Claude
Angeli et Stéphanie Mesnier
Chirac père &
fille
document
Claude Angeli, rédacteur en chef
du Canard enchaîné, et
Stéphanie Mesnier ont publié
plusieurs livres chez Grasset, parmi lesquels
Le nid de serpents (1995), et Fort
Chirac (1997).
Le Président et sa
conseillère ?
Un père et sa fille ?
Une enquête au cur de
l'Elysée, où la
« chargée de
communication » semble être
devenue
« co-régente » de
l'entreprise France.
I
Coup de chaud à Fort-Chirac
u
printemps 1999, la petite équipe
élyséenne croit tenir Jospin dans sa
ligne de mire. Tandis que, placé sous la
surveillance d'un « espion » de la
présidence, le couple Tiberi exerce un
chantage sur Chirac. Mais un magistrat se permet
d'imputer certains délits au chef de
l'Etat...
« Pour Jospin, ce sera aussi grave que
l'affaire des diamants ! Des officiers de
gendarmerie qui incendient des paillotes, un
préfet en prison alors qu'il entretenait
d'étroites relations avec Matignon... Cette
sale histoire va plomber Jospin. Ça peut
traîner des mois, mais cette fois, c'est
certain, il est bien atteint1.
»
Au printemps 1999, alors qu'une chaleur
précoce accable Paris, l'espoir refleurit
à l'Elysée. Mêlant passion,
calculs et paris sur l'histoire, les esprits
s'échauffent. Chacun croit
déjà humer le parfum corsé de
la revanche, offrande inespérée,
imméritée même. Qu'importe !
Pourquoi bouder son plaisir ? Plaisir
décuplé par cette tendance, si
fréquente en politique, à soumettre
la réalité à sa
volonté. Un trait de caractère fort
développé chez Dominique de Villepin,
secrétaire général et Grand
Connétable de l'Elysée. Tandis que
Claude Chirac, conseillère en communication
promue manager de son père, est à
peine moins enthousiaste. Et, la bonne humeur
retrouvée, on juge possible de brûler
les étapes :
« Pourquoi pas une élection
présidentielle anticipée, en l'an
2000, avec un Jospin très affaibli ?
»
En attendant ce jour béni, Claude Chirac et
Villepin saisissent l'opportunité offerte
par « la crise de Matignon » et
préparent à la va-vite un voyage de
Chirac en Corse. Leur objectif est que le
Président réaffirme la
primauté de l'Etat en lieu et place d'un
Premier ministre défaillant, que tous deux
imaginent déjà « genou à
terre ».
Pareil empressement ne doit en rien surprendre.
L'espoir d'en finir avec cette détestable
cohabitation ne se fonde pas sur les seules
affaires corses, aussi fumeuses soient-elles. A
entendre la garde rapprochée de Chirac,
« la guerre du Kosovo profite également
au Président » : elle le ramène
sur le devant de la scène, démontre
l'importance de son rôle en politique
étrangère et consolide sa cote de
popularité dans les sondages. Alors que
celle de Jospin, embourbé dans ces
calamiteuses histoires de paillotes, ne peut que
s'effondrer.
Le doute n'effleure personne. Chargée de
soigner l'image paternelle, Claude Chirac,
véritable première dame de
l'Elysée, affecte une satisfaction de
professionnelle. Ce retour en grâce de son
champion, et ce prestige que soudain il recouvre,
c'est aussi, pense-t-elle, la juste
récompense de ses efforts. Moins discret et
plus bretteur, Dominique de Villepin ajoute
à ses prophéties électorales
de nouvelles et piquantes caricatures de Jospin.
Puis il dresse la liste des atouts
présidentiels avant de délivrer des
encouragements très militants à ses
visiteurs.
Quant à Chirac, qui pourtant déteste
les caméras, il savoure cette fois le
plaisir d'expliquer aux « Françaises,
Français » que « notre aviation
» est la seconde en importance,
derrière celle des Etats-Unis, à
intervenir dans le ciel yougoslave.
Mais les chiffres tombent, aussi imprévus
qu'une chute de neige en plein été.
Les augures élyséens se seraient donc
trompés : au fil des semaines, la cote de
popularité du Premier ministre se maintient
à un niveau plus qu'honorable, l'emballement
des conseillers de Chirac retombe tel un
soufflé et le projet de parachuter Chirac en
Corse est abandonné dès le mois de
mai.
Incrédules d'abord, contrariés
ensuite, puis furieux, Villepin et Claude Chirac
interrogent des experts en sondages ainsi que
divers politologues. Comment expliquer ce qu'ils
considèrent « injustifiable » ? Ce
sera peine perdue, car l'opinion a ses raisons que
la raison ignore. Et puisqu'il faut bien
désigner un coupable, les deux flancs-gardes
du Président incriminent une fois encore la
presse, trop complaisante, selon eux, à
l'égard de Jospin.
Villepin, surtout, se veut mordant à
l'égard des médias « sous
l'influence des gens de Matignon qui font la cour
aux chefs des services politiques de plusieurs
quotidiens ». Amer, il ajoute que cela lui
rappelle « le temps où Balladur
trônait à Matignon », avant
d'affirmer que « Jospin a bradé en
Corse l'autorité de l'Etat ». Toujours
prompt à tailler des croupières
à l'adversaire, Villepin accuse le Premier
ministre d'avoir laissé des juges
perquisitionner les bureaux d'un préfet de
région, puis multiplié les «
déclarations mensongères ». En
niant, par exemple, la guerre que se livraient en
Corse policiers et gendarmes ; en voulant mettre
hors-jeu les premiers et valoriser les seconds ; en
démentant enfin l'enquête
parallèle sur le meurtre du préfet
Erignac menée par la gendarmerie, sous
l'autorité de son successeur, Bernard
Bonnet, dont Matignon célébrait alors
les mérites.
Mais peu importe que le Premier ministre
échappe à ce procès ! Le
guerrier Villepin n'en démord pas ; son
moral reste en acier trempé : depuis la
dissolution de l'Assemblée, en 1997, Chirac
se retrouve plutôt seul, mais Jospin n'est
pas de taille à s'opposer à lui.
Et Villepin s'en ouvre à un confident en
utilisant, ce qui surprend de sa part, un
épouvantable jargon d'énarque :
« Jospin s'avérera incapable de
transformer la virtualité de son bilan en
crédit électoral ». Avant de
poursuivre, plus familier et ricaneur, que «
durant les trois ans qu'il lui reste avant
d'affronter Chirac en 2002, le fragile Jospin a
encore tout le temps de se planter ».
Chantage et paranoïa du clan
Tiberi
Ces années à attendre, à
patienter, avant d'aborder la grande
élection, d'ailleurs
précédée par des municipales
et des législatives, risquent de mettre les
nerfs de l'équipe élyséenne
à rude épreuve.
« Avec toutes les affaires judiciaires en
cours, il ne faut jurer de rien », se
désole un dirigeant du RPR qui dispose, au
printemps 1999, d'un visa d'entrée permanent
à l'Elysée.
Une faveur qui, à la différence des
Debré et consorts, ne le rend pas sourd et
muet. Il n'est d'ailleurs pas le seul à
donner de la voix, car l'étiquette ne
paraît plus guère respectée
à la cour présidentielle depuis la
dissolution ratée, les régionales et
les cantonales perdues, suivies d'élections
européennes catastrophiques. Et sans
façon, ce chiraquien désinvolte
dénonce l'apathie du maître des lieux
: « Chirac n'est même pas capable de se
débarrasser de Tiberi ! »
Le Président mériterait-il pareil
reproche, lui qui se doit de ménager son
successeur à la Mairie de Paris, un
sous-fifre peut-être, mais doté d'une
épouse qui montre les dents dès que
le fauteuil de « son Jean » est
menacé ? Une épouse précieuse,
Xavière, une assurance-vie autant qu'un bon
soldat. Chignon mousseux retenu comme un orage sur
l'arrière de la nuque, elle secoue ses
boucles d'oreilles et plisse un front guerrier
lorsqu'elle pense aux outrages subis par l'homme de
sa vie.
Le résultat est désolant, et Chirac
ne peut s'en prendre qu'à lui. Il a commis
à Paris une erreur de casting, et
l'écriture du scénario autant que
l'improvisation des scènes lui
échappent. Pour la première fois,
sous la Ve République, un chef de
l'Etat se trouve victime d'un chantage, et les
témoins sont légion, qu'ils s'en
lamentent ou s'en réjouissent.
Le lieutenant Tiberi, à qui l'inconscient
Chirac a confié, en 1995, les clés de
la capitale et la protection de son ancien fief,
s'est métamorphosé en pittbull. A la
surprise générale, il a grandi, pris
du poids et, les enquêtes judiciaires aidant,
sa réputation dépasse les
frontières de l'Ile-de-France et amuse
même à l'étranger. Doté
d'un visage long et plutôt ingrat qu'anime
parfois un petit rire contraint, l'homme nourrit
une haine farouche à l'égard de
Villepin et de Claude Chirac, preuve qu'il ne doute
désormais plus de rien.
Tiberi en avait tant rêvé de ce
fauteuil de maire, de cet Hôtel de Ville
prestigieux, qu'il ne peut envisager la douleur
d'en être chassé. Et quand on lui
affirme que sa candidature en 2001 peut faire
triompher la gauche, il rétorque, avec un
sourire aussi fin qu'un fil de laine : « Ce
que je souhaiterais, c'est que mes propres amis ne
me fassent pas perdre. »
Persuadé que certains de ces faux amis
voudraient lui voir endosser seul tous les
péchés commis à Paris à
l'encontre de la morale publique, Tiberi refuse
cette condamnation à la retraite politique.
Et il se réfugie dans une attitude qui
confine à la paranoïa, surtout quand sa
chère Xavière provoque davantage de
rires que de pitié.
« Mon épouse a publiquement dit qu'elle
avait pris un certain nombre de dispositions au cas
où l'on voudrait l'éliminer
physiquement1 », affirme-t-il sans
mesurer le ridicule de pareille
énormité. Imagine-t-on un «
contrat » sur la tête de cette pauvre
Xavière, et un tueur à gages
recruté par quelque méchant dirigeant
de droite ?
Dénonçant « ceux à qui
profite le crime », qualifiés «
d'ignobles », voire d' « anti-Corses
», Tiberi ne vise que son propre camp. Perclus
de douleurs et enfermé dans ses rêves,
il tient le rôle médiocre du figurant
omniprésent dans cette tragédie
indigne de « la Ville Lumière ».
Et il en incite d'autres à le rejoindre sur
cette scène de faux théâtre
grec. Son épouse toujours à son
côté.
« Xavière Tiberi n'en finit pas de
répéter qu'elle pourrait parler
», s'indigne un ancien conseiller de
l'Elysée, consterné de devoir
admettre la réalité de pareilles
menaces en présence de deux
journalistes.
Le 9 avril 1999, alors que de nouvelles attaques
venant du RPR le prennent pour cible, Tiberi se
permet de pousser lui aussi la chanson, et en
public, lors d'une conférence de presse.
« Je pourrais dire des choses »,
grince-t-il. Et quand on lui demande aussitôt
de préciser lesquelles, il répond,
matois : « Vous verrez bien... »
Quelques jours plus tard, des membres de sa garde
rapprochée se feront un plaisir d'enfoncer
le clou et d'affirmer, en présence d'un
journaliste du Canard enchaîné,
qu'ils ne contestent pas l'existence d'un
chantage2.
A l'Elysée, où cette nouvelle
conférence de presse du maire de Paris a
fait mouche, il ne s'est pas passé une
semaine avant que Tiberi soit reçu en
tête-à-tête par Chirac, le 17
avril. Toujours ces bonnes manières que
Claude fait parfois mine d'ignorer tant elles
l'insupportent. C'est un sujet que, de son
côté, Villepin déteste aborder,
mais ses proches l'ont souvent vu serrer les dents
et admettre que « ce petit homme et ses
menaces sont durs à avaler ».
Un mois après cette réception
à l'Elysée, dont aussitôt
l'intéressé se targue, c'est à
Europe 1 qu'il vient entonner son refrain. Le 18
juin, Jean-Pierre Elkabbach, qui le reçoit,
se souvient d'une précédente
interview. Et du tonitruant : « Je suis
intouchable ! » que Tiberi avait
naguère lancé sur l'antenne avant
d'ajouter, car cela ne pouvait suffire : « Mon
épouse sait tout de la vie politique.
3 »
Aussi, ironie de l'histoire, en ce jour
anniversaire de l'appel d'un gaulliste plus fameux
que celui qu'il interroge, Elkabbach
espère-t-il cette fois obtenir de son «
client » matinal des réponses
explicites. Ses questions sont donc d'une
extrême désinvolture :
« Vous êtes, dit-il, le gardien des
secrets, des combines, des dérives,
peut-être, des autres... »
Et Tiberi, que la formule « gardien des
combines » ne saurait vraiment choquer, en
tire argument.
« Oui, j'ai une excellente mémoire...
», rétorque-t-il, dans le style
laconique qu'il affectionne.
La répétition étant le ressort
de la farce, même dans les terrains vagues
qui entourent le palais présidentiel, Tiberi
et ses fidèles ne pouvaient en rester
là. Quelques semaines passent, et une
nouvelle saillie parvient aux oreilles
élyséennes.
« Chirac peut remercier Tiberi », fait
remarquer un proche du maire, au moment où
celui-ci, un maigre sourire aux lèvres,
quitte le cabinet du juge Halphen qui vient de le
mettre en examen. Six longues heures
d'interrogatoire durant lesquelles le magistrat a
tenté, à plusieurs reprises mais sans
succès, de lui faire admettre la
responsabilité de Chirac dans les affaires
tortueuses des HLM de Paris, et dans le racket
opéré au bénéfice du
RPR.
Chirac avait mis Tiberi sous
surveillance
Le Président devait-il mépriser
pareils bavardages et subir, impassible, ces tirs
de semonce, ces avertissements sans frais ?
Evidemment non.
Mais suffirait-il, dès lors, de se montrer
amical, prévenant, d'ouvrir souvent sa porte
à Jean Tiberi afin de le rassurer et de
soigner ses bleus à l'âme ? De le
calmer après qu'il a traité de «
salaud » et d'« ordure » un
conseiller de l'Elysée, Patrick Stefanini,
soupçonné de trouver quelque charme
à une candidature de Balladur à la
Mairie de Paris4 ? Un éventuel
concurrent dont Tiberi connaît les sentiments
affectueux : « Je ne suis, moi,
impliqué dans aucune des affaires de
financement du RPR à Paris », a
signifié avec hauteur l'ancien Premier
ministre.
Suffirait-il enfin, pour apaiser
l'inquiétante Xavière, de lui tapoter
gentiment la joue ou de l'embrasser devant les
caméras lors des réceptions à
l'Elysée ou ailleurs ? Et d'obtenir que
Bernadette y aille aussi de ces gestes affectueux ?
Encore non. La « calinothérapie »,
à l'exemple de la thalasso, n'est qu'un
pis-aller.
L'épouse du Président y a mis souvent
du sien. A l'automne 1999, par exemple,
lassée autant qu'excédée, elle
en viendra à pratiquer le double langage.
Si, le 20 octobre, au micro de France-Inter, elle
réaffirme, parce qu'il le faut bien, que
« Xavière Tiberi est une amie »,
Bernadette Chirac se montre plus diserte en
privé.
« A l'allure où vont les choses, on va
chercher à mouiller Jacques de toutes parts,
confie-t-elle à un proche. Je vais
encourager Villepin à tenir son rôle
de Cerbère. J'ai eu tort d'avoir voulu
l'écarter : c'est l'homme qu'il faut
à l'Elysée afin d'éviter que
le couple Tiberi et certains autres ne remettent
les pieds ici. 5 »
Mais contrôler les allées et venues,
Faubourg Saint-Honoré, ne saurait
protéger indéfiniment le
Président. Depuis plus d'un an, certaines
dispositions ont été prises et le
maire de Paris évolue sous étroite
surveillance. Pour cette mission de confiance, un
membre de l'équipe élyséenne
avait le profil idéal : Jérôme
Peyrat. Jeune chiraquien de trente-sept ans ,
détaché à l'Hôtel de
Ville dès 1998, et nommé directeur de
la communication, son rôle ne s'est jamais
résumé à la mise en musique
des déclarations enthousiastes de Tiberi
inaugurant des pistes cyclables. Ni à
redresser, à l'impossible nul n'est tenu,
l'image du patron de la capitale.
Le rôle de Jérôme Peyrat est
ainsi défini : rien ne doit lui
échapper, et il n'est d'ailleurs pas seul
à surveiller ce champ clos où
s'affrontent au couteau quelques méchantes
bandes d'élus cravatés. Tout
mérite d'être observé et
transmis à l'Elysée : l'ambiance dans
l'équipe restée fidèle au
maire, l'agressivité permanente du couple
Tiberi, ses bavardages, le renforcement du clan qui
mise sur leur départ, ceux dont le cur
balance encore... C'est la recherche de «
l'information préalable »,
précepte essentiel en cas de conflit, mais
dérisoire adaptation de « L'art de la
guerre » à une cuisine municipale qui
empoisonne la vie d'un Président.
Très souvent, donc, Chirac
téléphone à
Jérôme Peyrat afin de s'informer sur
l'évolution des hommes et des choses. Et
l'on peut, sans guère prendre de risques,
imaginer ses questions : « Comment Tiberi se
comporte-t-il ? », « Quels sont les
partisans sur lesquels il peut compter ? »
« Que dit Jacques Dominati ? » Premier
adjoint au maire et patron du groupe
Démocratie libérale au Conseil de
Paris, Dominati est un homme clé, et il ne
déborde pas d'estime pour le patron de
l'Hôtel de Ville.
En revanche, lorsqu'il s'agit d'évaluer les
chances de tel ou tel candidat de droite à
la succession de ce maire embarrassant et de sa
Madame Sans-Gêne6,
Jérôme Peyrat n'a pas voix au
chapitre. Ces projets d'avenir sont du ressort des
sondages secrets commandés par
l'Elysée avec l'espoir de découvrir
la perle rare qui permettrait de barrer la route
à la gauche et à Dominique
Strauss-Kahn, que les affaires de la Mnef n'ont pas
encore renvoyé dans ses foyers.
Au printemps 1999, deux occasions de lever
l'hypothèque Tiberi se présentaient
pourtant. La première, fournie à son
corps défendant par le juge Halphen qui
venait de mettre en examen le maire de Paris, le
rendant ainsi plus fragile. Cela dit, une
réaction vengeresse du couple Tiberi en
direction de l'Elysée demeurait toujours
possible.
La seconde chance offerte résultait d'un
scénario tourmenté,
élaboré par le petit clan chiraquien
de la mairie, fort d'une bénédiction
élyséenne. Une partie de
l'équipe municipale pourrait entrer en
rébellion, mener une sorte de grève
sur le tas durant laquelle élus et
fonctionnaires refuseraient la moindre directive
venant de Tiberi. Puis, ces « rebelles »
obtiendraient que l'Elysée et le RPR
trouvent une porte de sortie honorable au
mal-aimé, afin qu'il renonce à se
présenter en 2001. On ne saura jamais ce
qu'aurait pu donner un complot aussi
délirant.
A l'automne 1999, ces projets tiennent toujours du
désir inassouvi. D'autant que le couple
Tiberi s'accroche et en remet une vilaine couche.
Le 2 septembre, par exemple, lors de
l'assemblée des maires francophones,
à Québec. Dans un restaurant de la
ville, le « Paris-Brest », et en
présence de journalistes français,
Xavière lance à son époux,
dans un style brut de fonderie : « Quand je
pense qu'on te fait assumer ce qu'ont fait les
équipes qui t'ont
précédé ! » Propos
rapportés sur-le-champ à Chirac et
Juppé, eux aussi en visite dans la capitale
de la Belle province.
De retour à Paris, trois jours plus tard,
l'inénarrable Xavière remet le
couvert. Lors d'un trajet en bateau-mouche, ravie
d'être entourée, elle accuse Toubon de
« l'avoir jetée dans l'arène
pour que l'on occulte d'autres dossiers ».
Déclarations renforcées par celles de
Bernard Bled, bras droit du maire qui, en
véritable pousse-au-crime, s'en prend
à Chirac, coupable selon lui d'avoir mal
géré les finances parisiennes. Des
propos que son patron approuve, voire applaudit,
afin que chacun puisse en apprécier la
saveur maléfique.
Et comme il ne craint pas le ridicule, Tiberi ne
sursautera pas lorsque, venu à TF1
participer à l'émission de Ruth
Elkrief, le 16 septembre 1999, il assistera,
ému, à un entretien enregistré
de sa femme. A cette occasion, Xavière a
laissé ses bijoux au coffre et assure sans
rire que son époux mérite
d'être « béatifié ».
Suggestion dont Tiberi ne devrait pas se relever,
mais il s'en relèvera.
Au même moment, Chirac dispose, pour se
débarrasser du couple, d'un autre atout que
celui fourni par les investigations du juge
Halphen. Une cascade de sondages que publient
divers organes de presse ravalent Tiberi au rang du
plus médiocre des candidats. A croire que
l'Elysée incite les instituts à
pratiquer de telles enquêtes, ce qui, on s'en
doute, n'est pas le cas.
« Le Président n'est pas sorti de
l'auberge », avoue, pessimiste, l'un de ses
fidèles. Et l'interminable feuilleton
tournera d'ailleurs à la farce, le 5 janvier
2000. Ce jour-là, venu présenter au
Président les vux de la
municipalité parisienne, ainsi que l'exige
la tradition, Tiberi boira du petit lait. Car
Chirac en fait des tonnes, saluant la «
gestion économe et rigoureuse » du
maire de la capitale. Puis, dans une envolée
lyrique digne d'un sous-préfet de la
IVe République, le
Président s'enflamme :
« Paris vit, Paris rayonne, Paris invente,
Paris innove, Paris marque des points »,
etc.
Pour ne point sourire, certains témoins en
sont réduits à se mordre les
lèvres, tandis que le couple Tiberi, aux
anges, ne peut imaginer qu'il s'agit
peut-être là d'une sorte d'hommage
posthume, d'un au-revoir émouvant avant
liquidation.
Messes basses et exorcismes
élyséens
Les tourments présidentiels ne se
limitent pas au cas Tiberi et à la
thérapeutique qu'il convient de lui
appliquer. En 1999, dans quatre tribunaux de la
région parisienne, cinq juges d'instruction
s'intéressent, et parfois depuis plusieurs
années, à de gros dossiers
menaçant le RPR. Des enquêtes
complexes - relatives aux « enveloppes »
encaissées lors de la conclusion de
multiples contrats d'entreprises -, ou très
simples car elles ne concernent que des cadres et
des employés salariés par la Mairie
de Paris, mais travaillant en réalité
au siège du parti chiraquien.
Cette fameuse affaire, dite des « emplois
fictifs », un banal cas d'école pour
magistrat débutant, a provoqué
d'étranges messes basses au tribunal de
Nanterre. Le 15 mars 1999, le procureur de la
République Yves Bot, soupçonné
par l'Elysée de « balladurisme aigu
», affirme avec tranquillité qu'il ne
protégera personne, et qu'il n'est donc pas
question d'enterrer pareil dossier. La question se
pose en effet : le juge Patrick Desmure vient de
communiquer au parquet un document impliquant
Chirac en personne, et il demande au procureur de
prendre les « réquisitions » qui
lui permettraient de continuer son enquête.
En langage clair : de mettre en cause, pour la
première fois dans l'histoire de la
Ve République, le chef de
l'Etat.
Pourtant, six jours plus tard, sans doute
après quelques insomnies et une forte
migraine, le procureur Yves Bot se montre enfin
raisonnable. Ses « réquisitions »
interdisent au juge Desmure d'entamer des
poursuites pénales contre Jacques Chirac.
Pour justifier ce revirement, le haut magistrat se
réfère à une institution
présumée respectable : sa
décision est en effet conforme à la
position prise par le Conseil constitutionnel, le
22 janvier précédent, laquelle
exonère le Président de toute
poursuite durant son septennat.
Dans l'impossibilité de rechercher des
responsabilités autres que celles d'Alain
Juppé, ou de Rémy Chardon, ancien
directeur du cabinet de Chirac à la Ville de
Paris, au sein du même dossier7,
le juge Desmure, frustré, trempe son stylo
dans le fiel. Le 15 avril, il rédige une
« ordonnance » dans laquelle il estime
que des délits sont « susceptibles
d'être imputés à M. Jacques
Chirac à titre personnel8 »
mais se déclarera « incompétent
» pour passer à l'acte.
Avant même la transmission de cette «
ordonnance » du juge Desmure, ce nouvel
épisode de la chasse au Président
avait été très mal vécu
à l'Elysée où l'on craignait
le pire, en songeant au procureur Bot. Après
une volée d'épithètes
malsonnantes destinées à ce haut
magistrat, l'équipe élyséenne
s'était mise au travail, pendant le week-end
du 20 mars, afin de préparer une
réaction de défense. Autour de
Dominique de Villepin et de Jean-Claude Antonetti,
chargé des questions de justice, deux ou
trois réunions permirent la rédaction
d'une note confidentielle9.
Invité, le 21 mars, au « Grand Jury RTL
- Le Monde, Séguin en reçoit
un exemplaire pour consommation immédiate.
Lecteur critique et professant d'ordinaire assez de
mépris à l'égard des «
élucubrations » de Villepin, comme il
s'en flatte, Séguin utilisera cependant
plusieurs des formules concoctées à
l'Elysée, afin de défendre Chirac sur
l'antenne de RTL puis à Canal-Plus. Il en
rajoutera même, affirmant qu'aucun
délit ne peut être reproché au
Président et que toute affirmation contraire
n'est jamais qu'une « affaire de cornecul
».
Lors de l'entretien traditionnel du 14 Juillet,
Chirac, lui, se montrera plus maladroit, trop
sensible et mal préparé aux questions
insidieuses.
« Il n'y a aucune immunité
pénale pour le président de la
République », répond-il d'un ton
sec à Patrick Poivre d'Arvor qui l'interroge
sur les affaires de la Ville de Paris.
Puis, comme le journaliste le relance avec une
évidente logique : « Et pour les
responsabilités d'avant ? », Chirac
s'en tire fort mal.
Majestueuse, sa réplique passe assez mal
l'écran : « Je trouve que votre
question dérape (sic) vers une certaine
insolence. »
Furieux eux aussi contre cette marque d'irrespect,
Claude Chirac et Villepin se chargent alors de
rappeler à divers journalistes que les
affaires tortueuses de la Mnef, et les
dérives financières de cette mutuelle
étudiante, impliquent des proches du Premier
ministre. Ils y ajoutent l'espoir que Jospin puisse
un jour être atteint par les ennuis
judiciaires de son ami Richard Moatti, un homme
d'affaires jadis généreux à
son égard.
L'équipe élyséenne laisse
entendre que le tour de Jospin viendra et, à
la fin octobre, l'avenir lui donnera raison avec
l'affaire Strauss-Kahn. Argument auquel le Premier
ministre avait répondu un an auparavant, le
8 octobre 1998 : « Je ne crois pas que les
responsables politiques, compte tenu de la
diversité des problèmes et des
affaires, aient intérêt à
s'attaquer sur ce terrain. »
A chacun sa part de tourments, et l'envie de tirer
sur le camp d'en face. Le 3 octobre 1999, à
l'Assemblée, lorsque Jospin se verra mis
personnellement en cause, à propos de la
Mnef, il montrera du doigt Chirac en lisant sur un
feuillet cette phrase mûrement pesée
:
« Si vous cherchez un système
organisé (...) où gestion et
avantages personnels ont été
intimement liés pendant vingt ans, ne
regardez pas de mon côté !
10 »
La cohabitation, dite souvent « courtoise
», ne l'est jamais qu'en façade.
1. Interview de Jean Tiberi, parue le 22 octobre
1999 dans Corse-matin hebdo.
2. Scène rapportée dans Le
Canard daté du 28 avril 1999.
3. Le 19 mai 1998, sur la même station.
4. Insultes proférées en public, le
22 juin 1999, lors d'une remise de Légion
d'honneur à l'Elysée.
5. Après la dissolution de
l'Assemblée nationale, en 1997, Bernadette
et Claude Chirac avaient tenté d'obtenir du
Président le départ de Villepin.
6. Sur la pression de Xavière Tiberi qui le
tient pour un « traître »,
Jérôme Peyrat sera limogé par
Jean Tiberi, le 20 avril 2000. A la demande de
Chirac, il sera aussitôt embauché par
Michèle Alliot-Marie à un poste de
confiance.
7. Sans compter trois anciens trésoriers du
mouvement chiraquien, Robert Galley, Jacques Boyon,
Jacques Oudin, parmi les diverses
personnalités mises en examen. En novembre
1999, le juge Desmure enregistrera sans trop de
surprise les dépositions de Juppé et
des trésoriers successifs du RPR. Avec pour
seul souci de se tirer d'un mauvais pas, ces quatre
dirigeants chiraquiens nieront avoir eu
connaissance d'emplois fictifs et, fort peu
solidaires, ils se renverront la
responsabilité de toute décision en
la matière. L'un d'eux, Jacques Oudin,
allant jusqu'à désigner comme
responsables de ce délit le «
secrétaire général » et
le « président » du RPR. Soit,
à cette époque, Alain Juppé et
Jacques Chirac.
8. Le magistrat fait état « d'indices
graves et concordants » qui permettaient de
soupçonner une « prise illégale
d'intérêts » et un « recel
d'abus de biens sociaux » de la part de
Jacques Chirac.
9. Confidentielle en principe, car L'Express
et Le Monde bénéficieront de
fuites relatives à son contenu.
10. Déclaration prononcée en
réponse à une question du
député RPR Patrick Ollier, mise au
point à l'Elysée.
220. Pendant l'été 2000, la
démarche élyséenne sera plus
prudente, Chirac espérant que la gestion du
dossier corse par Jospin « se retournera
contre lui » (voir page 149).
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