le Sénégal, qui a divorcé de Taipei en octobre 2005 et le Tchad qui a dit oui à la Chine populaire en juillet 2006 avec un pistolet sur la tempe. Jamais aucun pays au monde n'a réuni chez lui autant de hauts dignitaires du continent, 48 pays (sur 53 au total), 41 chefs d'Etats et de gouvernement représentant 900 millions d'Africains. Ajoutez-y la population chinoise et ce sommet de Pékin concerne un tiers de toute l'humanité, deux milliards de personnes !
Sur la place Tiananmen, ce matin, tous les drapeaux des pays hôtes claquent au vent, à côté de la bannière rouge étoilée. Le long des avenues, des publicités en format mondial exhibent une main noire serrant une main à peau claire, chinoise. D'autres affiches évoquent l'Afrique en ce qu'elle a de plus attractif pour l'homme de la rue : des éléphants, des zèbres, des girafes.
C'est encore l'automne à Pékin et le ciel est bleu. D'un bleu inhabituel. Le plus souvent, une nappe de pollution sur la capitale cache le soleil. La disparition du smog ne doit rien au hasard. Pour la durée du sommet, les autorités ont interdit à 500 000 voitures de rouler, un quart du parc automobile pékinois. Et afin d'empêcher la formation du moindre nuage, nombre d'industries ont reçu l'ordre, elles aussi, d'arrêter la production. Les mandarins rouges ne font pas mentir la légende, ils sont bien les maîtres du ciel et de la terre.

La première édition du Forum de coopération Chine-Afrique s'était tenue à Pékin en l'an 2000, dans une relative indifférence internationale. A l'époque, il est vrai, le volume d'échanges entre le géant asiatique et le continent noir dépassait à peine 10 milliards de dollars. Selon une règle d'alternance triennale, l'Ethiopie est devenue ensuite le premier pays africain à coprésider le Forum suivant, en 2003. Mais le sommet d'Addis-Abeba passera lui aussi inaperçu : vu de Paris, Londres ou Washington, ce genre de mondanités Sud-Sud et le baratin de l'amitié entre les peuples ne mettaient pas en péril les prés carrés africains et les allégeances postcoloniales. En 2006, pourtant, tous les voyants d'alerte clignotent en Occident. En quelques années, la Chine a pris ses quartiers partout sur le continent noir. Ce matin même, le China Daily détaille avec gourmandise cette évolution exponentielle : le montant des échanges a plus que triplé de 2002 à 2005, passant de 12,39 milliards à 39,8 milliards de dollars. Pour l'année 2006, il s'élèvera à 55 milliards.

Le centre de presse du Sommet a été installé au News Hotel, un grand édifice fonctionnel de l'avenue Jianguomennei. Sur place, près de 500 journalistes ont été annoncés. Ce qui frappe d'emblée, c'est l'absence d'Européens, d'Américains, d'Indiens, de Russes, de Japonais. Il semble qu'il n'y ait que des Africains, des Chinois et nous, qui avons fait le forcing pour être accrédités. De fait, les organisateurs ont opéré le tri en ne publiant qu'au dernier moment les dates exactes du Sommet, trop tard pour ceux qui ne faisaient pas partie d'une délégation officielle.

Mais de toute façon, le News Hotel reste à bonne distance - quatre kilomètres - du Grand Palais du peuple, épicentre du sommet. Dès lors, comment accéder aux officiels ? " Vous n'aurez pas besoin de vous déplacer ", rassure dans un excellent français Chenglin Shan, le chef du service de presse, " ici, tout a été prévu pour vous ". Ecrans plasma pour la retransmission des événements, fontaines à eau, sachets de thé vert et " fortune cookies ". Déjà, les hôtesses polyglottes nous invitent à les suivre en direction des cadeaux de bienvenue : un stylo-plume dans son écrin, un agenda 2007 relié cuir et le tee-shirt Chine-Afrique 2006. Pour les repas, un buffet est offert tous les midis.

Dans la vaste salle des ordinateurs, à l'étage, certains confrères africains surfent déjà à haut débit. " C'est quand même autre chose ", sourit notre voisin somalien, tandis que le site officiel du Sommet crache des dépêches " urgentes " de trois lignes pour annoncer les arrivées successives des chefs africains. Les télévisions chinoises, elles, sont venues filmer les journalistes noirs. En saharienne, abacost ou costards, les sujets sont télégéniques.

La présence d'Africains en Chine n'est pas neuve. Au nom de l'amitié entre les peuples, l'empire du Milieu délivre depuis des années des bourses d'études à des milliers d'étudiants de tout le continent. Et le processus s'accélère depuis l'an 2000. Il n'est plus rare de croiser des étudiants noirs aux abords des universités à Pékin, Shanghai, Nankin et même à Chengdu, dans la province du Sichuan. Comme nous l'avions constaté dès 2004 dans les rues de Canton, la figure de l'Africain actif dans l'import-export se banalise également. Mais en dépit du volontarisme de Pékin, le jaune et le noir se mélangent rarement. " Mais les Chinois nous adressent rarement la parole ", nous confiera cet étudiant africain. " Je suis ici depuis quatre ans et je n'ai aucun ami chinois. " La nouveauté de ce sommet, c'est l'effet de masse. L'occasion de tisser des liens avec tout le continent, d'apprendre à mieux se connaître. Car ces deux régions si éloignées géographiquement et culturellement auraient beaucoup en commun. " La Chine est le plus grand pays en développement du monde tandis que le continent africain regroupe le plus grand nombre de pays en développement ", avait dit le président Jiang Zemin au Forum de l'an 2000. Six ans plus tard, la formule est un leitmotiv.

En attendant le coup d'envoi du sommet, de petits films sont diffusés sur les écrans. Comme la tournée africaine, en noir et blanc, du ministre des Affaires étrangères Zhou Enlai en 1963. D'autres documentaires montrent les atrocités du colonialisme et en contrepoint l'aide bienveillante de l'ami chinois. Camarade africain, choisis ton camp !
L'équipe de télévision algérienne vient de débarquer. Hirsute, les yeux rougis. " Ça fait 24 heures qu'on voyage, il a fallu passer par le Pakistan. " D'emblée le chef de l'équipe fonce vers M. Shan au bout du couloir, gesticule puis revient avec cette regrettable nouvelle : les équipes de télévision ne pourront pas filmer au Grand Palais du peuple. L'honorable service de presse chinois fournira les images utiles. Tout le monde est à la même enseigne.
Furieux, nos Algériens ont posé micros et caméras pour fumer. Ils parlent des milliers de Chinois à pied d'œuvre en Algérie. " Ils construisent tout ! Notre ministère des Affaires étrangères, un immense centre commercial en haut d'Alger, une autoroute de 1 000 kilomètres ! " Contents, les Algériens ? Même pas ! Les Chinois seraient mieux payés que les locaux. " Chez nous, on les appelle les Ali Baba. " Son confrère nuance. " Leurs équipes travaillent 24 h/24, alors forcément, ça impressionne. "

Le lendemain, 4 novembre, jour d'ouverture du Sommet. Le ciel est toujours bleu mais les rues sont bloquées pour les cortèges de limousines officielles. A 10 heures tapantes, le président Hu Jintao doit prononcer son discours inaugural. Il faut abandonner le véhicule immobilisé dans les embouteillages et courir jusqu'au " News ". Sur place, un intendant du " press office " se désole de nous voir transpirer ainsi et nous fait observer que le speach du président est déjà disponible sur papier. Le président y rappelle qu'aujourd'hui " l'amitié sino-africaine s'est profondément enracinée dans les cœurs de nos peuples ". Après ces mots convenus, c'est au tour du coprésident du Forum, le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi. On peine à croire que ce petit chauve à lunettes a instauré dans son pays un régime de terreur depuis 2005. Mais les dictateurs aiment parler de paix et Meles ne fait pas exception. " Dans un esprit d'amitié, de paix, de coopération et de développement, dit-il, les dirigeants chinois et africains (...) se retrouvent pour discuter des grandes orientations à donner pour renforcer les relations sino-africaines (...) ". Puis l'orateur glisse sur l'ère coloniale, une période " où la Chine a toujours été aux côtés des Africains ". Ce qui aurait créé une " confiance mutuelle " car le mérite de la Chine est " de ne pas mener de politique d'ingérence ".
Au moment où Meles prononce ce discours, l'Union européenne songe précisément à lui couper tout soutien financier en raison des exactions de son régime. Or l'Ethiopie est totalement dépendante de l'aide extérieure. C'est pourquoi, sans doute, le petit dictateur ajoute : " Il nous reste à conquérir l'indépendance économique. " Et pour cela, " la Chine nous aidera, car la Chine est un modèle de développement éprouvé. En contrepartie de son aide, l'Afrique lui apportera toutes les ressources énergétiques et minières dont elle a besoin ".

Alignés et fiers, bien conscients d'être traités ici avec tous les honneurs, les chefs africains se repaissent des mots de Zenawi qui résument tout l'enjeu du sommet. La salle du plénum est immense, le moment solennel. Même certains potentats, puissants chez eux, se laissent impressionner. Et puis la cérémonie leur fredonne un air bien doux aux oreilles. La partition glorieuse de la conférence de Bandung en 1955, l'époque où le Sud relevait la tête. Alors, le Chinois Zhou Enlai, l'Egyptien Nasser et l'Indien Nehru réunissaient vingt-neuf pays d'Asie et d'Afrique pour annoncer avec panache le droit des peuples à l'indépendance et leur refus de prendre partie entre Est et Ouest. Bandung, l'entrée du tiers-monde sur la scène internationale. Bandung, qui pose les bases du mouvement des non-alignés et l'espoir d'un développement Sud-Sud.

Zenawi est retourné s'asseoir pour laisser la tribune au président en exercice de l'Union africaine, Denis Sassou Nguesso, patron du Congo-Brazaville. Sassou salue gravement en se courbant comme un chef d'orchestre. Lui non plus ne résiste pas à relancer les violons de Bandung, un peu comme si l'auditoire en portait l'héritage. Et compte tenu de la longévité exceptionnelle de certains chefs ici présents, c'est presque vrai. Sassou lui-même était ministre en 1970. Chassé du trône en 1992, accusé de mauvaise gestion, de corruption et même d'assassinat, l'ex-parachutiste y est revenu les armes à la main en 1997, avec l'appui de mercenaires, de la France et de l'Angola.
Cinquante ans après l'indépendance, on est bien loin pourtant de l'espoir de Bandung. Le Congo-Brazzaville est l'un des pays les plus pauvres et les plus corrompus au monde, ce qui n'empêche pas l'orateur de proclamer qu'" un vrai développement Sud-Sud est à l'œuvre. " La Chine n'avait-elle pas promis d'annuler la dette africaine à hauteur de 10 milliards de yuans (1,3 milliard de dollars) ? " Comme toujours, les autorités de Pékin ont tenu parole ", souligne Sassou. Et désormais, " la Chine va contribuer à la relance du cycle de Doha 2 à l'OMC et à la réalisation des objectifs du Nepad 3 ". Sous un tonnerre d'applaudissements le chef d'orchestre peut conclure : " Vive la coopération sino-africaine ! "

Il est 10 h 45, la messe est dite. Survient alors ce moment suspendu : la séance de poignées de main entre Hu Jintao et chaque chef africain. Plan fixe sur le Chinois à gauche de l'écran. A droite, les hôtes pénètrent un à un le champ de vision, saluent puis repartent sur un tapis rouge en point de fuite. Le protocole prend l'allure d'une audience dans un Versailles communiste. Mais pour les chefs africains, ces quelques secondes avec le Roi Soleil rouge sont cruciales. Car ce sont les images que l'on diffusera au pays. Le " prési " avec le second homme le plus puissant du monde. Le protocole s'éternise mais le film est muet, comme si la force de ces images suffisait. Que peuvent-ils bien se dire ? Voici un chef qui ne sait comment saluer un Chinois et se prosterne presque. Cet autre, plus détendu, fait parler l'expression corporelle. Il y a le souriant, le bavard, l'austère, l'habitué, l'audacieux, et même celui qui embrasse l'impassible président chinois, un peu surpris mais toujours droit.

Voici Robert Mugabe, le triste sire du Zimbabwe, avec sa petite moustache hitlérienne. Paria en Occident, il est le bienvenu à Pékin. Son régime d'ailleurs ne tient qu'avec l'aide de la Chine, une aide financière, politique et même militaire depuis 2004. N'a-t-il pas dit pour le 25e anniversaire de l'indépendance du Zimbabwe, en mai 2005 : " Il nous faut nous tourner vers l'Est, là où le soleil se lève "...
Voici le Soudanais, Omar Hassan Ahmed al-Bashir, accusé alors de génocide au Darfour par la communauté internationale. Lui aussi est ici accueilli à bras ouverts.
Ce matin même, al-Bashir était longuement interviewé par China Daily. Pour souligner que la Chine est un pays ami " qui n'interfère jamais dans les affaires intérieures " et parler d'un " bel exemple de coopération Sud-Sud ". La Chine est le premier partenaire économique du Soudan et ce dernier, le troisième de la Chine en Afrique - après l'Angola et l'Afrique du Sud. Sur le continent noir, la Chine satisfait désormais 30 % de ses besoins en pétrole. Et le Darfour ? Al-Bashir rassure : 10 000 morts, pas plus. A la même période, les ONG occidentales ont avancé le chiffre de 200 000 victimes.

Il se dégage du China Daily du jour, dont tous les articles portent sur le même thème, l'impression que la Chine est partout en Afrique. Une dépêche de l'agence Chine Nouvelle (Xinhua) en Afrique du Sud, où l'année de la Chine prend fin, décrit des spectacles de kung-fu Shaolin et de danses de la dynastie Tang à Cape Town. L'Afrique du Sud est le pays du continent qui abrite la plus importante mais aussi la plus ancienne communauté chinoise : 200 à 300 000 personnes.
Un autre article évoque le destin tragique de Mme Li Li, une infirmière de quarante-trois ans partie rejoindre en Zambie son mari Wang Chi qui a ouvert une ferme, à 30 km de Lusaka : 1 000 têtes de bétail, 2 000 cochons, 3 500 hectares. Mais Wang est mort l'an passé. Qu'a fait alors Mme Li Li ? Bravement, elle a choisi de rester. " Tout un symbole de la coopération sino-zambienne ", conclut Chine Nouvelle. En revanche, rien sur la révolte contre les Chinois dans les mines de cuivre en Zambie.
Même sentiment de décalage un peu plus tard, lorsque Mamadou Tandja, le président du Niger et de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) lira son discours destiné à promouvoir le " vaste marché de 250 millions d'habitants " de sa sous-région " dotée de richesses extraordinaires en ressources minières, qui espère un partenariat efficace à l'exemple de celui déjà entrepris avec la Chine, lequel lui permettra d'envisager avec plus d'optimisme le développement des infrastructures de base " (routes, chemins de fer, barrages). Tandja parle de " partenariat dans la durée " et de " relation mutuellement avantageuse " mais pas de la tension qui grandit au nord de son pays depuis l'arrivée des Chinois dans la prospection d'uranium.

Il n'est que 11 heures et depuis 10 minutes, la caméra filme une table fleurie d'oiseaux du paradis dans une grande pièce vide. Le staff d'interprètes est parti manger. Le " dialogue de haut niveau entre les dirigeants chinois et africains et les représentants du monde des affaires ", dit le programme, ne reprendra qu'à 15 heures. La plupart des journalistes sont contraints à l'oisiveté : difficile de bouger sans traducteur, sans plan et parfois, pour les équipes africaines, sans argent. La haute technologie, l'accueil, ce personnel qui nous veut du bien, tout ce surcroît d'attentions tente de pallier la vacuité du contenu. Le centre de presse a pris l'aspect d'un miroir aux alouettes.

Certains, pourtant, vont tenter une percée au Grand Palais du peuple. Mais la citadelle est impénétrable. On se rabat alors sur les hôtels où traînent parfois quelques membres de délégations. Le Hyatt loge les Tchadiens, les Marocains et les Capverdiens. Mais la réception, aux ordres, fait barrage. Motus au desk, amnésie chez les chasseurs, bagagistes et concierges. Les Algériens, eux, sont descendus au Kempinski. Quelle chance, l'un d'eux attend dans le hall ! Mais le petit monsieur, looké FLN " canal historique " dans son costume cintré, se montre rétif à toute discussion : " Nous n'aurons pas le temps, vous savez. La délégation revient du Grand Palais d'un moment à l'autre et ce soir, il y a réception. " Comme tous les soirs, comme tous les midi. Un programme plein comme un œuf : invitations, visites du chantier olympique, spectacles culturels, soirées de gala, déjeuners d'affaires. C'est Pékin qui régale et qui fixe le tempo.

Peut-être certains membres des délégations font-ils malgré tout quelques infidélités au programme pour aller acheter des valises et les remplir, comme le font tous les visiteurs étrangers à Pékin. Le quartier des ambassades de San Li Tun semble le plus indiqué pour vérifier l'hypothèse, en particulier le centre commercial Yashow, célèbre pour son choix de copies en tous genres et son âpre marchandage. Devant le centre commercial, des limousines diplomatiques nous donnent raison et larguent des grappes d'officiels africains drôlement pressés. Sur l'escalator du quatrième, nous surprenons un vice-ministre ougandais, les bras chargés de colis, et accompagné de femmes en boubou. " Well, these are for friends, you know... ", lâche-t-il un peu gêné. Plus loin, un Congolais se fait guider par une affolante chinoise montée sur talons aiguilles. " Ma traductrice ", précise-t-il. En fin de compte, le lieu et le moment sont mal choisis pour les confidences, même si la vision de ces élites africaines qui se précipitent dans les boutiques après avoir rappelé combien leurs pays sont pauvres et quémandé des remises de dettes ne manque pas de piquant.

Rien à voir avec l'ascétisme qui habite parfois les vétérans chinois de l'Afrique. Ancien diplomate devenu professeur en relations internationales à Pékin, M. Xinghua nous reçoit dans son institut. Il a l'abord de l'homme du peuple et la distinction des ambassadeurs. Après des excuses pour son français pourtant parfait, il résume son parcours. La Guinée Conakry d'abord, " où j'ai assisté à la visite de Zhou Enlai à Sékou Touré en 1963 ". Puis ce furent des postes en Mauritanie et au Mali. Le thé arrive, M. Xinghua ferme la porte et le ton se fait plus confidentiel. " Je vais être franc avec vous puisque je ne suis plus diplomate. Je ne vais pas parler la langue de... comment dites-vous déjà... ?
- ... la langue de bois ?
- C'est ça ! je ne vais pas parler la langue de bois ! La politique de la Chine en Afrique a beaucoup évolué et, il faut le reconnaître, elle n'a pas toujours été... exemplaire. Il y a d'abord eu une sorte d'âge d'or, une période désintéressée et de liens très profonds, celle de Zhou Enlai. Nous respections beaucoup les peuples africains. Et on nous interdisait, à nous autres diplomates, toute arrogance.
- Cela a changé ?
- Au cours de la guerre froide, la Chine est entrée en rivalité idéologique avec l'URSS qu'elle qualifiait alors de révisionniste. A cette période, nous sommes allés trop loin, je pense. Parfois, nous préférions négocier avec les alliés des capitalistes plutôt qu'avec les alliés de Moscou.
- Vous voulez parler de l'alliance chinoise avec le régime d'Apartheid en Afrique du Sud et l'appui à l'UNITA de Jonas Savimbi en Angola ?
- Oui. "
Le professeur hésite un instant, comme surpris par sa propre audace, puis passe au point suivant.
" Au début des années 1990, il y eut la transition vers l'économie de marché. Nous avons dit alors à nos amis africains qu'il fallait adapter notre coopération à cette nouvelle réalité. Que notre aide ne serait plus totalement désintéressée mais mutuellement bénéfique. Enfin, la période actuelle s'est ouverte avec le premier Forum sino-africain à Pékin en l'an 2000.
- Que pensez-vous de l'édition 2006 ?
- La nouveauté, c'est qu'il y a des réactions internationales. L'Europe s'inquiète de nos relations avec l'Afrique. Ces critiques peuvent être injustes, mais au moins il y en a !
- Certaines sont-elles fondées ?
- Parfois, les coopérations chinoises en Afrique devraient être plus respectueuses des normes internationales et des intérêts locaux, c'est vrai. Et puis beaucoup de Chinois partent s'installer à l'étranger sans que l'Etat ait les moyens de contrôler cette émigration. Certains ne songent alors qu'à faire beaucoup d'argent sur place et notre image en pâtit... Il faut toujours laisser quelque chose de durable aux peuples locaux. La Chine doit arrêter de donner l'impression de conduire une politique contre les intérêts des Occidentaux, contre les droits de l'homme et la démocratie. En Chine, nous faisons des efforts en matière de droits de l'homme, pourquoi pas en Afrique ?
- Si tant d'efforts sont entrepris, comment expliquer que ce sommet de Pékin soit si verrouillé et sonne si creux ?
- Il y a un grand souci de sécurité, peut-être démesuré, je vous l'accorde. Et sur le plan de la transparence politique, la Chine comme ses partenaires africains ne sont pas encore très... (il hésite) très modernes. Je ne vais pas défendre mon pays jusqu'au bout, mais vous aurez constaté qu'il y a tout de même des progrès. Donnez-nous un peu de temps, il reste encore des vestiges de l'ancien appareil. "

Retour au " News " où les technologies de l'information et " les vestiges de l'ancien appareil " cohabitent encore. Il est 15 heures, ce 5 novembre 2006, et en fait de " dialogue " de haut niveau, nous avons droit à de nouvelles vagues de discours qui déferlent dans une séquence protocolaire savamment peaufinée. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika d'abord, en tant que père fondateur du Nepad et comme ex-président des Non-alignés. Puis Omar Bongo, très à l'aise. C'est son dixième déplacement officiel à Pékin. Le Gabonais parlera au nom des pays d'Afrique centrale qu'il décrit d'emblée comme " un espace de paix et de prospérité " sans une pensée pour les 4,7 millions de morts de la seconde guerre du Congo (1998-2003), le conflit le plus meurtrier après la Seconde Guerre mondiale. Puis le Gabonais, comme ses homologues, épuisera les concepts de " nouveaux horizons ", " dialogue global " " échanges mutuellement bénéfiques ". Un nouveau langage est né, le chinafricain.
A contempler la rangée de leaders africains, quelques absents se sont excusés, comme le Libyen Mouammar Khadafi ou l'Ivoirien Laurent Gbagbo. Le roi du Maroc, Mohammed VI, lui, n'a pas besoin d'un mot d'excuse. D'autant qu'il avait reçu Hu Jintao le 24 avril à Rabat pour évoquer les moyens de faire du royaume " un tremplin commercial avec l'Europe et l'Afrique ". Qu'est-ce que cela veut dire ?
A l'ambassade du Maroc, Azzedine Haddaoui, ministre conseiller et vice-chef de la mission est un homme chaleureux, érudit, fin connaisseur à la fois de l'Afrique, de l'Europe et de la Chine. Pourquoi le Maroc intéresse-t-il la Chine ? Pourquoi sept accords de coopération viennent-ils d'être signés (tourisme, santé, culture, travaux publics, recherche) saupoudrés d'un don chinois de 4 millions d'euros ?
" Pour une raison simple, sourit le diplomate : nous sommes le seul pays d'Afrique à avoir signé des accords de libre-échange à la fois avec l'Union européenne et les Etats-Unis 4, avec les Emirats arabes unis et la Turquie, la Tunisie et l'Egypte. " En d'autres termes, produire au Maroc, même si l'on est chinois, c'est avoir la possibilité de vendre sans barrière en Europe, outre-Atlantique et dans bien d'autres régions.
Comment fait la Chine pour s'imposer partout sur des projets de grande échelle ? Posez la question à Azzedine Haddaoui et notre diplomate roule sa moustache à la russe avec gourmandise. La formule magique, il la connaît : " Banque mondiale ". Les Africains ont été obligés par l'institution de Washington de soumettre leurs travaux d'infrastructure à des appels d'offres. Et les Chinois gagnent à tous les coups, grâce à une main-d'œuvre bon marché, à des économies d'échelle et sur les faux frais. Un exemple : " Dans les pays du Sahel, ils n'amèneront jamais de véhicules équipés de sièges chauffants. De même, les directeurs de chantiers ne dorment pas au Hilton comme les Occidentaux, mais dans les baraquements, avec les ouvriers. A force, cela fait une grosse différence sur le prix final. "

La nuit est tombée lorsque nous sortons de l'ambassade, gardée par deux soldats chinois. Un homme approche, hésitant : " Salam Aleikoum ", puis se ravise en français. " Pardon, j'ai cru que vous étiez arabes. " Lorsque nous avons décliné identité, nationalité, profession, l'homme enchaîne : " Vous pensez quoi de ce sommet ? " Cette fois, c'est nous qui hésitons : " Il y a du bon. Mais... " L'homme s'écarte alors du portail et des oreilles indiscrètes. Evitant aussi les réverbères, il chuchote : " Ces Chinois, ils nous parlent d'amitié et de coopération ! Mais c'est plutôt de colonisation qu'il faut parler, vous voyez ce que je veux dire... " On voit. " Vous êtes libres ce soir ? Il y a un restaurant près d'ici, Le Carthage. Là-bas, on pourra causer. Je m'appelle Khaled, je travaille à l'ambassade. "

Adel Rakrouki, le propriétaire tunisien du " Carthage ", vit depuis dix ans en Chine. A l'entrée, il a placé des photos de la Méditerranée dont les couleurs ont pâli. C'est ici que le personnel nord-africain des ambassades vient se désennuyer et parfois médire, ressuscitant une sorte de mini-UMA (Union du Maghreb arabe). " Ce soir c'est Apollo 13 ! ", lance, jovial, Slimane, un Marocain. En clair : " Ce soir, on boit. " Pour oublier cette capitale si fade, si triste, si froide et se rappeler la chaleur de Sidi Bou Saïd et d'Oran. Face à lui, Mohamed, moitié Marocain moitié Tunisien, décapsule la bière. Lui est ici " pour affaire ". Il y a aussi deux Algériens. Quelques cannettes plus tard, nos amis ont quitté la planète Terre et la langue de bois. Nouvel échange inégal, invasion, dumping, tout y passe. Et puis quand même, " l'art de vivre, en Méditerranée, c'est autre chose ".

Le couscous arrive. " C'est mes Chinois qui l'ont fait, se félicite Adel, je les ai formés ! " L'équipage jovial de l'Apollo 13 tape dans le plat tout en conversant sur le mode we have a problem. " Qui va les arrêter ? " demande un Algérien. " Chez nous, je ne sais pas ce qu'ils attendent pour protéger notre marché du travail. " D'un geste rageur, Slimane rejette une olive du plat. " Ces zeytouns chinoises, c'est comme tout ici, ça n'a pas de goût. "
Survient le maître des lieux (" Il te plaît pas mon couscous ? ") qui s'attable un instant. " Il y a dix minutes, un Chinois est entré pour vendre ses copies de DVD, dit-il. Vous l'avez vu ? Il a gagné quoi ce soir ? Un euro ? Eh bien il travaillera douze heures s'il le faut, mais il ramènera ses 10 euros par jour. Sa femme aussi. Je le sais, elle travaille pour moi en cuisine ! Ensemble, ils vont épargner et un jour, ils ouvriront un petit commerce. C'est ça les Chinois ! C'est pas des fainéants comme les Nord-Africains ! "
Fin de soirée, les compères prennent congé l'un après l'autre et l'Union maghrébine de l'Apollo 13 se désagrège à l'entrée en atmosphère. Les Algériens partis, les autres leur cassent du sucre sur le dos : " Quels fainéants ceux-là, des vrais rentiers du pétrole ! " Et lorsque le dernier Tunisien a tourné les talons, les Marocains restés seuls lâchent les dernières gouttes de venin : " Non mais regarde-moi ce plat de brutes ! Ah ! ces Tunisiens ! Au Maroc au moins on mange civilisé. " Adel, qui n'a pas entendu, nous dit au revoir avec ces mots de circonstance : " Vous voyez, ce qui fait la force des Chinois, c'est qu'ils sont unis et solidaires. Ils se serrent les coudes. "


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